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Au coeur du mal
John Maxwell Coetzee   Au coeur de ce pays
Seuil - Points 2008 /  6 € - 39.3 ffr. / 221 pages
ISBN : 978-2-7578-0718-7
FORMAT : 11,0cm x 18,0cm

Traduction de Sophie Mayoux.
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John Maxwell Coetzee est issu d’une longue lignée de colons afrikaners. Ses études supérieures en Angleterre, où il reçoit une formation poussée en linguistique et en informatique, l'incitent à travailler comme programmeur pour IBM. Il poursuit des études d’anglais à l’université du Texas à Austen. En 1968, il termine un doctorat, intitulé The English Fiction of Samuel Beckett : An Essay in Stylistic Analysis et, pendant deux ans, enseigne à l’université de Buffalo. Obligé de partir des États-Unis au début des années soixante-dix, à cause de sa participation aux manifestations contre la guerre au Vietnam, il choisit de retourner en Afrique du Sud, malgré les difficultés et les incertitudes. Depuis, il enseigne la littérature à l’université du Cap. Après Terres de crépuscule en 1974, il publie entre autres Au cœur de ce pays, puis En attendant les Barbares et Disgrâce, qui rencontrent immédiatement une audience internationale. Il est lauréat de nombreux prix littéraires de premier ordre dont le prix Nobel de littérature en 2003, amplement mérité.

Au cœur de ce pays est donc le second roman de J.-M. Coetzee, l'histoire hallucinée d'un drame en huis-clos. Dans une ferme isolée du veldt, quatre personnages ouvrent le récit. Magda, fille du maître, nourrie de solitude et de rêveries stériles, aigrie et frustrée, murée dans sa virginité. Son père, Baas, le maître, homme autoritaire et sanguin. Hendrik, le contremaître noir au service de la famille. Enfin, Anna, sa jeune épouse que vient d'amener Hendrik lorsque débute cette histoire. Le père séduit Anna. Entre eux tous, les offenses se répondent dans une violence extrême.

Le roman n'est pas une thèse, ni une étude sur la société sud-africaine de l'époque. En 266 textes, courts ou longs, Magda nous raconte son état. Elle prend la parole et livre toute sa violence intérieure. Le bouillonnement incessant de son esprit. De ses nerfs. De son sang. La violence de sa solitude. De sa misère d'être au monde, jalouse, rongé par l'inceste et le crime. Au cœur de ce pays est un roman dur, éprouvant. Aride. Chaque fragment a, semble-t-il, plusieurs versions au point que l'on se demande si l'héroïne ne rêve pas sa vie, ses actes, ne confond pas la réalité et la fiction. A-t-elle tout inventé pour meubler la vacuité et l'ennui de son existence ? Nous pensons évidemment à William Faulkner et à Franz Kafka.

Ce long monologue d'une femme tente de nous faire éprouver et comprendre les vertiges de l'esprit humain. Nous sommes au-delà du politique contrairement à ce que certains croient. Nous plongeons ainsi, comme dans certains romans de Faulkner, dans la brutalité pulsionnelle de la vie. Dans la conscience d'une femme particulière. Une voix qui charrie tout, de l'espoir à l'humiliation en passant par la haine impuissante, la colère, la rage, la folie, la cruauté. Trop de misère et trop de solitude l'ont transformée en animal comme elle le dit elle-même. Mais ce n'est pas une excuse, aucun victimisme ici tant le style de J.-M. Coetzee est dépouillé, nu et dense. L'auteur décrit, interroge, veut comprendre, plonge ses mains dans les eaux troubles de la conscience, flots tumultueux. On se rappelle ces mots de Franz Kafka dans son Journal : «Si tu veux pénétrer en toi, tu n'éviteras pas la boue que tu charries. Mais ne t'y vautre pas.»

Certains passages sont écrits comme au rasoir notamment quand Magda fait son portrait : "Ma présence à ce monde n'est pas celle d'une lame de couteau fendant la brise, ni celle d'un monument doté d'yeux, à la manière de mon père : c'est celle d'un trou, un trou entouré d'un corps, avec deux jambes d'échassier qui pendent mollement par en dessous, deux bras osseux qui s'agitent sur les côtés, et en haut, une grosse tête qui ballotte. Je suis un trou qui pleure de ne pas être empli" (p.69). Ou : "Je m'engagerais à le servir en esclave particulièrement soumise, et, le samedi soir, je me dévêtirais pour lui dans le noir, afin de ne pas l'effaroucher ; je l'exciterais, si l'art d'exciter peut s'apprendre, je le guiderais vers l'orifice appropriée, qu'un peu de graisse de poulet prise dans un pot placé au chevet du lit aurait rendu pénétrable, je supporterais ses halètements et ses efforts, et l'on peut supposer que sa semence m'emplirait" (p.71).

Un roman organique, charriant les flux contraires, roman concret et sanglant, le tout sans complaisance aucune car J.-M. Coetzee sait non seulement doser ses effets mais appeler un chat un chat sans en rajouter afin de repaître le voyeurisme du lecteur. C'est tout l'art du romancier que de nous faire sentir nos propres abîmes sans jamais nous y pousser, juste les comprendre et les voir pour ne pas les nier. Sinon, comment exister ? J.-M. Coetzee n'élude rien. Il prend son personnage à bras le corps, fouille en lui pour trouver le mystère ou le secret de l'être et de ses rêves les plus troubles et angoissants. De ses mensonges et de ses illusions. Il nous laisse ensuite dans l'obscurité du labyrinthe.

Le romancier pousse la logique très loin car il va y avoir des meurtres, du sang, même si l'on se demande souvent si tout ce que décrit Magda est réel ou irréel. Néanmoins, pour aller si loin, quelque chose ne tourne pas rond. Magda pourrait tenir en cette unique phrase, phrase trouble et dérangeante : "Je salue la mort, cette version de la vie dans laquelle je ne serai pas moi" (p.89). Pas de doute, Au coeur de ce pays est un grand roman et J. M. Coetzee, un grand romancier, ce qu'il ne fait que confirmer de livre en livre.


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 25/02/2008 )
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