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XXe siècle, deuxième âge
Jean-Jacques Rosa   Le second XXe siècle. Déclin des hiérarchies et avenir des nations
Grasset 2000 /  20.61 € - 135 ffr. / 407 pages
ISBN : 2-246-57581-8
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Ce second XXe siècle est celui de la deuxième révolution des techniques de l'information. La première avait permis la montée des grandes organisations hiérarchiques (entreprises, Etats, partis politiques) qui avaient fait du premier XXe siècle une machine à broyer les hommes. Le livre de Jean-Jacques Rosa, enthousiaste, technique et documenté, nous fait découvrir l'évolution des modes de production qui a ouvert puis fermé cette terrible parenthèse.

De 1900 au milieu des années 60 se prolonge la période précédente d'affrontements entre grandes puissances, dont beaucoup deviennent des systèmes autoritaires et utilisent les idéologies de masse, tandis que les entreprises ne cessent de se concentrer. La seconde période voit le retour en force des marchés, de la démocratie, de l'individualisme contestataire, tandis que grandes hiérarchies privées et publiques se délitent. On revient aux valeurs et organisations du XIXe siècle et notamment au libéralisme.

Le premier XXe siècle est une exception historique, avec l'industrie lourde, le travail à la chaîne, le despotisme bureaucratique. La guerre est mondiale, l'économie de guerre quasi-permanente. C'est le temps des empires français, britannique, allemand, américain, belge, japonais, russe, soviétique, puis de l'affrontement des deux camps impériaux pendant la guerre froide. Le représentant extrême de cette époque est Staline, "l'homme d'acier". Ses alter ego dans le monde des affaires sont Ford et Taylor, symboles de l'organisation et de la société future. On passe de la main invisible à la "main visible", celle du chef soutenu par la bureaucratie.

Ce premier XXe siècle est la conséquence de la baisse du coût du transport qui se généralise justement vers le milieu du XIXe siècle. Alors apparaissent aux Etats-Unis les très grandes entreprises tandis que chutent les prix du charbon, de la production et des transports. Les masses en jeu et leur vitesse demandaient une information abondante, quasi instantanée et très précise, donc une capacité de coordination inconnue à l'époque. Les entreprises réagirent en perfectionnant les méthodes de traitement de l'information, des communications et de l'administration. La grande bureaucratie commençait.

Cette mutation était réussie au début du XXe siècle. Son modèle a été l'organisation du trafic ferroviaire américain, non seulement intense, mais qui devait se faire dans les deux sens sur voie unique, du fait des distances et de la faible densité. La centralisation des informations, la distribution précise et hiérarchique des tâches étaient devenues indispensables et furent maîtrisées. Ce modèle s'appliqua à toutes les nouvelles productions, dont la plus remarquée fut celle de l'automobile.

L'organigramme, la sténo, le buvard, le cadre moyen apparaissent dans les documents entre 1840 et 1860. Les cours de bourse en continu, la machine à écrire, les meubles de classement, les annuaires, la première "business school" universitaire, la première firme comptable, la première machine à dicter, à calculer, la première tabulatrice... apparaissent dans les trente années qui suivent. La chaîne de montage de la Ford T voit le jour en 1913 et déclenche à son tour une vague d'innovations techniques, administratives et d'organisation. On disait alors : "Le système doit remplacer l'homme". Les administrations publiques suivent, puis, dans les années 30 les partis de masse, nazis, communistes ou corporatistes.

Les nouveaux investissements extrêmement rentables (l'auteur cite des baisses de prix de revient de 70 à 98,5%) rendent obsolètes de nombreuses firmes. Le réajustement a lieu pendant la récession de 1873-1896. Les concentrations d'entreprises se multiplient, la législation antitrust apparaît en 1890 aux Etats-Unis, tandis qu'en Europe, les grands groupes jouent la coopération avec les bureaucraties publiques. Cette concentration physique et financière va en retour susciter la création des partis socialistes, auxquels Marx apportait une base théorique. L'auteur insiste sur l'influence du témoignage d'Engels, industriel au pire endroit et au pire moment, et très peu représentatif de cette période de progrès général des conditions de vie.

Les États deviennent alors impérialistes, non pas, comme disait Lénine, pour trouver des débouchés, mais tout simplement du fait de la dynamique de ce mécanisme général. D'où la deuxième vague de colonisation européenne, avec occupation et administration de vastes territoires. Le télégraphe, puis le téléphone, la radio et l'avion permettent un meilleur contrôle par la métropole. C'est en Amérique la conquête de l'ouest, en Russie celle de la Sibérie. Le partage du monde terminé, c'est la guerre entre les empires avec les deux conflits mondiaux, puis la guerre froide. Comme dans le monde des entreprises, on passe de la concurrence générale à l'oligopole puis au duopole, ou plutôt au double cartel.

Les Etats se développent également à l'intérieur : les dépenses publiques des grands pays passent de 10,5% vers 1870, à 23,2% en 1937 et à 44,5% en 1996, avec une amorce de reflux depuis. Pendant cette période, les Etats favorisent les grandes entreprises et méprisent les PME.

La culture et les comportements évoluent. La hiérarchie tend à isoler et à standardiser les individus. Les partis politiques de masse prospèrent et mènent au crime d'Etat, au meurtre de masse et au crime contre l'humanité. Au passage, l'auteur critique les thèses marxiste et shumpétériennne selon lesquelles le capitalisme génère l'évolution de l'économie et des mentalités qui le détruira : l'évolution vient de la dimension des organisations et de la bureaucratie, non du capitalisme. Raisonnement et citations montrent qu'elles peuvent mener au "communisme réel" ou à d'autres totalitarismes : "les idéologies (ne) sont pas la cause des grandes transformations de ce siècle, mais leurs instruments nécessaires". Et le génocide n'est plus qu'un traitement de dossiers.

Mais un mouvement inverse se dessine à partir de 1945. Les empires craquent, les Etats se multiplient, les partis de masse, les syndicats, les grandes organisations, sont contestés à partir de 1968, puis ignorés. La reconnaissance du marché en 1945 entre progressivement dans les faits dans les décennies qui suivent, avec la déconcentration et le retour en grâce des PME. L'ouverture des pays au commerce international, qui avait baissé depuis la première guerre mondiale, remonte et parfois dépasse celle du XIXe siècle. L'individu devient roi, les risques doivent disparaître, la guerre elle-même ne doit plus faire de victimes.

Derrière tout cela il y a une nouvelle révolution industrielle. Comme à la fin du XIXe siècle, d'énormes progrès de productivité rendent obsolète une partie de l'industrie, d'où fusions et réduction des capacités, parallèlement à l'émergence des nouvelles activités. La grande taille devient moins nécessaire : "un artisan dispose désormais de la puissance de calcul naguère réservée au ministère de la défense". Cela vaut non seulement pour la Silicon Valley, mais aussi pour le textile de la vallée du Pô. La proportion d'entreprises de petite dimension augmente fortement dans les principaux pays industriels.

Notre second XXe siècle voit la revanche de la démocratie : l'Espagne, le Portugal et la Grèce au milieu des années 70, l'Amérique latine ensuite, puis l'Asie du sud-est et, enfin, l'Afrique du Sud. Le bon fonctionnement de l'organisation centralisée était perturbé par les libertés individuelles, alors qu'elles sont nécessaires à la petite organisation et aux marchés, qui supposent un jugement personnel et des décisions individuelles indépendantes, donc la démocratie. L'auteur souligne l'unité fondamentale de l'analyse économique et de l'analyse politique.

Cet aller-retour politique pendant le XXe siècle est en général expliqué par la compétition des idéologies et des méthodes de gestion de l'économie. Or ce n'est pas le point essentiel car, par exemple, le socialisme n'était en fait qu'un capitalisme monopoliste d'État, tandis que la bureaucratie publique et privée se répandait dans les pays libéraux. Le vrai moteur de l'histoire est le degré de centralisation, qui dépend directement de l'économie et des technologies de l'information. Pour le démontrer, l'auteur examine globalement les modes d'organisation, Etat et entreprises confondus, et appuie son raisonnement sur une foule d'exemples tirés des techniques de l'information et de l'histoire des entreprises.

Le marché demande le brassage de vastes quantités d'informations, la hiérarchie en est au contraire économe et la réserve à un petit nombre de spécialistes et de décideurs. Or l'échange et l'information ont un coût qui pousse à la centralisation s'il est élevé, et au marché et à l'autonomie s'il est faible. C'est actuellement le cas avec l'effondrement du prix des télécommunications, des calculs et des classements, puis des progrès qui en découlent dans l'efficience des marchés.

L'explication vaut aussi pour l'existence même des Etats dont la taille a crû lors du premier XXe siècle, et décroît maintenant. La première période a poussé à la guerre, la seconde devrait favoriser la paix. De même pour leur emprise interne, qui croît ou décroît pour les mêmes raisons. L'Etat nation d'aujourd'hui ressemble d'ailleurs à une entreprise de type managérial dans laquelle le dirigeant, qui n'est pas propriétaire, poursuit ses intérêts propres, parfois même au détriment des actionnaires.

Certains objectent que le monde actuel, loin d'être décentralisé et multipolaire, est uniformisé par l'impérialisme économico-culturel américain. Mais ce n'est pas le gouvernement des Etats-Unis qui impose Coca-Cola ! Quant au libéralisme, historiquement il serait plutôt français ou anglais, et, de toute façon, par nature, il n'impose rien.

Finalement, notre Etat du second XXe siècle est donc démocratique, comme l'Athènes du Ve siècle, en concurrence avec les autres cités lors de la révolution informative ; comme pendant la Renaissance, puis au siècle des Lumières, époques de compétition entre Etats européens ouverts sur l'extérieur. Et l'auteur de souhaiter que notre second XXe siècle se poursuive très avant dans le XXIe siècle.


Yves Montenay
( Mis en ligne le 21/07/2000 )
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