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L'Acharné
Hélène Carrère d'Encausse   Lénine
Hachette - Pluriel 2005 /  9.45 € - 61.9 ffr. / 684 pages
ISBN : 2-01-279283-9
FORMAT : 11x18 cm

Réédition : Première publication en septembre 1998 (Fayard). Première publication au format poche en janvier 2000 (Hachette - Pluriel).
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Acharné, impitoyable, intransigeant, trois qualificatifs parmi d'autres pour un homme qui a donné à notre siècle l'un de ses "la". Vladimir Ilitch Oulianov passe en quelques six cents pages sous le scanner d'une grande spécialiste de la Russie. Hélène Carrère d'Encausse nous présente en effet la vie d'un homme dont l'importance a masqué les réalités.

L'objectif de l'ouvrage est clair : il s'agit de rétablir la vérité, de déboulonner les statues d'un homme devenu dieu sous la patine du temps et les efforts d'une historiographie partisane. Cette nouvelle biographie de Lénine est une entreprise de lutte contre toute une mythologie qui, encore aujourd'hui, s'insinue dans les consciences. C'est pourquoi l'auteur a choisi l'angle particulier de l'obsession du pouvoir, à même de faire descendre le dieu russe de ses hauteurs olympiennes vers un plancher où la réalité se fait plus triste et les bilans, plus lourds, dans "la terre meuble des charniers" ; ce sont les tout derniers mots du livre.

C'est bien ce rapport au pouvoir qui définirait le père de l'URSS. Cet acharnement à conquérir et ensuite conserver la puissance fut le fil d'Ariane de cet homme issu d'un milieu aisé, et dont l'auteur précise avec insistance qu'il n'eut que de trop faibles rapports avec la classe ouvrière pour la comprendre vraiment. Vladimir Oulianiov, devenu Lénine en 1901 de retour de son premier exil en Sibérie, fut en effet un homme de bureau, penseur frénétique de la révolution, voyageur incessant, de gré ou de force, aux quatre coins de l'Europe, et donc, fort éloigné des réalités russes dont il eut pourtant la charge d'octobre 1917 à 1922.

Démythifier Lénine, c'est lui donner une temporalité en le faisant sortir du carcan de ces quatre années de pouvoir où les mémoires l'enferment trop souvent. On voit alors combien le parcours fut long, que l'individu Lénine s'inscrit dans la longue tradition protestataire de la Russie du XIXe siècle et qu'il n'en fut qu'un acteur assez médiocre parmi les mouvements (décabrisme, populisme, anarchisme) et des personnalités qui, à l'échelle de l'Europe, furent, tels Plékhanov ou Rosa Luxembourg, de véritables ténors du socialisme.

La vie de Lénine fut d'abord un combat pour imposer son pouvoir et ses idées, face à la deuxième internationale, aux diverses tendances du socialisme russe, aux forces sociales à l'instar de la paysannerie, enfin, aux autres représentants du bolchevisme même, de Zinoniev à Staline à la toute fin de sa vie.

Cet acharnement fut nourri d'un génie politique incommensurable. Machiavélien hors pair, Lénine saisit toutes les opportunités pour avancer ses pions. Ne croyant pas aux masses et leur spontanéité, il fit pourtant siennes leurs doléances (du pain, des terres, la paix) pour construire la révolution : la paix de Brest-Litovsk, les décrets de 1917 sur la terre et les nationalités, la NEP, le Komintern doivent ainsi être reconsidérés à la lumière de sa stratégie opiniâtre de conquête du pouvoir.

Réalisant en 1920 l'échec d'une révolution mondiale dont la Russie eût été le détonateur, il cherche alors à assurer ses arrières. Après les ravages du communisme de guerre, il finit par retourner à un capitalisme d'Etat. Destiné à disparaître selon la vulgate marxiste, l'Etat devra survivre. L'utopie attendra : sous la cape du dictateur, l'Etat dirige l'armée rouge et la police politique, et la coopération internationale - dont le Komintern eût été l'organe - fait place à la réalité d'une nébuleuse communiste soumise aux vingt et une conditions du maître et aux intérêts de son URSS.

Ce génie tacticien, Hélène Carrère d'Encausse l'illustre par l'analyse des écrits de Lénine dont elle veut montrer la cohérence sur une vie. Sa vision des masses, du parti et de la technique révolutionnaire, ses considérations sur les nationalités qui précèdent de loin le fameux congrès de Bakou, toute la doctrine léniniste est exposée le long de l'ouvrage.

Peu de place est laissée à l'utopie. Lénine était-il habité par un messianisme visant au bonheur de tous ? Il semble que non : "la conquête du pouvoir est son unique but" rappelle l'auteur, une fin pour soi et non un moyen pour les autres. Ici, Hélène Carrère d'Encausse insiste peut-être trop sur les faits, l'action politique et les écrits, au détriment de l'intime et du psychologique. Le lecteur aimerait connaître davantage le Lénine privé, cet "autre Lénine" qu'elle esquisse à peine dans l'évocation de son frère Alexandre (exécuté jeune pour ses activités subversives), de ses relations fortes avec sa mère, sa soeur Anna, son épouse et camarade Nadejda Kroupskaïa, sa maîtresse et amie Inessa Armand.

Seule est mise en avant l'obsession de l'homme à atteindre ses buts, isolé dans ses certitudes. Ce qui frise parfois la caricature, d'autant que l'auteur n'hésite pas à renforcer sa démonstration de commentaires personnels alors que les faits se suffisent largement à eux-mêmes. Hélène Carrère d'Encausse insiste un peu trop en voulant donner une cohérence à la vie de cet homme, dictateur impitoyable et brutal. Le dieu en devient diable, un mythe en remplaçant un autre.

Mais elle participe ainsi à un débat capital portant sur les origines du totalitarisme soviétique. Son point de vue est clair : l'URSS doit tout à son fondateur et si le système totalitaire finit par prendre les traits du petit père des peuples, c'est chez Lénine qu'il faut en trouver les prémisses. Sa conception du parti, son rapport avec les masses, les intellectuels, la mise en place rapide d'un système de terreur qui s'incarna dans les premiers camps de concentration et les exactions d'une police féroce, la Tchéka, la mise au pas de la presse et l'élimination de toute opposition dès 1918, les épurations au sein du parti, tous les instruments d'un pouvoir que l'on dirait stalinien se trouvent déjà dans les mains de Lénine.

Tout le mérite du Lénine de Madame Carrère d'Encausse est de nous proposer avec une quasi-exhaustivité le parcours d'un protagoniste exceptionnel de l'Histoire du XXe siècle, et de régler son compte à une mythologie tenace en nous présentant l'homme : soumis à ses démons, de santé fragile, n'ayant vécu que pour et dans le pouvoir.


Thomas Roman
( Mis en ligne le 20/02/2006 )
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