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Ainsi vont les mangas …
Hayao Miyazaki   Nausicaä de la vallée du vent, tome 1
Glénat 2000 /  10.69 € - 70.02 ffr. / 132 pages
ISBN : 2-7234-3297-1
FORMAT : 18 X 26
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La vallée du Vent pourrait voir ses habitants couler des jours paisibles au rythme de la civilisation néo-rurale qui a succédé depuis mille ans à une époque de gigantisme industriel. Mais elle est en bordure de la mer de Décomposition, une forêt de bactéries géantes qui dégagent des vapeurs empoisonnées. La population du petit royaume résiste difficilement à la progression des toxiques, tandis que les grands empires paraissent justement vouloir régler leurs conflits dans cette région particulièrement hostile du globe. Seule Nausicaa, la fille du roi, semble capable de percer les secrets de la forêt, seule aussi, elle doit répondre aux menaces militaires.

La déferlante des mangas en France, lointaine réplique du tsunami qu’elle représente au Japon, s’inscrit parfaitement dans la vision traditionnelle qu’on se fait ici du pays de Mme Chrysanthème et de Mitsubishi. Cette débauche d’images mal imprimées sur papier recyclé, mélange d’ultra-violence et de mièvrerie, de pornographie sans poils (pour cause de censure) et de science-fiction convulsive passe évidemment pour la sous-culture par excellence d’un pays si pollué que ses citoyens en sont réduits à enfiler des masques lorsqu’ils sortent dans la rue (photo classique des magazines ou des manuels scolaires). Alors, bien sûr, les mangas...

Et pourtant, cette nouvelle livraison de Glénat mérite que l’amateur de BD oublie, avec ses préventions, Tintin, Mitsuhirato et Buck Danny. Il lui faudra auparavant surmonter quelques obstacles : la couverture, avec son badigeonnage de mauvaise qualité, joue d’emblée le jeu de la littérature de gare. Les 69 francs qu’il lui aura fallu débourser trahissent à l’inverse les valeurs des mangas (il est vrai que les tirages millionnaires du Japon facilitent là-bas des prix étonnamment plus attractifs). Enfin, l’éditeur, dans un souci de couleur locale, a imprimé son livre de droite à gauche (exotisme un peu forcé: les Japonais lisent dans tous les sens et on trouve des ouvrages qui se lisent à l’occidentale, de même que certains journaux sont écrits de haut en bas pour pouvoir être lus dans la cohue du métro).

Mais tout ceci est sans importance dès qu’on peut se plonger dans l’univers de Miyazaki. Et se dessinent alors les vraies vertus des mangas : ce qu’on prenait pour graphisme bâclé a en vérité la saveur du dessin fourni à la hâte, ce qui passait pour banalités de scénario s’avère retrouver la force des mythologie primitives. Le manga n’est pourtant qu’une catégorie mineure d’un genre mineur, la BD, et c’est bien là sa grande force: ici, la bande dessinée n’oublie pas qu’elle doit être populaire pour n’être pas que de la littérature illustrée, qu’elle doit viser à l’efficacité avant tout et que, sauf à devenir théorique et prétentieuse, elle doit être un art éphémère. Et pour peu que ces conditions se trouvent réunies sous une plume aussi talentueuse que celle de Miyazaki, la spontanéité de l’auteur ne peut que rencontrer l’enthousiasme du lecteur.

Miyazaki signait ici sa première véritable BD, en 1982, deux ans avant de l’adapter au cinéma, l’animation ayant été depuis les années 60 sa principale occupation. Le succès critique et public du film lui permit alors de réaliser pour le grand écran les oeuvres qui furent accueillies avec une faveur croissante jusqu’en Europe, de Mon voisin Totoro à Porco Rosso et surtout Princesse Mononoke (Doit-on l’avouer ? L’unanimité que ce dernier film a provoquée dans Télérama, Libé ou Les Inrocks le rend un peu trop culturellement correct : on aimerait bien pouvoir en dire autre chose ; mais rien à faire...).

On trouve déjà dans Nausicaa tout ce qui fait, à sa façon, de son auteur une sorte de Moebius nippon : la spontanéité formidable de son récit lui donne une qualité poétique qui imprègne tout l’album, le graphisme voit se succéder dessins maladroits et composition audacieuses, à la hauteur des rêves dans lesquels nous entraîne Miyazaki. L’histoire est aussi simple que possible, elle met aux prises une nature incomprise, des hommes qui voudraient qu’on n'ait rien à en dire et des conflits politiques qui écrasent l’une comme les autres. La description de la vallée du Vent d’où est issue l’héroïne, l’imminence d’un cataclysme et la lutte contre le destin justifient le patronage homérique de l’histoire (Nausicaa est dans l’Odyssée cette jeune fille enchantée qui soigne et sauve Ulysse puis le laisse repartir sans rien lui révéler de ses sentiments). Mais, référence pour référence, on se prend aussi à retrouver ici la magie de Sur les falaises de marbre de Jünger, tant est grande la force de séduction de Miyazaki.

Ainsi vont les mangas, très loin de là où on s’attendrait à les trouver, infiniment japonais dans leur façon de ne pas distinguer la poésie la plus délicate du quotidien le plus trivial. Les plus grands peintres japonais, Hokusaï, Utamaro ou Hiroshige, n’ont pas laissé d’oeuvres originales ; leurs chefs-d’oeuvre, que les Japonais nomment ukiyo-e, littéralement "choses de peu de valeur", sont de fragiles estampes tirées à des milliers d’exemplaires qui finissaient le plus souvent comme papier d’emballage pour la vaisselle. Très japonais, les mangas le sont aussi dans leur façon d’être ici incompris. D’ailleurs, si les Japonais portent un masque, c’est pour ne pas contaminer leurs voisins lorsqu’ils sont enrhumés. Et l’on est bien moins agressé par la pollution dans les artères de Tokyo qu’en descendant la rue Marx-Dormoy à Paris.


Nicolas Balaresque
( Mis en ligne le 16/10/2000 )
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