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Mort, sadisme et beauté
Kenzaburo Oé   Le Faste des morts
Gallimard - Folio 2007 /  5.60 € - 36.68 ffr. / 195 pages
ISBN : 978-2-07-034739-1
FORMAT : 11,0cm x 18,0cm

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.
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Né dans un village de l'île de Shikoku, Kenzaburō Ōe, écrivain japonais né en 1935, part étudier la littérature française à l'université de Tōkyo et commence à écrire en 1957, influencé par Albert Camus, Jean-Paul Sartre et Louis-Ferdinand Céline. L'œuvre de Kenzaburo Ōe est dense, complexe et occupe une place à part entière dans la littérature japonaise contemporaine. Son style simple et tourmenté, imagé, concret, tente de saisir les perceptions du réel et des états de conscience contradictoires, liés à l'affectivité. Ses œuvres les plus célèbres sont: Le Jeu du siècle (1967), Déluge étendu jusqu'à ma mort (1973), Le Jeu contemporain (1979), Les Femmes qui écoutent l'arbre de pluie (1982) et Lettres des années de nostalgie (1989). L'auteur a été gratifié du prix Akutagawa (plus haute récompense littéraire japonaise), du Prix Europalia 1989 pour l'ensemble de son œuvre, du Prix Nobel de littérature en 1994, de l'Ordre du Mérite Culturel Japonais en 1994 (refusé), du titre de Docteur Honoris Causa de l'INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) en 2005. Voilà donc un romancier fort honoré et éminemment honorable.

Dans l'approche de Kenzaburō Ōe, le rêve et la raison ne sont pas séparés en deux plans bien distincts. Le romancier accompagne subtilement l'intériorité de ses personnages, de leurs plus intimes pensées, de leurs plus secrètes humiliations, afin de dévoiler le rapport existentiel qu'ils entretiennent avec le monde extérieur. C'est bien le cas du recueil Le Faste des morts, un ensemble de trois nouvelles que le romancier a écrit à ses débuts. La première n'est pas la moins troublante. Le Faste des morts (1957) est le texte qui a lancé l'auteur, celui-ci n'ayant que vingt-deux ans à l'époque. Il raconte l'histoire d'un jeune garçon qui travaille dans la morgue d'une maison de redressement. Si Kenzaburo Ōe ne donne pas de plus amples références (c'est à peine si l'on pourrait situer l'intrigue au Japon), il parvient avec une grande dextérité à créer un climat trouble, oppressant, sans jamais sombrer dans le spectaculaire, la délectation morose et morbide. Pourtant, les cadavres qu'il décrit, flottant dans un ballet silencieux et oppressant, passant d'une cuve à une autre, créent un étrange climat d'irréalité où la mort et la fragilité de la vie sont sans arrêt en arrière-plan. D'où le très beau titre, Le Faste des morts, la mort belle, digne, la mort présente, omniprésente mais oubliée, mise de côté, la mort étant le tabou suprême dans nos sociétés de bien-être, hédonistes, cette mort qui, pourtant, devrait nous rendre plus humbles. Cette nouvelle est certainement la plus belle car elle joue de l'impalpable, d'une situation singulière, apaisée et tragique, le tout dans une langue simple et belle.

Le Ramier (1958) est plus agité et pour cause. Cette nouvelle raconte l'histoire d'un groupe d'adolescents incarcérés dans une maison de redressement, et décrit les rapports de force, d'humiliation, de fascination et de domination sexuelle entre ses jeunes délinquants. Avec une grande retenue, le romancier décrit les turpitudes de l'un de ces adolescents et les rapports cruels qu'il entretient avec les autres. Kenzaburō Ōe n'hésite pas à traiter les thèmes les plus troublants, traitement qu'il tente de rendre le plus concret possible par des allusions directes avec notre propre intimité. A cet égard, il prend en compte tous les aspects les plus dérangeants (sadisme, vengeance, humiliation) de la nature humaine, pris sans doute dans un contexte particulier mais sans arrêt à l'état latent.

Sur ce même registre, Seventeen (1961) décrit la psychologie d'un jeune homme que la frustration sexuelle et l'humiliation conduisent à s'engager dans un parti d'extrême-droite. C'est peut-être le texte le moins intéressant car trop explicite pour le coup dans l'orientation politique, choix étonnant de la part de Kenzaburō Ōe. Car ce qui ressort de l'extrême-droite pourrait s'appliquer à n'importe quel parti politique, de droite comme de gauche, et à cette manière qu'ont les individus de trouver un exutoire à leurs frustrations et à leurs humiliations sexuelles, psychologiques et affectives... Influence sans doute des propres engagements du romancier à cette époque. Néanmoins, Kenzaburō Ōe décrit, là encore avec un grand réalisme, d'une sobriété exemplaire et d'une concision remarquable, les tourments d'un adolescent sourd au monde extérieur, et dont l'énigme est son propre (mal)être. L'exutoire le plus tentant est l'engagement politique : celui-ci a toujours le risque de faire taire par l'empire arrogant des clichés et des convictions qu’il colporte nos questions existentielles les plus troublantes et les plus essentielles. Le point le plus étonnant dans ce texte est la description, sans fard mais sans exhibition particulière, de la masturbation masculine, "activité" mal assumée tout autant que problématique, et dont le héros ne parvient pas à canaliser l'énergie. La question n'a l'air de rien ou a l'air d'aller de soi mais ce n'est pas vrai. Elle est concrète et gênante et c'est bien pour cela que le romancier la met en scène avec autant d'acuité.

Pas de doute, même si ces textes n'ont pas l'éclat de la maturité, ils indiquent que Kenzaburō Ōe avait jeune l'étoffe du grand romancier qu'il est devenu. A découvrir en tout cas pour compléter sa connaissance.


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 22/11/2007 )
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