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La grande histoire du refus
Jean Nicolas   La Rébellion française - Mouvements populaires et conscience sociale. 1661-1789
Gallimard - Folio histoire 2008 /  12 € - 78.6 ffr. / 1076 pages
ISBN : 978-2-07-035971-4
FORMAT : 11cm x 18cm

Première publication en janvier 2002 (Seuil).

L'auteur du compte rendu : Archiviste-paléographe, docteur de l'université de Paris I-Sorbonne, conservateur en chef du patrimoine, Thierry Sarmant est adjoint au directeur du département des monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France. Il a publié Les Demeures du Soleil, Louis XIV, Louvois et la surintendance des Bâtiments du roi (2003), Vauban: l'intelligence du territoire (2006, en collaboration), Les Ministres de la Guerre, 1570-1792 : histoire et dictionnaire biographique (2007, dir.).

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Une fois terrassé le python de la Fronde, tout n’est qu’ordre et beauté dans le grand jardin à la française édifié par le Roi-Soleil. Rien, pendant plus d’un siècle, ne remet en cause l’équilibre politique et social de la monarchie absolue. L’Etat royal poursuit sa croissance, assure son emprise sur la société. La centralisation bourbonienne prépare la centralisation jacobine et napoléonienne. Les quelques jacqueries, la guerre des Cévennes, les émeutes de la Régence ne sont que des épiphénomènes. Le peuple est sorti de la scène où triomphe le roi-machine. Il n’y rentrera qu’à la faveur de la crise ultime de la monarchie.

Sans rejeter absolument cette vision classique du dernier siècle de l’Ancien Régime, Jean Nicolas apporte ici d’importantes retouches au tableau. Tandis que l’historiographie récente s’intéresse surtout aux acteurs de premier plan – le roi, ses ministres, les classes dirigeantes – M. Nicolas reprend l’étude des classes populaires, un peu délaissée aujourd’hui après les grandes thèses des années soixante et soixante-dix. Sa démarche est à la fois audacieuse et originale. L’audace tient d’abord à l’ampleur de l’enquête, qui s’étend à l’ensemble du royaume sur presque un siècle et demi et cherche à faire la synthèse d’innombrables études de détail, à la diffusion souvent confidentielle, tout en pratiquant des sondages importants dans les archives les plus variées. Elle tient ensuite à la définition très large de son objet : tandis que les travaux classiques, ainsi les Soulèvements populaires de Boris Porchnev ou l’Histoire des croquants d’Yves-Marie Bercé, portent sur des révoltes bien répertoriées, des soulèvements bien caractérisés par leur durée et leur étendue, Jean Nicolas embrasse l’ensemble des résistances à l’autorité et des violence collectives, tout ce que notre droit nommerait «troubles à l’ordre public», de la guerre civile à la bagarre de village, de l’émeute au simple attroupement. Il descend «jusqu’au niveau d’écoute de l’à peine perceptible».

Comment interpréter le corpus d’événements, la masse de faits parfois infimes ainsi recueillis ? L’auteur a mis au point pour ce faire une méthode propre, qui représente un compromis entre l’histoire quantitative d’hier et l’histoire sociale et psycho-sociale d’aujourd’hui : chaque événement répertorié est «fiché», c’est-à-dire décrit d’après une «grille de dépouillement» fort complète, donnée en annexe. L’exploitation systématique du fichier ainsi réalisé a permis la mise en évidence d’un certain nombre de grandes tendances statistiques, sans pour autant écraser la singularité de tel ou tel événement. On connaît le mot du prince de Bismarck : «Il y a trois sortes de mensonges : le petit mensonge, le gros mensonge, et la statistique». Grâce à la rigueur de la démarche – un premier chapitre «Les archives du désordres» est consacré à une réflexion sur les sources -, à la patience de l’enquête – il a fallu vingt ans de travail pour constituer cette somme -, l’auteur fait mentir l’adage de notre vieil ennemi, et donne raison à Ernest Labrousse, pour qui «tout ce qui est important est répété». Il nous convainc et, par la statistique, nous fait découvrir des pans ignorés ou oubliés de la vie de l’ancienne société.

La révolte brève ou prolongée est d’abord dirigée contre le fisc, ensuite contre l’accaparement et la vie chère, enfin contre l’appareil répressif de l’Etat. Les violences proprement sociales ou religieuses arrivent loin derrière. La seigneurie est surtout contestée dans le Midi, terre du droit écrit – le Midi rouge en germe ? – et après 1760. A partir de ce constat global, l’auteur affine l’analyse en brossant le tableau nuancé des grandes catégories de violences populaires. Chaque chapitre forme une véritable étude séparée, où l’auteur allie avec bonheur étude chiffrée, cartographie, évocation vivante et anecdotes. «Un monde de passeurs» et «Acteurs et complices» décrivent les acteurs de la répression et ceux du désordre. «Unis contre les fermes» et «Il nous faut payer la taille» montrent la prégnance de la révolte contre la fiscalité directe ou indirecte. «Une seigneurie contestée» nous fait assister à la lutte des communautés contre les droits réels ou symboliques que dénonceront les cahiers de doléance de 1789. «Jours sans pain» et «Politique de la faim» nous ramènent au spectre de la famine, culminant en 1692-1694, 1708 et 1764-1773. «Les conflits autour du travail» sortent du vieux débat sur la lutte des classes, pour montrer un ouvrier souvent isolé de ses semblables et donc moins apte à la lutte que celui des grandes concentrations du siècle suivant. «Dignité, liberté» étudie les résistances à tonalité politique à l’ordre monarchique, tandis que «Jeunesse, jeunesse» examine la fête et le défoulement collectif comme transgression organisée. Enfin «L’espace du sacré» dresse le bilan des luttes religieuses, paroisse contre curé, huguenots contre catholiques, jansénistes contre molinistes.

Au total, ce qui prime, malgré les progrès effectués au cours du XVIIIe siècle, c’est la violence liée à l’angoisse de la survie, toujours fragile, toujours remise en cause par le retour régulier des crises de subsistance. Autre grande conclusion de l’étude : dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, les violences se multiplient, c’est comme une «longue pré-révolution» qui se dessine, une ambiance qui influera sur les cadres de la France nouvelle aussi sûrement que les idéaux des Lumières. De là découle l’ultime leçon du livre de Jean Nicolas, dont la portée va bien au-delà de l’époque qu’il traite : dans une société où les masses sont privées de relais politiques, la violence est nécessairement récurrente ; du XVIIe au XIXe siècle, heurt et rupture apparaissent comme le seul «principe du changement dans l’espace français».

Appareil critique impressionnant, illustration soignée et pertinente, bibliographie exhaustive, tout concourt à faire de La Rébellion française une mine pour le connaisseur comme pour le curieux. Pour bien des années, ce livre important et foisonnant, œuvre d’une vie, servira d’instrument de référence, de comparaison et de réflexion non seulement aux historiens de la France et de l’Ancien Régime, mais aussi à ceux d’autres temps et d’autres nations.


Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 09/12/2008 )
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