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Contre la société de consolation
Philippe Forest   Tous les enfants sauf un
Gallimard - Folio 2008 /  5.30 € - 34.72 ffr. / 168 pages
ISBN : 978-2-07-035854-0
FORMAT : 11x18 cm

Première publication en janvier 2007 (Gallimard).
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Dix ans après L’Enfant éternel, Philippe Forest revient sur l’expérience fondamentale à l’origine de ce premier roman et de tout ce qui a suivi, qu’il s’agisse de sa vie ou de ses écrits. À vrai dire, tous les textes de cet écrivain singulier n’ont cessé de tourner, sur le mode de la théorie ou du récit, autour de cette expérience impossible. La spécificité de Tous les enfants sauf un n’est donc pas que cet ouvrage soit une reprise. Elle réside dans l’orientation nouvelle de ce «ressouvenir en avant» selon la formule de Kierkegaard : en l’occurrence, Philippe Forest centre sa réflexion sur la manière dont notre société transforme l’insoutenable réalité de la mort en général et de la mort des enfants en particulier, en une réalité supportable, acceptable, voire positive.

Tous les enfants sauf un commence par un chapitre consacré à «Ce qui reste d’un roman», à savoir le récit extrêmement dépouillé, factuel, «sans littérature», de la longue année vécue par l’auteur et sa compagne entre le moment (janvier 95) où ils apprirent que leur fille souffrait d’un cancer et le moment où elle en mourut (avril 96), année qui fait la substance de L’Enfant éternel, mais sur un mode que l’auteur trouve trop empreint d’imaginaire. Ce chapitre initial, dans sa sécheresse même, fonctionne comme un sas entre cet avant du premier roman et un après constitué de chapitres adoptant pour la plupart une syntaxe latinisante («De la mélancolie hospitalière», «Du cancer en particulier», «Des enfants», «Du deuil et de ses travaux forcés», «De la littérature et de ses vertus thérapeutiques supposées») comme pour mieux signifier, avec un soupçon d’ironie, qu’il s’agit de développements qui ne peuvent que tourner autour (de + ablatif : «au sujet de») d’un sujet impossible, graviter gravement autour d’un trou noir de la conscience individuelle et sociale, trou dans lequel ils ont pourtant déjà sombré tant son pouvoir d’attraction est irrésistible : la mort est en effet au centre exact du livre autant que de l’œuvre, et plus précisément, Forest retrouvant une syntaxe plus directe, «La mort interdite», titre du septième chapitre sur treize.

Car c’est la thèse de l’essai : «Confronté à l’impossible de la mort, le discours médical ou religieux, l’idéologie impensée du monde moderne – qui sont l’objet de ce livre – fonctionnent comme des traitements prophylactiques. Quelle que soit la compassion sincère qu’ils témoignent aux mourants, ils visent également à protéger les vivants de la contamination symbolique que répand l’expérience sans raison de l’anéantissement biologique auquel tout individu est promis». On ne s’étonnera pas de retrouver dans ce chapitre les analyses de Georges Bataille, un des auteurs de prédilection de Forest, sur la violence et la fascination de la mort. Mais on s’étonnera donc que l’auteur parle «d’idéologie impensée», d’autant plus qu’il évoque également la thèse de Philippe Ariès dans ses Essais sur l’histoire de la mort en Occident : «Pour lui, un préjugé refuse aujourd’hui à la mort d’exister sur la scène sociale». Et Philippe Forest de développer une thèse similaire, même s’il lui oppose également une objection importante…

Son mérite est surtout de montrer dans le détail et par le biais de sa propre expérience que «le malade, le mourant, ses proches se trouvent sommés de collaborer au processus d’effacement, d’oblitération [de la mort] dont la société leur affirme la nécessité». Ses trois chapitres consacrés à la «mélancolie hospitalière» éclairent la situation présente à la fois de l’institution, du personnel et des patients, dans une époque fantasmant les valeurs de la performance et de la satisfaction. Son expérience toujours, ainsi que ses lectures (et peut-être un certain goût pour prendre à rebours les sentiments dominants), lui permettent en outre de remettre en cause certaines idées, voire une idéologie prétendant donner un sens moral au cancer ou dissimulant derrière «le grand rideau de fumée de l’effusion sentimentale», la revendication d’un droit à l’enfant qui dissimulerait elle-même une tendance pour l’adulte à considérer cet enfant «comme susceptible de lui fournir une jouissance, une gratification, narcissique, affective et sociale, à laquelle l’individu ne voit aucune raison de renoncer dans une civilisation qui pose désormais que tout désir doit être satisfait». De là à considérer que «l’émotion intense que suscitent les enfants malades (…) dépend aussi de l’affolement qu’ils provoquent en perturbant la croyance commune qui les considère comme le placement affectif par excellence. Le plus sûr aussi. Or le retour sur investissement n’est pas toujours garanti»…

On voit que, comme à son habitude, Philippe Forest se situe «aux limites du supportable» : s’il ne recommence pas à décrire l’agonie de sa fille ou la préparation de son cadavre (comme dans Toute la nuit, son deuxième roman), il n’hésite pas à aller contre une certaine sentimentalité contemporaine et surtout contre certaines conventions. C’est ainsi qu’il s’arc-boute depuis plus de dix ans contre l’impératif devenu catégorique du «travail de deuil» et que dans ce dernier ouvrage il enfonce le clou avec méthode, revenant sur les origines de la notion chez Freud puis convoquant ou révoquant d’autres auteurs de référence sur le deuil, de James Frazer à Boris Cyrulnik (par le biais du concept de «résilience», à «l’incroyable fortune médiatique») en passant par Jean Allouch. C’est ainsi également qu’il rejette avec vigueur «les vertus thérapeutiques supposées» de la littérature : «Si le livre soigne de la souffrance de vivre, s’il guérit de la douleur du deuil, alors il opère ce tour de passe-passe poétique qui consiste à faire disparaître le scandale dont il naît, à le résoudre en effet et à prohiber toute parole de révolte. Seule une telle littérature est jugée conforme par la société de consolation parce qu’elle accomplit très précisément le programme qui définit celle-ci».

Or, c’est un anti-programme que continue de développer Philippe Forest avec Tous les enfants sauf un. Il le fait avec la conscience de ce que sa posture a d’un «peu suicidaire» et d’absurde, de ce qu’elle peut soulever d’incompréhension. Il ne manque pas de relever les contre sens qu’on a pu faire sur ses livres. Mais chaque nouveau roman «appelant le correctif d’un autre livre qui effacerait la honte du précédent», Philippe Forest remâche l’événement qui a décidé de sa vie un peu à la manière de ce que les bouddhistes japonais appellent un «koan» : comme une énigme court-circuitant la logique et le bons sens, comme un anti-programme aussi contraignant que le programme de «la société de consolation». Cependant aucune illumination n’est à attendre, seulement, mais pleinement, la littérature.


Alain Romestaing
( Mis en ligne le 16/09/2008 )
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