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Tocqueville ou rien
Bernard-Henri Lévy   American vertigo
Le Livre de Poche - Biblio essais 2007 /  7.50 € - 49.13 ffr. / 439 pages
ISBN : 978-2-253-08383-2
FORMAT : 11,0cm x 18,0cm

Première publication en mars 2006 (Grasset).
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Lorsque l’Atlantic Monthly propose à B.H. Lévy (à la veille de la réélection de George W. Bush) de tenir le journal d’un «grand tour» américain, ce dernier songe logiquement à celui qui, 173 ans plus tôt, inaugura le genre du philosophe-voyageur et fut l’un des artisans du mythe démocratique américain : Alexis de Tocqueville. Et, de manière très franche, il reconnaît que, comme nombre de ses concitoyens, il n’a longtemps vu en Tocqueville qu’un précurseur de la pensée molle, un stéréotype que la lecture de De la démocratie en Amérique a depuis balayé. Peut-être y aurait-il d’ailleurs une analogie à faire entre cette méconnaissance de la France pour l’un de ses penseurs classiques, et la défiance mêlée d’admiration des Français envers l’Amérique, sentiment aggravé par une américanophobie de mode. Dépasser les stéréotypes, donner à comprendre, et cela en entremêlant mythe américain (stars and stripes) et réalités, c’est l’enjeu de ce carnet de route américain.

Et se mettant dans les pas de Tocqueville, BHL scande et motive son odyssée américaine par des prisons, des prisons en tous genres : courte peine ou perpetuité, petits délits ou condamnés à mort, célèbres (Alcatraz) ou anonyme, hommes ou femmes… effarement du visiteur, impression de descendre du côté de chez Dante, dans un univers carcéral que les médias ont, avec une délectation morbide (ou pédagogique) mis en scène depuis quelques années, avec, en final, Guantanamo. BHL sait osciller entre le réel et le vraisemblable, en montrant non pas l’envers du mythe américain (facile et déjà vu), mais sa réalité : leçon de complexité pour une Europe qui observe le nouveau monde avec une légère myopie. Et cela sans moralisme excessif : les deux mondes se donnent assez souvent des leçons pour qu’on apprécie un texte à la fois riche (d’images, d’analyses, d’idées) et sobre quant aux effets (l’auteur ne rechigne d’ailleurs pas à un style «parlé» assez inattendu). Il ne s’agit pas ici de philosophie (c’est-à-dire, selon un stéréotype bien ancré et assez souvent vérifié, hélas, un texte hermétique au profane) mais d’impressions et d’idées, ramassées sur quelques pages, étape après étape : un texte très accessible donc.

Alors à quoi ressemble-t-elle, cette Amérique de BHL ? C’est l’Amérique du rêve américain et d’Hollywood, celle d’une nation qui se considérait comme le «plus grand espoir des nations». Et BHL sait regarder l’Amérique avec les yeux des Américains : il y trouve un pays complexe, alternant vestiges de la croissance et stigmates de la dépression. Il y voit surtout une nation qui se reformule constamment, remettant en scène son histoire et sa «mission» universelle. Significatives, les visites du musée de base-ball (un sport érigé en un quasi-mythe fondateur de la nation américaine) ou celui de la vie champêtre révèlent l’une des interrogations les plus récurrentes du philosophe : le rapport à l’Histoire et au «vrai», le poids de la mémoire au risque d’une reconstruction. Et de fait, les Etats-Unis semblent pris d’une fièvre mémorielle qui fait de chaque lieu, même anodin (ainsi une chambre d’hôtel de John Kerry et son assiette garnie) un lieu de souvenir (sinon de mémoire). Mais le voyageur sait aussi scruter les parts d’ombre de cette civilisation et ne s’arrête devant aucune porte, sachant exploiter chaque rencontre, chaque anecdote.

Et l’on en croise, du monde : hommes politiques de tous bords, intellectuels gauchistes ou néo-conservateurs, businessmen, prostituées, stars de cinéma, Indiens… l’Américain célèbre ou anonyme. BHL brille par ses portraits : portraits de célébrités et d’anonymes, d’hommes politiques (Bush est spécialement réussi, Hilary Clinton aussi, dans un genre plus attendu, celui de la candidate… mais inversement, Sharon Stone n’a pas grand-chose à raconter et Warren Beatty se suffit en militant silencieux) mais aussi de lieux (Détroit, post apocalyptique, Salt Lake City et ses mormons au christianisme – littéralement - universaliste, Savannah et le sud mythique, San Francisco et son quartier gay… mais quid d’Hollywood?), d’ambiances (les réserves indiennes, entre folklore aliénant, déprime sociale et tensions ethniques). En quelques pages d’une conversation décousue, BHL sait faire passer une idée, une impression : c’est Choses vues dans l’Amérique contemporaine, à mi-chemin entre le journal de voyage romancé et le journalisme de vagabondage, réaliste. Quelques scènes étonnantes, comme celle de ce policier qui, prêt à sanctionner un BHL trop français, se reprend quand on lui parle de Tocqueville : comme on dit à Rome, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé !

BHL fait partie de ces quelques intellectuels médiatiques qui croulent sous les stéréotypes : souvent victime d’un certain acharnement (cf. Renaud, autre people, mais qui ne s’assume pas, lui !), il est plus haï que lu… et c’est bien dommage ! Pourtant, très à l’aise dans la chronique (celle du Point notamment), il trouve dans ce format du journal de voyage un espace adéquat, dans lequel il brille et entraîne son lecteur. L’auteur sait – et c’est là l’un des charmes d’American vertigo – tirer d’un fait, d’un exemple qui semblerait anodin, une réflexion qui systématise (à tort ou à raison : l’ouvrage ne revendique pas forcément l’objectivité froide du guide de voyage) un aspect du caractère (ou de l’inconscient) américain. L’ouvrage se lit avec plaisir, alternant les descriptions rapides, les conversations et les analyses : il ne s’agit ni d’un guide, ni d’une longue dissertation, mais bien d’un cheminement, un journal de voyage comme il ne s’en fait plus guère à notre époque (le modèle, plutôt que Tocqueville, pourrait être Stendhal, et tous les orientalistes du XIXe siècle).

Avis aux nostalgiques du «grand tour» et du voyage raisonné, et à tous ceux que les tours-opérateurs ne satisfont que modérément : l’Amérique de BHL n’est pas un circuit touristique convenu.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 21/05/2007 )
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