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L’archange du Mal
 Lautréamont   Les Chants de Maldoror suivis de Poésies I et II, lettres
L.G.F - Classiques de poche 2001 /  5.04 € - 33.01 ffr. / 448 pages
ISBN : 2-253-16073-3

préface, notes et commentaires par Jean-Luc Steinmetz
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<i>Les Chants de Maldoror constituent l’un des textes les plus difficiles à lire de la modernité poétique. L’intertextualité, la puissance de l’imagination et le rejet de l’intrigue font plus que déconcerter. Pourtant, ils font partie de ces livres qui ont fasciné et façonné la littérature du XXe siècle : les surréalistes, Michaux, Bachelard, Blanchot et plus récemment Le Clézio s’en réclament ou les analysent. Cette nouvelle édition comporte le texte intégral de la version originale du premier des Chants, les Chants de Maldoror, les Poésies I et II (1870), suivies des sept lettres connues de Ducasse, une préface de Steinmetz, une chronologie et un dossier. C’est donc un appareil critique assez fourni que Le Livre de Poche propose, ce qui, sans en détourner l’exigence, aide la lecture.

Les Chants de Maldoror obéissent à une structure à laquelle l’auteur s’est employé à rester fidèle, malgré l’évidente évolution dont témoigne leur contenu. La publication de 1868 (le seul premier Chant ) présentait, en effet, certaines parties dialoguées avec indications scéniques qui furent supprimées par la suite. Elles portent la marque des textes où, pour commencer, Lautréamont puisa son inspiration : le Manfred de Byron, le Konrad de Mickiewicz, le Faust de Goethe. De ces figures il gardera surtout l’image d’un héros négatif et satanique, en lutte ouverte contre Dieu. Mais le module qu’il choisit en fin de compte montre son intérêt pour la littérature épique ; de là, la division en strophes de chacun des Chants, à l’exception du sixième et dernier, où la fabrication d’un petit roman d’une vingtaine de pages prend le pas sur le genre jusque-là adopté.

Il est impossible de résumer Les Chants de Maldoror pour la bonne raison qu’aucune intrigue progressive ne s’y peut lire. Dans chacune des strophes l’auteur donne libre cours à son imagination rebelle, hallucinée, à sa fureur ou à sa goguenardise, des sentiments aussi opposés pouvant chez lui se conjoindre en un théâtre unique. Maldoror, être surhumain, archange du Mal, lutte sous différentes formes contre le Créateur (ce que Julia Kristeva appelle "l’ego transcendant" in La Révolution du langage poétique, Points Essais), souvent ridiculisé, et commet des actes meurtriers où se révèlent son sadisme et son homosexualité.

Dans la version de 1868, l’une des premières scènes présente un dialogue avec Dazet (dont le nom sera supprimé dans les éditions suivantes), qui laisse entendre que, malgré l’irréalité de ce qui est raconté, un substrat biographique se mêle au récit. Nous sommes convoqués au spectacle de l’oeuvre en train de se faire et de se défaire. À partir du quatrième Chant, il n’est plus possible d’oublier cette contra-diction, ces phrases vampiriques captant la substance du poème. Le "petit roman" final donne une leçon d’écriture, tout en stigmatisant le style rocambolesque. Attestant le monde épique où se déroulent ces actions extrêmes, les objets et les animaux parlent, les métamorphoses se multiplient, l’emphase est de mise, et feuilleton qui sévissait alors dans les journaux à grands tirages. Cette dernière fiction synthétique nourrit ces pages ainsi que l’hybris des personnages.

Pourtant, une constante ironie avertit le lecteur ; qui l’oblige à prendre ses distances vis-à-vis de la narration et à juger le "phénomène" littéraire placé sous ses yeux. L’adolescent Mervyn, séduit par Maldoror, sera en vain protégé par Dieu et ses émissaires animaux. Une ultime scène grandiose le voit projeté depuis la colonne Vendôme jusque sur le dôme du Panthéon, lieux significatifs, et l’on peut deviner dans cet acte incongru une façon magistrale de se débarrasser de tous les romans du monde et de toutes les angoisses sentimentales qui les inspirent. S’il est bien certain que Ducasse prend un plaisir extrême à fomenter des scènes d’une rare violence, où le malheur et la méchanceté tiennent lieu de sublime, il est non moins visible qu’il sert ainsi le ton unique qui est le sien, combinant l’amplitude du rythme et le désabusement supérieur, une manière d’inéluctable et quelque puissant principe d’antigravité. L’activité de ce rhapsode bibliophage passe aussi par le plagiat (nombreux sont les emprunts qu’il fait à différents ouvrages, scientifiques notamment) qu’il a su élever au niveau d’un art en se réappropriant divers pans de textes – certains imprévisibles – pour les intégrer au sien avec un souci de l’effet littéraire tantôt admirable – et on se laisse prendre au jeu.

"Maldoror" ? Mais que le "mal" soit ici perceptible, tout comme l’"aurore" et l’"horror", voire l’"or", comment en disconvenir ? Quant au pseudonyme choisi par Ducasse, il est juste de présumer qu’il revient au Lautréamont d’Eugène Sue, roman plus historique que noir cependant, contrairement à ce que l’on a prétendu. Peut-être Ducasse n’en fut-il pas même responsable. Sur les conseils de Lacroix, éditeur de Sue, il aurait pu se parer d’un tel pseudonyme augmenté d’un titre de noblesse, qui le mettait presque au rang des illustres comte de Vigny et vicomte de Chateaubriand. La suite de son œuvre le verra réintégrer son patronyme, comme si, dès lors, plus rien n’était à cacher. C’est, en effet, le parti pris de "la vertu, de la certitude, de l’espoir, du bien, du devoir, de la foi, de la froideur du calme et de la modestie" qu’il prétend embrasser désormais.

Que tout soit possible chez Lautréamont, y compris d’y rencontrer Dieu au bordel, les rêves de palingénésie et de métamorphoses n’en sont que des avatars, les surréalistes le comprirent, puis le groupe Tel Quel dans la mouvance des années 60. Dès lors, avec Mallarmé et Rimbaud, Lautréamont est devenu le chef de file des avant-gardes de la fin du XIXeme siècle. Avec une étonnante ingénuité, il dit la liberté et écrit la jouissance sans entrave. Et c’est dans cette "torsion" que quelque chose de la langue se joue, un affleurement de la jouissance, condition de la vie : une beauté convulsive.


Olivier Sécardin
( Mis en ligne le 19/04/2001 )
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