L'actualité du livrerencontre rencontrefemme Dimanche 23 février 2020
  
 
     
Le Livre
Poches  ->  
Littérature
Essais & documents
Histoire
Policier & suspense
Science-fiction

Notre équipe
Littérature
Essais & documents
Philosophie
Histoire & Sciences sociales
Beaux arts / Beaux livres
Bande dessinée
Jeunesse
Art de vivre
Sciences, écologie & Médecine
Rayon gay & lesbien
Pour vous abonner au Bulletin de Parutions.com inscrivez votre E-mail
Rechercher un auteur
A B C D E F G H I
J K L M N O P Q R
S T U V W X Y Z
Poches  ->  Essais & documents  
 

Le Monde confuso-onirique
Philippe Muray   Festivus Festivus - (conversations avec Elisabeth Lévy)
Flammarion - Champs 2008 /  13 € - 85.15 ffr. / 485 pages
ISBN : 978-2-08-121702-7
FORMAT : 11,0cm x 18,0cm

L'auteur du compte rendu : Essayiste, romancier, Jean-Laurent Glémin est titulaire d’un troisième cycle en littérature française. Ayant travaillé notamment sur les sulfureux Maurice Sachs et Henry de Montherlant, il se consacre aujourd’hui à l’écriture de carnets et de romans. Il n’a pas publié entre autres Fou d’Hélène, L’Imprésent, Fleur rouge, Chair Obscure, Continuer le silence.
Imprimer

Sapiens sapiens, c’était celui qui savait qu’il savait. Festivus festivus, c’est celui qui festive qu’il festive. Et qui ne fait que cela. Avec l’aide de la technologie à laquelle il est désormais asservi. Voilà en quelques mots, tout ce qui est urgent de rejeter ; ou tout ce dont il est urgent de ne rien faire d’autre que rire» - Ph. Muray, Mars 2003.


Reprenant le fil de ses Exorcismes spirituels (quatre tomes parus de 1997 à 2005), Philippe Muray (1945-2006) se livre une fois de plus à l’observation minutieuse, à l’analyse pertinente, enfin à la critique radicale d’un monde qu’il nomme, dans ces conversations avec Elisabeth Lévy, confuso-onirique. Ce monde qu’il s’est attelé à décrire dans la seconde partie de son œuvre littéraire ne ressemble plus à rien de ce que l’on a pu connaître, ce monde de «l’après-l’histoire», tel qu’il l’a décrit dans l'essai du même titre durant le passage à l’an 2000, a subi une mutation anthropologique absolument prodigieuse et sans comparaison. Et c’est le rôle de la littérature, dernière rescapée dans l’ère hyper festive actuelle, de désigner ce bouleversement métaphysique que Homos Festivus, le garde champêtre postmoderne, tend à conserver de manière à le contempler à sa guise.

Philippe Muray gênait bien évidemment les bien pensants festifs, les progressistes en rollers, les politiques au nez rouge et aux dents longues, les humanistes de «Paris-plage» ou encore les artistes factices de «La Nuit blanche». Ces non-événements qui ont construit soit un quai, soit une ville, soit un monde en immense parc de jeu pour adultes infantilisés ou autres minorités triomphantes, parcourent ses conversations au gré d'une actualité qui a solidement inscrit les années 2000 dans l’ère posthistorique où le réel est à bannir de peur qu’il réduise à néant l’artefact festif galopant.

L’idée est de ne jamais se laisser envahir (du moins convaincre tant l’invasion semble inéluctable) par l’aspect apparemment «sympa», tolérant, humaniste, écologique ou social des nouveautés concoctées par nos dirigeants publicistes, tels Jospin ou Chirac, nos animateurs de quartier (Delanoë), ou encore nos pleurnicheuses crépusculaires, telle Martine Aubry le soir du 21 avril 2002. Car sous couvert de discours populaires(istes), de respect de l’autre, ou encore d’amélioration des conditions de vie des citoyens, se cachent le plus féroce des censeurs, le plus virulent des progressistes, le plus violent des clowns qui, non seulement croient dur comme fer aux avancées conceptuelles, mais les appliqueront malgré les votes contraires ou les sursauts, parfois en pure perte, du réel qui vient se coller impunément aux manifestations virtuelles et uniformes de Festivus festivus. En un mot, Muray décrit ce qu’est le nouveau totalitarisme actuel, auréolé de plantes vertes, d’associations militantes, de procédures en tous genres, d’exhibitions narcissiques, de créations festives sans oublier les dernières aberrations politiques et posthistoriques de ce début de millénaire.

De 2001 à 2004, période où le livre a été conçu, les cauchemars posthistoriques ont pu alimenter la verve, l’étonnement et l’indignation de Muray: De la farce électorale d’avril 2002 à la guerre «de merde» (dixit Muray) en Irak, en passant par «Paris-Plage» et la «Nuit Blanche», Muray revient de manière précise sur quelques faits marquants de l’actualité française, symptomatiques de ce nouveau monde confuso-onirique : la déconfiture du journal Le Monde, le livre de Lindenberg sur les nouveaux réactionnaires, l’affaire Cantat, les inepties de Josianne Savigneau, le militantisme politique et associatif, La Passion du Christ de Mel Gibson, ou encore les combats autoritaires de la gauche jospiniste, bref, les composants permanents (même s’ils sont souvent triviaux) de ce qui définit une époque.

Muray tente de nous faire comprendre que l’on peut analyser le vide qui recouvre l’ancien réel, surtout en le faisant ressortir par quelques grands penseurs qui, déjà, présageaient un tel enlisement : Balzac, Péguy, Bernanos, Aymé. D’un œil ultra performant, d’une conscience extrêmement lucide, servis par un langage toujours imagé, souvent drôle, aux multiples néologismes permettant du même coup de se ficher de ce nouvel empire du Bien qui les utilise à profusion, Muray décrit un monde ruiné qui s’auto célèbre en autant de concepts avilissants avec toujours comme marque profonde le refus de toute critique négative qui, lorsqu’elle se manifeste, est taxée de réactionnaire.

Lisons plutôt : «La Nuit blanche, comme Paris-plage et comme tant d’autres choses, est une opération de lavage cérébral. Quand on a méthodiquement installé le vide là où il y avait un cerveau, il n’y a plus non plus de capacité de jugement. C’est le but recherché. On peut alors faire croire à de pauvres gens qu’ils vont se réapproprier la ville, et ces pauvres gens sautent de joie car ils sont persuadés qu’on la leur avait volée, quand en réalité on vient tout simplement d’achever de l’anéantir. Comme eux» (p.248). Muray déconstruit avec talent les discours éhontés des politiques afin d’en révéler les présupposés, et surtout d’en dénoncer l’enjeu métaphysique dissimulé.

Comme dans ses précédents livres, les exemples les plus édifiants du festivisme ambiant affluent. Ce nouveau totalitarisme que cet nouvel Empire met en place avec la fougue de ceux qu’il se plaît à combatte pour la forme, développe une conception de l’homme des plus infantiles : pression des associations minoritaires, obsession du pénal, engagement philosophique à infantiliser la ville, industrie de l’éloge, mutation sexuelle, indifférenciation généralisée, bref, nous vivons un cauchemar sur fond de barbe à papa. Qui devient vite barbe bleue si l’on se permet la moindre critique allant contre le sens dit progressiste du «neo homulus». En témoigne cet exemple sidérant (un parmi d’autres) que Muray révèle lors de la «Nuit Blanche» où un responsable du Père Lachaise, refusant d’inclure le cimetière durant ce fameux banquet nocturne, s’est fait purement et simplement licencié par la mairie ! Derrière ces réconciliations aberrantes avec la Seine («Pourquoi ? Nous étions fâchés avec elle ?», se moque Muray !) ou ces aménagements ludiques pour trottinettes en cravates, se cachent les pires censeurs, les pires ploutocrates, les pires citoyens dont l’ego et la volonté de jouissance grossissent de jour en jour.

Un livre brutal pour deux types de lecteurs : celui qui découvre, médusé, les multiples exemples concrets que Muray commente sur ce nouvel homme sans dialectique. Et pour Festivus festivus, qui tel son lointain ancêtre Sapiens Sapiens, en prend pour son grade, ridiculisé à chaque page par la verve, le savoir et le point d’honneur que met Muray à décrire concrètement ce qui se cache derrière ce monde privé de réalité. Un nouveau régime totalitaire qui, sous couvert d'une obsession pour la fête (elle-même abêtissante et idéologique), est un nouvel autoritarisme pour celui qui aurait l’idée de se dégager du système.

En cela, Muray, bien évidemment, n’est pas un idéologue, mais il relève, notamment dans les journaux, organes collaborateurs du pouvoir ou du contre-pouvoir lisse et consumériste, des faits inédits, porteurs de sens pour cette époque glaçante dont dit-il : «La fête est la bave qui coule sans répit des babines des Nérons enragés de la modernité modernante» (p.249).


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 09/01/2009 )
Imprimer

A lire également sur parutions.com:
  • Après l'Histoire
       de Philippe Muray
  •  
    SOMMAIRE  /  ARCHIVES  /  PLAN DU SITE  /  NOUS ÉCRIRE  

     
      Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2020
    Site réalisé en 2001 par Afiny
     
    livre dvd