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Les otages comme témoins du dérèglement du monde
Gilles Ferragu   Otages, une histoire - De l'Antiquité à nos jours
Gallimard - Folio histoire 2020 /  9,70 € - 63.54 ffr. / 539 pages
ISBN : 978-2-07-046675-7
FORMAT : 11,0 cm × 18,0 cm

Gilles Ferragu collabore à Parutions.com
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Déjà auteur d’une Histoire du terrorisme parue en 2014 chez Perrin, Gilles Ferragu, maître de conférences en histoire à Nanterre, continue avec Otages, une histoire son travail d’exploration et de mise en perspective historique des zones grises. ''Terrorisme'' et ''otage'' sont deux termes qui sont associés de manière presque automatique, tellement ils renvoient aux images des jeux olympiques de Munich en 1972, à celles des otages du Liban dans les années 1980 ou, plus près de nous, aux sinistres mises en scène d’Al-Qaida ou de Daesch. Ce sont aussi deux termes trop facilement employés, souvent pour désigner ou dénoncer des comportements ou des situations qui n’ont rien à voir ni avec le terrorisme, ni avec les otages, ce qui brouille évidemment la compréhension des réalités auxquelles ils devraient normalement s’appliquer.

Outre le fait d’être souvent associés, terrorisme et otage ont un autre point commun : ils ont une histoire qui remonte bien plus loin que les quelques souvenirs qui surnagent au milieu de l’actualité des dernières décennies. Ils ont en revanche une différence importante, puisque, si le terrorisme est resté jusqu’ici presque impossible à définir d’une manière qui satisfasse tout le monde, ''otage'' se montre plus docile et accepte davantage d’entrer dans des cases où il est possible d’étudier la réalité et les évolutions du terme et de ce qu’il désigne. L’histoire des otages remonte à l’Antiquité, et il ressort du travail de Gilles Ferragu qu’on peut la diviser en trois âges, correspondant chacun à une utilisation différente du terme.

À l’origine, un otage est un hôte, mais d’un genre tout de même particulier, puisqu’il est à mi-chemin entre l’invité et le captif. Dans le cadre des relations entre cités, principautés ou États, antiques ou médiévaux, l’otage est demandé ou remis comme preuve de bonne volonté, comme garantie que l’engagement pris, que la parole donnée seront honorés, comme gage d’amitié, de fidélité, de respect ou d’obéissance. C’est donc un captif, mais pas de ceux qui sont simplement tombés de cheval au mauvais moment, ou bien qui croupissent dans une geôle, ou encore pour lesquels on demande une rançon, mais un captif qui est chargé d’un valeur symbolique et qui remplit une fonction.

L’otage est donc un outil des relations internationales, avant que ce concept n’apparaisse. Les exemples donnés par Gilles Ferragu confirment que la pratique des otages est attestée par de très nombreux cas, de la Gaule au Japon médiéval, et du monde méditerranéen à la Mésopotamie. Détenir des otages est un signe de puissance, et bien les traiter est une preuve de grandeur. C’est aussi un outil de domination et d’influence culturelle, au service de ce qu’on appellerait aujourd’hui soft power, puisque les otages, souvent jeunes et issus des grandes familles de celui qui les remet, grandissent et sont éduqués dans la culture de celui qui les garde, souvent pendant plusieurs années. C’est de toute évidence Rome qui utilisa le plus systématiquement les otages comme vecteurs de son rayonnement et de la diffusion de son influence auprès des autres cités ou des peuples avec lesquels elle était en relation. La notion d’otage, au sens de la garantie d’un engagement, commence à trouver une définition à partir du XVIIe siècle, avec l’apparition du droit international, ou droit des gens. Mais cette stabilisation théorique intervient au moment même où la pratique des otages est sur le point d’évoluer et où le terme va changer de sens. La question des représailles traverse toute l’histoire des otages. Puisqu’ils sont une garantie, il semble logique qu’ils puissent subir les conséquences d’un engagement rompu, d’une confiance qui n’a pas été honorée. Mais dans la pratique, dans l’Antiquité comme au Moyen-Âge, on répugne à exercer des représailles. Au fond, détenir des otages est presque plus important que de voir un engagement respecté.

Avec la Révolution française, cette réserve tombe et les otages deviennent un moyen de chantage, sur qui il est désormais légitime d’exercer des représailles. Les otages sortent alors du champ diplomatique pour devenir des instruments au service du militaire. On trouve des otages dans les guerres civiles, comme la guerre de Sécession ou la Commune. On en trouve aussi dans les guerres coloniales, l’armée française prend des otages pendant la conquête de l’Algérie tout comme l’armée anglaise le fait au Transvaal pendant la guerre des Boers. Même pendant les guerres symétriques, entre États, les armées régulières prennent désormais des otages, comme le prévoient les instructions qui figurent dans les manuels militaires et font partie de la formation des officiers. L’armée allemande le fait largement en 1870 en France, puis entre 1914 et 1918 en France toujours et en Belgique, pour s’assurer que les populations de régions occupées ne se révolteront pas, mais la pratique est quasiment générale. Et même si les modalités peuvent varier, les exemples de représailles sont nombreux, allant de l’internement à l’exécution en passant par la destruction des biens et l’utilisation des otages comme boucliers humains, pour éviter des bombardements ou des sabotages. Loin du statut d’invité, les otages sont donc devenus un outil de soumission par la terreur. Le développement du droit international et l’apparition du droit de la guerre laissent paradoxalement les civils, otages en puissance, sans véritable protection devant des «nécessités militaires» qui servent de justification à des pratiques de plus en plus violentes.

La dernière partie est la plus longue et celle où les exemples, d’Entebbe en 1976 à Daesch ou AQMI aujourd’hui, en passant par les otages de l’ambassade américaine en Iran ou les boucliers humains en Bosnie, sont les plus détaillés. À partir des années 1960, les otages deviennent des armes du faible contre le fort, dans des conflits asymétriques entre groupes non-étatiques et États. Théorisés et mis en pratique en Uruguay par la guérilla urbaine des Tupamarus, l’enlèvement et la détention d’otages servent au choix ou tout à la fois à donner de la visibilité à l’organisation, à faire pression sur l’État que l’on combat, et à procurer des revenus grâce au paiement de rançons. Cette nouvelle pratique des otages demande peu de moyens et connaît un succès rapide et large, dans un monde où la visibilité médiatique est devenue de plus en plus simple et où les preneurs d’otages se mettent maintenant en scène sur internet, à coups de sites dédiés et de vidéos de revendications ou d’exécutions. Sur le marché de l’otage, l’Américain est la valeur la plus recherchée, devant le diplomate, le touriste étranger, de préférence occidental, qui a eu la mauvaise idée de s’approcher d’un peu trop près d’une zone de conflit, les enfants, la personnalité ou un membre de sa famille. Les États, qui subissent la pression des familles et des opinions publiques, se trouvent confrontés à un dilemme tragique : négocier et faire des concessions, au risque d’encourager d’autres groupes à faire la même chose, ou refuser le chantage, au risque d’exposer la vie des otages ? Déjà en germe dans la période précédente, l’utilisation des otages dans des logiques terroristes devient ici évidente, dans un environnement où les règles de la conflictualité semblent partout reculer.

Cette histoire des otages nous apprend donc que derrière la permanence lexicale, les changements ont été nombreux et importants, et l'on ne peut s’empêcher de constater que le sens de l’histoire n’est pas toujours celui du progrès. Mais les continuités sont là également. Les otages posent d’abord la question de la confiance : comment l’établir et comment la garantir ? Ils posent ensuite la question de la violence et de sa légitimité. Ils posent enfin celle du statut de l’individu, invité, monnaie d’échange ou captif, dans les relations internationales et les conflits.


Antoine Picardat
( Mis en ligne le 22/06/2020 )
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