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Un mouvement de traduction en phase avec son temps
Dimitri Gutas   Pensée grecque, culture arabe - Le mouvement de traduction gréco-arabe à Bagdad et la société abbasside primitive (IIe-IVe/VIIIe-Xe siècles)
Aubier 2005 /  28 € - 183.4 ffr. / 340 pages
ISBN : 2-7007-3415-7
FORMAT : 14,0cm x 22,0cm

L'auteur du compte rendu : Sébastien Dalmon, diplômé de l’I.E.P. de Toulouse, est titulaire d’une maîtrise en histoire ancienne (mémoire sur Les représentations du féminin dans les poèmes d’Hésiode) et d’un DEA de Sciences des Religions à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (mémoire sur Les Nymphes dans la Périégèse de la Grèce de Pausanias). Ancien élève de l’Institut Régional d’Administration de Bastia, il est actuellement professeur d’histoire-géographie.
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L’actualité du Moyen-Orient en général et de l’Irak en particulier nous font oublier que cette région du monde fut, sous le pouvoir à peine conquis des Abbassides, entre le VIIIe et le Xe siècle apr. J.-C., le lieu d’un formidable éveil de la pensée philosophique et scientifique.

Cet essor de la vie intellectuelle s’accompagne d’un vaste mouvement de traduction de textes grecs anciens, dont le centre est Bagdad, ville nouvelle et capitale qui succède à la Damas omeyyade. C’est à ce mouvement particulièrement notable dans son ampleur et sa durée qu’est consacré l’ouvrage de Dimitri Gutas, professeur de langue et littérature arabes à l’université de Yale. L’édition originale de l’ouvrage aux Etats-Unis date de 1998, mais l’auteur a ajouté une préface inédite à la traduction française, rappelant les avancées de la recherche sur le sujet, et égratignant au passage la théorie du choc des civilisations qui postule que celles-ci s’affrontent et sont intrinsèquement incompatibles entre elles. Il est pour lui essentiel que nous puissions apprendre de l’histoire que les civilisations peuvent être harmonieuses, interdépendantes et étroitement liées, comme la rencontre diachronique entre la civilisation grecque et la civilisation arabe, l’unité de chacune étant essentiellement linguistique et culturelle (certainement pas ethnique).

Après avoir rappelé dans un avant-propos l’historiographie des études gréco-arabes depuis le XIXe siècle (Göttingen, 1830), Dimitri Gutas envisage le mouvement de traduction gréco-arabe en tant que phénomène social et historique. L’approche n’est donc pas simplement philologique, mais aussi historique, politique et sociale.

Plus d’un siècle et demi d’études gréco-arabes ont amplement montré qu’à partir du milieu du VIIIe siècle environ jusqu’à la fin du Xe siècle presque tous les ouvrages séculiers grecs à caractère non littéraire et non historique qui étaient disponibles dans l’ensemble de l’Empire byzantin et le Proche-Orient furent traduits en arabe. Cela concernait les matières du quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, théorie de la musique), la philosophie aristotélicienne (métaphysique, éthique, physique, zoologie, botanique et logique), les sciences relatives à la santé (médecine, pharmacologie, sciences vétérinaires), mais aussi des ouvrages d’astrologie, d’alchimie et d’autres sciences occultes, ainsi que d’autres genres d’écrits plus marginaux (tactique, recueils de sagesse populaire et même fauconnerie). Ce mouvement de traduction a été tel que, de nos jours, l’étude des écrits séculiers grecs post-classiques peut difficilement se faire sans les textes en arabe. Il représente une performance stupéfiante, qui doit être appréhendée comme un phénomène social (aspect jusqu’ici très peu étudié). S’étalant sur plus de deux cents ans, il ne fut pas un phénomène éphémère. Il s’appuya sur l’ensemble de l’élite de la société abbasside, c’est-à-dire les califes et les princes, les fonctionnaires civils et les chefs militaires, les marchands et les banquiers, les professeurs et les savants. Il fut subventionné par d’énormes fonds, à la fois publics et privés. Enfin, il fut mené selon une méthodologie scientifique rigoureuse et une stricte exactitude philologique, sur la base d’un programme soutenu qui couvrit plusieurs générations.

Une telle durée manifeste clairement que le mouvement était en phase avec les besoins et les tendances inhérentes à la société abbasside naissante. Le soutien au mouvement de traduction transcendait toutes les divisions religieuses, ethniques, tribales, linguistiques ou de sectes. Les mécènes se recrutaient aussi bien parmi les Arabes que les non-Arabes (Perses, Kurdes…), les musulmans que les non-musulmans, les sunnites que les chiites, les généraux que les fonctionnaires, les marchands que les propriétaires fonciers, etc… Le mouvement de traduction gréco-arabe est un phénomène social extrêmement complexe dont la cause ne peut être réduite à aucune circonstance singulière, aucune série d’événements, ni aucune personnalité. Un grand nombre de facteurs ont contribué à son développement et à son alimentation.

Dans une première partie, «Traduction et Empire», Dimitri Gutas montre que le mouvement de traduction était fortement lié à la fondation de Bagdad et à l’établissement dans cette ville des califes abbassides en tant qu’administrateurs d’un empire mondial. Malgré une activité de traduction sous les Omeyyades, qui ont repris les cadres administratifs de gestion byzantins, ce sont surtout les Abbassides qui développent un mouvement de traduction d’une ampleur inégalée, renouant avec l’idéologie impériale zoroastrienne des Sassanides, qui était beaucoup moins hostile que les Byzantins à la science grecque païenne. C’est Al-Mansur, fondateur de Bagdad et second calife abbasside, qui est crédité par les auteurs arabes d’avoir initié et promu le mouvement de traduction. L’astrologie est vue comme la science maîtresse : par ordre de Dieu, les étoiles auraient décrété que c’était maintenant au tour des Abbassides de renouveler les sciences et de dominer la région, comme c’était celui des Sassanides précédemment. L’Etat abbasside affirme ainsi sa légitimité, notamment face aux réactions pro-omeyyades ou revivalistes perses zoroastriennes. Le mouvement est poursuivi par son successeur Al-Mahdî (qui fait notamment traduire les Topiques d’Aristote afin de disposer d’un ouvrage enseignant la dialectique, fort utile pour les disputes théologiques contre les Chrétiens et les représentants des autres religions) et ses fils (Al-Hâdî et Hârûn Al-Rashîd), puis Al-Ma’mûn (après qu’il eut éliminé son frère Al-Amîn). Ce dernier s’appuie sur le mouvement de traduction pour légitimer son pouvoir (et justifier son régicide qui est aussi un fratricide), se posant comme autorité suprême des Musulmans. Cette promotion rejoint aussi des intérêts de politique étrangère, le philhellénisme se posant, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, comme une idéologie anti-byzantine (les Byzantins ayant tourné le dos à la science ancienne à cause du christianisme). L’idéologie musulmane se veut également rationaliste, ce qui la conduit à mettre à l’honneur la philosophie aristotélicienne, et donc à relancer les traductions des textes du fondateur du Lycée.

Dans une deuxième partie, «Traduction et société», Dimitri Gutas montre d’abord que la traduction se trouve au service du développement de la science théorique et appliquée, en phase avec la demande d’astrologie, les besoins en éducation professionnelle des secrétaires administratifs, juristes ou ingénieurs (comptabilité, géométrie, algèbre, agronomie…) ou les besoins de la recherche scientifique et de la connaissance théorique (en mathématiques, médecine ou philosophie). Ce sont avant tout les califes abbassides, leurs familles et leurs courtisans qui patronnent le mouvement, mais également les fonctionnaires, les militaires, les lettrés et les savants. Les traducteurs du grec et du syriaque appartiennent souvent aux Eglises chrétiennes (melkites, jacobites ou nestoriens), même s’il n’y a aucune exclusivité. Le développement d’une tradition scientifique et philosophique arabe engendre une demande massive de traductions. Celles-ci s’améliorent en qualité avec le temps, les traducteurs étant devenus, grâce à la demande croissante, des professionnels. Mais après un vigoureux parcours de plus de deux siècles, le mouvement de traduction à Bagdad se ralentit et arrive finalement à son terme autour de l’an mille. Cela ne signifie pas qu’il y eut une diminution de l’activité scientifique, bien au contraire ; en effet, les ouvrages grecs ont perdu leur actualité scientifique, et la demande se porte désormais sur des œuvres originales arabes innovantes (notamment les livres d’Avicenne, Al-Khwârizmî ou Al-Fârâbî). Le mouvement de traduction a cependant le temps d’influencer, à l’étranger, cet autre renouveau intellectuel qu’on a appelé le «premier humanisme byzantin» (au IXe siècle).

Le livre de Dimitri Gutas a l’avantage de démontrer que le mouvement de traduction gréco-arabe ne peut être compris indépendamment de l’histoire sociale, politique et idéologique des débuts de l’empire abbasside. De plus, ce mouvement a préservé pour la postérité, en traduction arabe, des textes grecs perdus, tout en contribuant à la préservation de certaines œuvres en grec. Son influence a été déterminante dans le monde byzantin grec, mais aussi dans l’Occident latin, que ce soit lors de la renaissance du XIIe siècle ou de la Renaissance proprement dite.


Sébastien Dalmon
( Mis en ligne le 16/11/2005 )
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