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Poésie muette de la ligne claire
Michel Serres   Hergé mon ami. Etudes et portrait
Moulinsart 2000 /  25.19 € - 164.99 ffr. / 174 pages
ISBN : 2-930284-24-2
FORMAT : 19 X 25
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De Tintin, on connaît l'inusable houppe surmontant un éternel visage juvénile, tout en rondeurs. Chaque lecteur des aventures du célèbre globe-trotter flanqué du fox-terrier Milou, du capitaine au long cours Haddock et de ce cyclone ambulant qu'est le professeur Tournesol, apprécie à leur juste mesure ces histoires sculptées à la ligne claire et qui ont fait plusieurs fois le tour du monde. Beaucoup a déjà été dit, entre sommes et pensums, sur le corpus "tintinesque". S'agit-il donc ici d'une interprétation supplémentaire, énième tentative d'explorer les tréfonds des caves du maître -sur le modèle du caveau des antiquaires dégorgeant d'exemplaires en désordre des beaux-arts dans le Secret de la Licorne ? D'une pièce de plus venant s'ajouter au panthéon du génie hergéen ? Plus sobrement, Hergé mon ami se donne comme un témoignage d'amitié envers le complice disparu. Et de l'esprit de sérieux qui transcende les planches du dessinateur belge.

Ami de Georges Rémi, dit Hergé par goût d'un raccourci "initial" et d'une pudeur identitaire, Michel Serres le fut. Etonnante et émouvante rencontre, d'ailleurs, quoique tardive, entre les deux hommes, et racontée ici de manière aussi drôle qu'émouvante dans "Amis de vieillesse". Florilège de la contribution de Serres aux innombrables analyses des histoires de Tintin, ce livre regroupe les textes que l'académicien consacra à Hergé entre 1970 et 1997, dans des supports aussi variés que journaux, essai sur l'herméneutique, conférence ou catalogue d'exposition. Rassemblés dans l'espace d'un livre agréable au toucher et fleurant bon le parfum -nostalgique, forcément- de l'enfance, les fines observations de Michel Serres ne se présentent pas seulement comme un agrégat chronologique mais autorisent à travers le temps un dialogue vivace entre elles. Par quoi la littérature semble prendre une revanche méritée sur les sciences humaines épinglées fort à propos en ces pages…

Ainsi de l'assertion première selon laquelle Hergé serait "le Jules Verne des sciences humaines", qui se trouve corrigée à plusieurs reprises au gré des interventions de Serres pour aboutir à cette constatation ultérieure que le dessinateur va en fait "plus loin" que Jules Verne dans la mesure où, dans Tintin, "plus que les décors où vivent les individus et les sociétés, les explorateurs découvrent par eux-mêmes les choses cachées qui rassemblent les hommes". Il est vrai pourtant qu'Hergé "a dessiné la beauté du monde, le nombre des langues, des cultures, (…) fait voyager, comme Jules Verne, en voiture, en chemin de fer, en avion, en fusée. Qu'il a fait voir comme lui le Tibet, l'Orient, les mers du Sud, la banquise, la lune, mais [aussi que] complétant le vieil ancêtre d'éducation et de récréation, il part du musée d'Ethnographie et non du Muséum d'histoire naturelle". Simplement, quand bien même l'on pourrait qualifier les voyages de Tintin et consorts de "traités extraordinaires", en écho aux Voyages du même nom qu'inventa avec Pierre-Jules Hetzel le créateur de Philéas Fogg, du capitaine Hatteras ou de maître Zaccharius, force n'en est pas moins de constater que les sciences humaines ont tendance, en général, à placer "une telle distance entre l'homme qui étudie les autres et ces autres qu'il étudie, que l'écart ne se comble jamais".

Alors qu'au contraire Tintin se donne comme une invitation au partage, à la réciprocité et aux rapprochement des différences culturelles, politiques ou sociales. A telle enseigne que, méditant la bonté qui se dégage spontanément des actions du journaliste cosmopolite au cours de ses multiples périples, Serres, premier thuriféraire du grand oeuvre et dernier apologiste de la manne hergéenne, va jusqu'à célébrer ici, notamment à l'évocation de Tintin au Tibet , la naissance de ces "sciences humanitaires" dont notre époque n'aurait pas encore su accoucher. Etrange maïeutique latente dans certains albums, qui est peut être le vrai sens des voyages de Tintin, et qu'il appartient désormais (enfin ?) à chacun de percevoir, enchâssée qu'elle est sous les bulles et les cases.

Aux confins de "l'atroce monde à victoires et défaites enfin aplani" par la conversion toute tibétaine à la bonté morale, à la douceur du blanc et à l'extase relationnelle, Hergé nous livre bel et bien les clefs d'un nouveau monde: un monde pacifié par l'ouverture à l'autre. Ainsi, dans cet album emblématique, le père de Tintin perd-il "dans les neiges de l'Himalaya, les dernières valeurs négatives, de sorte que son oeuvre dit un immense oui, seule et rare dans un siècle qui anima, dans ses arts et par ses actes, la destruction et les ruines et qui se complait dans la stérilité". Promesse d'un ultime enchantement utopique non encore rabougri par un pseudo-réalisme tant politique qu'économique qui fera long feu. Il faut lire ou relire avec patience, opiniâtreté et délectation les commentaires faramineux, à mi-chemin de la poésie et de la crypto-analyse, de Michel Serres, lorsqu'il se penche sur le statut du fétichisme dans l'Oreille cassée (superbe texte inédit à ce jour). Ou sur la nature de la communication dans les Bijoux de la Castafiore, "traité de la monadologie contemporaine", bréviaire de la communication et du rire qui vaut son pesant de révélations et de retournements linguistiques. Ou encore lorsqu'il évoque l'insoupçonnée relation dialectique qui unit l'alimentation et la violence dans nos sociétés à travers "Tintin ou le picaresque aujourd'hui". Par quoi la politologie du goût rejoint subrepticement la parasitologie de la représentation. Alors, "la bande dessinée ouvre [bien] une voie originale, autre que celle du langage, du rythme ou du son, et laisse rayonner les êtres et les choses de leurs propres formes et dans leur eau singulière : poésie muette de la ligne claire".

Fidèle tant à son frère d'humanité qu'à l'enseignement de l'ouvrage qui contribua à son succès en 1991, le Tiers-Instruit, Michel Serres nous rappelle de manière opportune, dans ce beau livre contenant plus de cinquante illustrations, que tout apprentissage consiste effectivement en un mélange, un mixte, un métissage. Que la bande dessinée est ce lieu idéal, hors des frontières aussi temporelles que géographiques, au-delà des intérêts entendus, où l'entre-connaissance s'esquisse comme la lumière parvient à percer les ténèbres.


Frederic Grolleau
( Mis en ligne le 09/06/2000 )
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