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L'histoire au service de l'idéologie
Jacques Verrière   Genèse de la nation française
Flammarion - Champs 2000 /  10.69 € - 70.02 ffr. / 363 pages
ISBN : 2080814354
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Le concept de nation fait depuis une dizaine d’années l’objet de nombreuses controverses. Les uns y voient les reliques d’un passé intolérant et nationaliste appelé à disparaître avec l’émergence de la "mondialisation", de l’Europe et d’Internet. Les autres le défendent et en appellent aux mânes des glorieux pionniers de la Révolution et de ses beaux principes ou bien au destin historique de notre pays. Bref, le mot de « nation » n’a trop souvent que le sens qu’on veut bien lui donner, tant il est vrai que la grande nouveauté introduite par l’époque contemporaine est que désormais, les adversaires usent des mêmes mots, mais s’efforcent de faire triompher la définition qui est la leur. Il n’est donc pas étonnant que fleurissent simultanément une multitude d’ouvrages suscités par un débat dont aucun terme n’est défini avec précision. Le livre de Jacques Verrière est de ceux-là.

D’emblée, l’auteur définit sa démarche. Pour lui existent deux conceptions fondamentalement différentes de la nation. La première serait un idéal fixiste d’une nation immuable qu’il s’agit de défendre contre ceux qui veulent la détruire. Pour les tenants de la seconde, la nation est une "réalité évolutive, […] imperceptiblement adaptée au temps et aux circonstances". La première se caractériserait par une tendance au "repli sur soi", une conception "ethnique", et donc, même si le terme n’est pas employé, raciste, tandis que la seconde serait ouverte sur l’avenir, le progrès, le mouvement. Inutile de dire que J. Verrière se reconnaît dans cette dernière, héritage radieux de la Révolution. Ses adversaires, quant à eux, ne seraient que des réactionnaires fascisants, émanation d’une France "moisie", comme dirait un écrivain plus célèbre pour son fume-cigarette que pour son talent. C’est dire si la position de l’auteur est tranchée, bien qu’il prenne soin de n’utiliser que des termes qui ne fâchent pas.

Toutefois, le caractère doctrinaire que J. Verrière entend donner à l’ensemble s’oppose aux analyses auxquelles il se livre dans le détail, le plus souvent pertinentes, même si elles n’apportent à aucun moment quelque chose de nouveau. La méthode suivie par l’auteur est typique de celle qui prévaut dans un journal comme le Monde. Les développements de l’argumentation sont individuellement justifiés, mais ne servent qu’à donner une impression d’objectivité, alors qu’ils contredisent formellement l’introduction, la conclusion et l’objet de la démonstration. Les contradictions sont effectivement fort nombreuses. Tout d’abord, afin de relativiser l’impact de l’immigration sur la "cohésion" nationale, il entend se placer dans une perspective longue où s’inscriraient les différentes vagues migratoires.

Pour cela, il fait remonter les origines de la France à des dates beaucoup trop hautes. Ironiquement, J. Verrière tombe donc dans le même travers que les nationalistes de la IIIe République. Il parle ainsi du "creuset" français bimillénaire, juste après avoir souligné avec justesse qu’on ne pouvait en rien faire de la Gaule pré-romaine l’ancêtre direct de la France. Il croit s’en tirer en faisant de la Gaule romaine le "prologue" de la nation et de Clovis le fondateur d’un Etat franc qui s’inséra à peu près dans les frontières de celle-ci. L’argument est spécieux, car si les rois francs n’oublièrent pas la notion romaine d’Etat, ils l’abâtardirent considérablement. Le nord de la Gaule et l’ouest de la Germanie constituaient en outre la vraie assise géographique de leurs royaumes, bien plutôt que la France contemporaine. Surtout, ils n’avaient pas le dessein conscient de créer un Etat dont l’ancienne Gaule serait le socle territorial. Le partage de Verdun, en 843, est certes l’acte fondateur de la France, mais l’auteur lui-même pense qu’on ne peut décemment parler de conscience nationale avant la guerre de Cent ans.

J. Verrière essaye de démontrer que la nation française sortit à la fois intacte, modifiée et enrichie par les vagues successives d’étrangers. Et pourtant, il souligne le caractère exceptionnel des migrations barbares aux IVe et Ve siècles et de l’immigration depuis 1850, qui contraste avec le calme parfait du solde migratoire entre ces deux moments. Il tente bien d’élargir le temps des "invasions" barbares à l’ensemble du Haut Moyen Age, en incluant les raids Vikings et la création du duché de Normandie, mais cela ne marche pas tellement bien, puisqu’il ne s’est rien passé de ce point de vue entre le Ve siècle et le IXe, et que les Scandinaves furent en fin de compte très peu nombreux. Il tente ensuite d’assimiler les échanges culturels qui eurent lieu entre les différents pays européens entre le Xe et le XIXe siècle à des courants migratoires limités, mais c’est confondre civilisation et nation.

Bref, on voit que l’auteur se livre à un douloureux exercice de gymnastique de l’esprit. Au fond, il aimerait bien avouer, et le fait d’ailleurs en partie, que la "nation" française est une construction assez récente, et que les migrations barbares, loin de s’insérer de façon relativement indolore dans notre histoire, marquèrent au contraire un âge nouveau, et la naissance même de la France. Au lieu de démontrer la capacité de la France à assimiler les vagues d’immigrants sans perdre son identité, l’auteur illustre le bouleversement complet auxquelles les premières d’entre elles donnèrent lieu. Il est certes louable de combattre la xénophobie et de dédramatiser les conséquences de l’immigration massive, mais l’auteur se trompe d’arguments. Il n’était vraiment pas nécessaire de torturer l’Histoire. Il aurait mieux fait de remarquer que ce n’est pas tant l’immigration qui pose un problème que la démission de l’Etat dans des domaines fondamentaux comme la sécurité et l’éducation.

Cette bonne volonté le conduit en outre à comparer les immigrés d’aujourd’hui aux barbares du Ve siècle, ce qui n’est certes pas très sympathique pour les premiers. Cette comparaison est en outre absurde historiquement, puisque les tribus germaniques arrivèrent en petit nombre et en conquérants, alors que les étrangers venus s’installer en France depuis le début du siècle sont nombreux et dénués de toute ambition agressive. Par ailleurs, même s’il est vrai que les barbares étaient plus respectueux de la tradition romaine qu’on a bien voulu le dire, leur arrivée fut tout de même brutale et traumatisante pour les Gallo-romains. La haine qu’a pu éprouver un Sidoine Apollinaire pour des Burgondes arrogants à qui il dut céder les deux tiers de ses biens n’a donc strictement rien à voir avec le racisme des années quatre-vingts ou quatre-vingts dix. A l’extrême, le lecteur mal informé et ne souscrivant pas dès le départ aux thèses de l’auteur risquerait d’associer les immigrés aux Francs, Goths, Alains, Burgondes et autres Vandales qui provoquèrent la disparition progressive de l’Empire romain.

La démonstration de J. Verrière est donc un échec et un bel exemple de malhonnêteté intellectuelle. Son livre illustre avec éclat la faillite du bon sens, de l’art du raisonnement et du doute méthodique profondément enracinés dans la culture française depuis Aristote, Descartes et les Lumières. On pourrait dire que le livre ne se limite pas au seul aspect de l’impact des mouvements de population sur la naissance de la France. Elle représente toutefois près de la moitié de l’ouvrage, ainsi que son fondement idéologique. L’autre moitié est certes un honnête résumé d’histoire politique de la France, depuis la construction de l’Etat monarchique jusqu’à sa refondation par la Révolution et la république. Le dernier chapitre fait enfin utilement le point sur les défis auxquels est ou sera confrontée la nation française. Mais tout cela est noyé au milieu de bien des partis pris mal cachés par la modération du langage de l’auteur. De toute manière, cet ouvrage est tellement lié à la mode du moment qu’il eût été surprenant qu’il se signalât par une puissante originalité. Trop souvent revêtu de l’habillage mal ajusté du politiquement correct, il sera pour cette raison bien vite oublié.


Amable Sablon du Corail
( Mis en ligne le 10/07/2001 )
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