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Les damnés n'ont pas toujours d'uniforme
Denis Johnson   Arbre de fumée
10/18 - Domaine étranger 2010 /  12 € - 78.6 ffr. / 896 pages
ISBN : 978-2-264-04995-7
FORMAT : 11cm x 18cm

Première publication française en août 2008 (Christian Bourgois)

Traduction de Brice Matthieussent

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travers un verre de whisky ; au fil des abréviations incompréhensibles copiées sur des petits bristols ; dans le nuage coloré qui naît lorsque se mélangent la lueur des tirs de mortiers et celle des acides gobés sans y réfléchir ; entre les cuisses d'une fille dorée à la bouche très rouge ; dans la boue et les yeux affamés d'orphelins voués à la mort. Il y a tant de façon de regarder le Vietnam des années 1960. On imagine Denis Jonhson écrire, un peu fatigué, la tête penchée, un peu désabusé et un sourire toujours accroché aux lèvres, toujours et malgré tout, mettant en place les différents jeux de miroirs qui constitueront le kaléidoscope final.

On trouve dans Arbre de fumée une force narrative évidente, ainsi qu'une ambiance lourde, dense et profondément humaine à la fois, distillée par un style unique ; c'est peut-être que la tension dramatique qui porte le livre tout au long des presque neuf-cents pages tient davantage de la religion que de l'histoire. Il ne s'agit certainement pas d'une simple histoire de guerre, fût-elle celle qui inspira Full Metal Jacket ou Apocalypse Now. Les personnages sont en proie avec des démons intérieurs bien plus violents que la boucherie qui les entoure et le rapport à la vérité, à ce qui est bon, à ce qui est juste, voilà ce qui donne teinte et épaisseur aux tristes héros de D. Johnson. Bataille, mort, victoire, autant de mots vides au regard de l'enjeu d'une vie, lequel ne peut qu'être conçu que sous la forme d'une alternative unique : rédemption ou damnation.

Il est intéressant de noter que, des individus dont on suit les péripéties de près, pas un ne croit vraiment. Et pourtant la foi est omniprésente : un livre terrible de Calvin qui reste aux mains angoissées d'une veuve canadienne, les bénédictions et prières d'intercession d'une mère fanatique, qui s'abattent sur la tête ennuyée d'un jeune soldat, quelques citations pauliniennes qui tourmentent l'agent Skip Sands, les Quatre Vérités revenues hanter la conscience d'un Viêt-cong hésitant... La tranquillité de l'athée sûr de lui est hors de portée, pour ces hommes et ces femmes dont Denis Johnson nous narre la longue chute ; tout au plus peuvent-ils chercher désespérément un succédané de calme dans l'abrutissement offert par l'alcool et le relâchement des nerfs qui suit la frénésie sexuelle. La luxuriance de la jungle inhospitalière et la solitude de l'occidental sous les tropiques se conjuguent afin de créer un purgatoire brûlant, à l'issue incertaine. Pour cette raison, aucun d'entre eux n'envisage de quitter l'Asie du Sud-Est, jusqu'à ce que «tout soit fini». Et tout ne signifie pas la guerre. Et pour cette raison également, Antonin Artaud et Cioran sont cités plus souvent que Nixon.

Alors il est inutile de lire Arbre de fumée comme on se plongerait dans un récit militaire. Il y a d'autres livres pour ça. Les affrontements sont d'ailleurs relatés avec parcimonie, disséminés au cours du roman, là où ils ont un sens. Seul un des personnages principaux, James «Cow-Boy» Houston, combat réellement dans l'armée active. Skip Sands et son oncle le colonel travaillent pour la CIA, avec des idées bien à eux et des méthodes tout aussi inusuelles – il ne s'agit pas non plus d'un roman d'espionnage. Kathy Jones tente d'endiguer le flot de la misère autour d'elle, avec des associations humanitaires et sans espoir d'éviter l'enfer. Hao veut émigrer dans de bonnes conditions, Trung cherche son camp. Le mal les submerge petit à petit, les pièces du puzzle s'emboîtent, les portes de sortie se ferment une à une et l'histoire ébauchée par Denis Johnson prend forme.

En tant que parabole mystique, le roman est grandiose. Il serait cependant intéressant d'essayer de comprendre en quoi l'œuvre répond à différentes problématiques ; car on peut supposer que d'autres degrés de lecture ont également joué dans l'engouement de la critique pour ce récit récompensé par le National Book Award en 2007.

En extrayant la Guerre du Vietnam de la dichotomie bellicistes/pacifistes, CIA/beatniks, en élargissant son horizon au-delà de l'atrocité du seul champ de bataille, l'auteur propose une version moins polémique (au premier degré) du conflit, ouvre sur autre chose qu'une autocritique nationale. Il ne s'agit plus d'un combat entre États, pas non plus exactement d'une lutte du Bien contre le Mal, mais plutôt de la possibilité d'une lutte pour ce qui est bien. En effet, Denis Johnson insiste sur la différence avec la Guerre d'Indochine : il ne s'agit pas d'une guerre de conquête territoriale, coloniale, mais d'une guerre que mènent les États-Unis parce qu'ils considèrent qu'il est de leur devoir de se battre là, même s'ils n'ont pas l'intention de s'installer sur ce sol. Les très particuliers agents de la CIA, dont on suit l'évolution, ajoutent : c'est la morale, pas la nécessité, qui rend cette guerre impérative. Non que l'auteur nie la cruauté et l'absurdité de la guerre telle qu'elle a été menée par les troupes américaines – massacres, bombardements aveugles, stérilisation massive des terres, etc., non qu'il accentue ceux du Viêt-minh ou des Viêt-congs – au contraire -, mais les raisons politiques du conflit finissent noyées dans la trame bien plus vaste d'Arbre de fumée.

En réalité il ne juge pas la guerre du Vietnam comme on a coutume de le faire, sur pièces politiques, institutionnelles, stratégiques ou idéologiques. Les relations internationales ont disparu, remplacées par un débat théologique ; ce qui, en soi, n'est pas critiquable dans un roman. La question délicate serait plutôt celle-ci : pourquoi estime-t-il ce conflit-ci plus adapté à servir de support à des questions religieuses qu'un autre ? Pourquoi choisit-il de distinguer d'une manière aussi absolue les guerres coloniales de la guerre du Vietnam ? Peut-être a-t-il raison de le faire, d'ailleurs, mais c'est sur ce point qu'il ne s'explique pas de manière suffisamment convaincante et c'est sans doute là qu'on pourrait éventuellement le critiquer.

Cependant, ce serait oublier qu'en agissant de la sorte, Denis Johnson pèche peut-être contre l'objectivité historique, mais que l'histoire est un aspect marginal du roman, ce qui rend la faute très vénielle. À la limite, en dégageant, certes maladroitement, l'intrigue de ses enjeux les plus immédiats, l'auteur ne fait que nous enjoindre plus explicitement de lire Arbre de fumée comme l'histoire très humaine et très universelle de la damnation d'une époque, au lieu d'y voir un essai de géopolitique. Et c'est ainsi qu'il touche véritablement.


Aurore Lesage
( Mis en ligne le 20/04/2010 )
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