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Histoire du plaisir solitaire
Jean Stengers   Anne Van Neck   Histoire d'une grande peur, la Masturbation
Pocket - Agora 2000 /  5.95 € - 38.97 ffr. / 254 pages
ISBN : 2-266-09556-0
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"Nous n'avons pas à décrire ici un acte malheureusement aussi connu qu'il est honteux", lit-on dans le Dictionnaire Encyclopédique de Pierre Larousse en 1873 à l'article "masturbation". Texte représentatif de la mentalité européenne de l'époque, traversée par une véritable "obsession anti-masturbatoire" si l'on en croit Anne Van Neck et Jean Stengers, directeur du séminaire d'histoire contemporaine à l'Université Libre de Bruxelles.

Péché, vice, autodestruction : les mots ne manquent pas pour qualifier la masturbation. "Tous les médecins s'accordent à reconnaître que la masturbation prédispose à un très grand nombre de maladies", poursuit l'article. Jusqu'au début du XXè siècle, cette idée de la masturbation destructrice règnera quasi sans partage aussi bien en France qu'en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis ou en Suède. C'est cette "grande peur", dont tout le XIXè siècle semble avoir été profondément imprégné, que les deux auteurs se sont attachés à décrire dans le présent ouvrage.

Les exemples cités ne manquent pas, témoignant de l'ampleur du phénomène: intellectuels, comme Proudhon, Sainte-Beuve, les frères Goncourt, Littré et même Kant, médecins, comme Raspail, hommes d'Eglise, comme Mgr Dupanloup ou Mgr Bouvier, directeurs de pensionnat, tous poursuivent assidûment ce qu'ils nomment le "fléau de l'onanisme". Les remèdes proposés par les spécialistes font frémir : surveillance permanente, camisoles de force, pieds et bras liés pendant le sommeil, régimes alimentaires adaptés, dissuasion par la fatigue et l'exercice physique quotidien, et même, chez les malades jugés "irrécupérables", interventions chirurgicales …

Peur ancestrale, pourrait-on penser, angoisse remontant à l'aube de l'humanité : il n'en est rien. La grande conclusion à laquelle aboutissent Jean Stengers et Anne Van Neck, c'est que la peur anti-masturbatoire, loin d'appartenir à l'histoire de l'humanité tout entière, est un phénomène d'origine relativement récente. Nulle manifestation d'une peur semblable, en effet, avant le XVIIIè siècle En témoignent un sonnet de Malherbe décrivant on ne peut plus librement l'expérience de la masturbation, mais aussi des textes du médecin Galien qui mettent en garde contre les dangers de la rétention du sperme. C'est donc au XVIIè siècle, et pas avant, qu'il faut chercher l'élément déclencheur de cette "grande peur".

Cet élément ne serait autre qu'une brochure intitulée Onania, publiée en 1723, à des fins commerciales avant tout, par un charlatan anonyme de Londres. L'auteur, afin de favoriser la vente de ses remèdes contre le péché d'Onan, y fait un tableau très cru des souffrances endurées par de jeunes masturbateurs qu'il a eu à soigner. Pour la première fois, la masturbation se voit attribuer des effets destructeurs : vertiges, mélancolie, stupidité, impuissance, châtiment divin, mort, la liste des maux auxquels s'expose le masturbateur est infinie. Le succès rencontré par la brochure est immense, et c'est elle qui, au fil de ses innombrables rééditions, va imposer dans toute l'Europe la terreur de la masturbation. Mieux : elle reçoit quelques années plus tard la caution scientifique d'un médecin renommé de l'époque, Tissot, qui, dans son traité De l'onanisme publié en 1757 rejoint les conclusions inquiétantes d'Onania.

La grande peur de la masturbation est née. Elle va se propager durant tout le XIXè siècle, accumulant les ravages chez des générations entières d'adolescents dévorés par la culpabilité. Il faudra, à l'aube du XXè siècle, le bon sens et l'indépendance d'esprit de quelques hommes éclairés comme sir James Paget en Angleterre, Jules Christian en France et Wilhelm Stekel en Allemagne, pour voir reculer ces préjugés désormais profondément enracinés dans les esprits. Enfin, les premières enquêtes statistiques menées aux Etats-Unis, notamment par Kinsey en 1948, vont définitivement inscrire la masturbation dans la banalité et, du coup, dans la normalité.

Est-ce à dire pour autant que la masturbation ait cessé aujourd'hui d'être un tabou ? Rien n'est moins sûr. La "grande peur" a laissé des traces dans les esprits, et la masturbation continue de déranger : elle n'a toujours pas rejoint le cercle des plaisirs sexuels normaux, reconnus comme tels. La grande originalité de la thèse de Stengers et Van Neck tient, on le voit, à ce paradoxe : il n'y aurait, à l'origine du grand phénomène social que fut la peur anti-masturbatoire, que le cri d'alarme lancé par un obscur charlatan londonien. Avant ce cri, rien : "une indifférence, ou une semi-indifférence". Puissante illustration de la force des idées et de ce que peut être, dans des phénomènes réputés collectifs, le rôle de l'individu, dit Stengers. L'idée est séduisante.

Qu'il soit permis, cependant, de soulever quelques problèmes que l'essai n'aborde pas : en particulier, comment expliquer, si tout est effectivement parti de la brochure Onania, que l'ensemble de la société ait été aussi réceptif aux imprécations anti-masturbatoires d'un simple charlatan ? L'ampleur du phénomène ainsi que sa vitesse de propagation ne prouvent-ils pas qu'une angoisse était déjà présente au moins à l'état latent, prête à se révéler ? Stengers lui-même ne cesse de déplorer la rareté des sources, qui rend presque impossible une mesure exacte du phénomène : de fait, l'ouvrage, bien qu'extrêmement documenté -certaines anecdotes relatives à la médecine de l'époque ne manquent pas de pittoresque- bâtit toute sa démonstration sur des hypothèses échafaudées à partir de textes épars, dont il est impossible de savoir s'il sont réellement représentatifs des idées dominantes de l'époque.

Dès lors, la vraie question porte peut-être sur les raisons du triomphe de cette peur anti-masturbatoire : pourquoi un triomphe si rapide? Pourquoi au XIXè siècle et pas avant ? Faut-il attribuer ce succès à un contexte social et moral particulier, ou à un inconscient collectif bien plus ancien ? A l'évidence, cet essai de Stengers et Van Neck -l'un des rares consacrés à un sujet presque vierge encore de recherches- laisse en suspens bien des interrogations, peut-être tout simplement parce que celles-ci relèvent d'autres domaines que l'histoire. En cela, il appelle d'autres ouvrages, d'autres investigations, aussi bien dans le champ de la sociologie ou de l'ethnologie que dans celui de la psychanalyse. Une étude du statut de la masturbation dans les sociétés non occidentales, notamment, permettrait peut-être de déterminer si la peur de la masturbation est oui ou non un phénomène commun à toutes les organisations humaines. Le cas échéant, c'est sans doute à la psychanalyse que reviendrait la tâche de mettre en évidence les ressorts inconscients d'une telle peur. Avec, à l'horizon, cet enjeu : peut-on espérer que la masturbation cesse enfin pour de bon d'être un tabou ?


Sylvain Prudhomme
( Mis en ligne le 13/08/2000 )
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