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Traduire Aurore de Nietzsche
Entretien avec Julien Hervier - (Friedrich Nietzsche , Oeuvres - Tome 2, Gallimard (La Pléiade), Mars 2019)


- Friedrich Nietzsche , Oeuvres - Tome 2, Humain, trop humain ; Aurore ; Le Gai Savoir, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), Mars 2019, 1505 p., ISBN : 978-2-07-011722-2, 65 €
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La publication du deuxième tome (sur trois annoncés) des œuvres de Nietzche à la Pléiade s’est fait longtemps désirer. Le voici enfin disponible avec trois titres – Humain, trop humain, Aurore et Le Gai savoir – qui constituent le laboratoire où s’élaboreront le concept de «volonté de puissance» mais aussi l’intuition de «l’éternel retour» et les illuminations d’Ainsi parlait Zarathoustra.

D’après Marc de Launay, maître d’œuvre de l’édition, les six années qui en recouvrent la rédaction (de 1876 à 1882) correspondent à une période de «crise profonde» du philosophe, alors dans la trentaine. Sa principale source de souffrance est physique : les premiers symptômes imputés à la syphilis se manifestent, notamment par de terribles migraines, et la maladie devient dès lors «une ponctuation définitive de sa vie». Ces circonstances entravent le développement de son travail et favorisent son éloignement des cénacles où, pourtant, il avait toute sa place (le cercle de Bayreuth, la philologie universitaire).

Mais les ruptures sont aussi faites pour déboucher sur de nouvelles découvertes et de salutaires ressourcements. La lecture des présocratiques ou encore des moralistes français du Grand Siècle le met sur la voie de la pensée par aphorismes suggestifs. Nietzsche entre de plain-pied dans la pensée discursive, flirtant avec la poésie, la métaphysique et la polémique, autant de discours plus à même de rendre cette «chimie des idées et des sentiments» à laquelle il visait.

Il y a en somme deux façons d’aborder ce massif de 1500 pages : en conquérant, et il s’agit alors d’ascensionner depuis la base, avec le systématisme de l’expert ; ou alors en flâneur, et là on est sûr d’arriver, tel un personnage de Caspar David Friedrich, non pas au sommet mais à la perspective en surplomb qu’offre la réflexion nietzschéenne. Alors, on savoure la liberté grande de ces propos ciselés qui marquent, à chaque enjambée, une véritable «résurrection de l’esprit». Nietzsche est bien le maître solitaire d’une école d’énergie dont le principe est d’alléger, non de surcharger, ses disciples. Il enseigne à refuser le remords, qui «comme la morsure du chien contre la pierre, est une bêtise». Il n’est dupe d’aucun bon sentiment de façade : «Si les aumônes ne se faisaient que par commisération, les mendiants seraient, tous tant qu’ils sont, morts de faim». Il nous invite sans fin à interroger ce qu’il y a derrière.

Des trois titres, Aurore est sans doute celui qui prélude le plus à «une philosophie de l’avenir», par son fond, Nietzsche y forgeant sa fameuse «généalogie de la morale», mais surtout par sa forme. Dorian Astor, éditeur du texte, explique à quel point Aurore est empreint d’un «caractère expérimental» qui en fonde la beauté et la force. La traduction reprise dans la Pléiade, signée Julien Hervier et parue en 1970 chez Gallimard, a été remise en chantier depuis sa première mouture. Il nous a semblé intéressant d’interroger sur son retour à Nietzsche celui qui a déjà édité Drieu la Rochelle et Jünger dans la prestigieuse collection de la maison Gallimard…

***

Parutions.com : Quel est en général votre rapport avec l’œuvre de Nietzsche ?

Julien Hervier : Comme Proust, Céline, Dostoïevski ou Kafka, Nietzsche fait partie des auteurs dont la découverte à l’adolescence a constitué pour moi un choc. Ils ont contribué à former ma personnalité ; et Nietzsche, en particulier, m’a donné très tôt l’idée de ce que pouvait être un esprit libre, résistant au conformisme facile de l’idéologie dominante qui était alors, dans les milieux intellectuels, largement acquise à Freud et à Marx, en dépit des réalités du stalinisme, puis, un peu plus tard, du maoïsme. Il m’a accompagné dans la vie en débordant largement les limites d’une influence purement intellectuelle. Je me souviens ainsi que cette condamnation qu’il porte sur la nocivité du remords – dont l’avatar moderne est la repentance – m’avait semblé d’une parfaite justesse, ce qui m’avait valu en classe de philo la réprobation de mon professeur, enseignant marqué par sa formation protestante, au demeurant d’une grande compétence professionnelle : à l’occasion d’une dissertation portant sur le remords et où j’avais développé avec un enthousiasme juvénile une argumentation très nietzschéenne, il m’avait reproché de ne pas tenir suffisamment compte de l’importance du remords dans la vie morale.

Parutions.com : Comment situez-vous votre relation avec Nietzsche par rapport à celles qui vous lie aux deux auteurs dont vous êtes l’un des plus éminents spécialistes, Jünger et Drieu la Rochelle ?

Julien Hervier : En 1914, tous les deux sont partis pour la guerre en emportant avec eux le Zarathoustra de Nietzsche. Tous deux ont réussi, grâce à Nietzsche, à sortir de la rhétorique convenue de la pensée académique de leur temps ; ils se sont interrogés sur la mort de Dieu, le jeu implacable des rapports de force politiques, sociétaux et nationaux, ils ont mis en doute l’existence d’un sens hégélien de l’histoire, considéré comme une évidence par beaucoup d’intellectuels contemporains. Mais au sortir de son expérience héroïque de la guerre, Jünger reste, dans son accomplissement personnel et malgré la défaite allemande, une sorte de nietzschéen heureux, triomphant grâce à l’amor fati, tandis que Drieu est un nietzschéen malheureux, trop conscient de la fausse victoire de son pays et acharné à dénoncer, sinon à inventer, ses propres insuffisances.

Parutions.com : Qu’est-ce qui vous a amené à traduire Aurore ? Est-ce d’ailleurs le seul texte de Nietzsche que vous ayez traduit ?

Julien Hervier : J’étais alors un jeune universitaire inconnu mais j’avais eu la chance de recevoir en khâgne à Condorcet l’enseignement du philosophe Jean Beaufret, dont j’avais continué à suivre les cours l’année suivante, après avoir été accepté en khâgne à Louis le Grand, passage obligé si l’on voulait intégrer la rue d’Ulm. Je séchais les cours de Maurice Savin, ancien élève d’Alain, qui enseignait la philo à Louis-le-Grand avec un aimable amateurisme, pour écouter Beaufret à Condorcet six heures par semaine : je me demande si un tel comportement serait encore possible aujourd’hui à l’Education nationale. Grâce à son enseignement et à ma lecture assidue de Nietzsche, j’avais été reçu premier au certificat d’Histoire de la philo, en licence de philosophie à la Sorbonne. Germaniste, élève de l’Ecole Normale Supérieure, j’avais ensuite passé deux ans en Allemagne, et j’avais en particulier été lecteur de français à l’Université libre de Berlin en 1960, juste avant la construction du Mur. Pour mon mémoire de maîtrise, j’avais choisi comme sujet «L’art tragique chez Nietzsche». Plus tard, lorsque Gallimard cherchait à former une équipe, placée sous la responsabilité de Michel Foucault et Gilles Deleuze, pour la traduction de l’édition nietzschéenne de référence, alors en cours par les soins de Giorgo Colli et Mazzino Montinari, Beaufret avait suggéré en 1965 ma candidature qui avait été acceptée. J’avais alors travaillé dans une excellente atmosphère avec Dionys Mascolo qui était mon interlocuteur chez Gallimard, et j’avais rencontré plusieurs fois Foucault pour débattre des choix de traduction. Le paradoxe est que Foucault, débordé par ses multiples activités, avait bientôt considéré, par honnêteté intellectuelle, qu’il ne lui était plus possible d’assumer la responsabilité de cette édition française ; et il avait demandé que son nom fût retiré de l’entreprise ; en revanche, le nom de Deleuze, que je n’ai pas rencontré une seule fois au cours de mon travail, y figure toujours en tant que responsable.

C’était un travail exaltant, car grâce à Colli et Montinari, on sortait enfin de la vision biaisée du philosophe que la sœur de Nietzsche avait imposée à partir des écrits posthumes de son frère. L’édition allemande d’Aurore n’avait pas encore paru chez Walther de Gruyter (elle est sortie en 1971, et ma traduction en 1970) et je travaillais sur des photocopies du manuscrit de Colli, auquel j’avais même pu suggérer, dans des passages difficiles à décrypter des écrits posthumes contemporains d’Aurore, deux ou trois lectures différentes de celles qu’il avait choisies ; et, vérification faite, il les a retenues.

Un peu plus tard, j’ai été chargé de la traduction des Fragments posthumes. Automne 1885-Automne 1887. J’avoue avoir été extrêmement touché en 1972 par l’approbation de René Char, m’écrivant à propos de ma traduction d’Aurore qu’il aurait aimé pouvoir lire tout Nietzsche traduit par mes soins. On peut considérer le mot qu’il m’a envoyé ensuite pour me remercier de la traduction des Posthumes comme un bref poème en prose sur les derniers écrits de Nietzsche.

Parutions.com : Pourriez-vous nous parler de la langue de Nietzsche, des problèmes spécifiques qu’elle pose (notamment pour «passer» en français), de ses principales caractéristiques ?

Julien Hervier : La langue de Nietzsche est à la fois celle d’un philosophe rigoureux, qui exige du traducteur une objectivité intransigeante, au même titre qu’un Kant, et celle d’un grand poète qui rend dérisoire un simple décalque littéral de l’allemand : cela risquerait de passer à côté du mouvement créatif de sa pensée, indissociable en fait de l’inventivité survoltée de cette langue. C’est ce mouvement qu’il faut tenter de retrouver, à l’aide des moyens spécifiques du français. Il faudrait arriver à traduire Nietzsche dans la langue de Rimbaud dont le passage poétique éblouissant coïncide dans le temps avec La Naissance de la Tragédie et les Considérations inactuelles. Je hasarde évidemment cette suggestion en étant bien conscient de son aspect téméraire et paradoxal.

Parutions.com : Il y a, chez lui, l’expression permanente d’un profond scepticisme par rapport au langage. Cette attitude contamine-t-elle le regard du traducteur ?

Julien Hervier : En ce qui concerne la méfiance de Nietzsche envers les pièges tendus par le langage lui-même, peut-être est-il plus facile de les déjouer quand on les aborde à travers plusieurs langues ; certes, le cadre conceptuel de la langue d’origine impose différentes contraintes, mais ce ne sont pas celles de la langue de transcription, avec ses impératifs et ses facilités propres. Une de mes tactiques consistait aussi, en cas de difficulté grave, à procéder à une sorte de changement de pied, en passant par une troisième langue et en consultant l’édition italienne pour voir comment Colli l’avait surmontée.

Parutions.com : Quels sont les aspects de la traduction originelle, datée de 1970, que vous avez remis en chantier à l’occasion de la présente édition dans la Pléiade ?

Julien Hervier : Selon les principes appliqués à la révision des traductions dans les éditions de la Pléiade, ce n’est pas moi qui ai procédé à la relecture de ma traduction. Il y avait un problème d’unification terminologique, par exemple pour un terme comme Trieb, «instinct», que la doxa freudienne a résolu de traduire par «pulsion», ce qui constitue une option fort défendable. Personnellement, j’ai toujours été très sensible à l’acuité du regard porté par Nietzsche sur les questions de sexualité ; il me semble souvent largement annoncer Freud, tout en échappant au schématisme métaphysique primaire du ça, du moi et du surmoi. Néanmoins, dans le cadre de la pensée et du vocabulaire de la fin du XIXe siècle, le terme d’instinct m’avait paru en son temps plus conforme à la pensée nietzschéenne. C’est d’ailleurs ainsi que son premier traducteur, Henri Albert, né en 1869, avait traduit Trieb ; et un film à succès de 1992 porte encore le titre de «Basic Instinct». La traduction par pulsion «freudise» un peu trop Nietzsche à mon goût, mais elle a l’avantage de bien souligner sa modernité.

Parutions.com : Traduire, c’est lire en profondeur. D’avoir traduit Aurore vous a-t-il révélé une dimension du texte que vous n’aviez pas perçue lors de sa découverte en langue originale ?

Julien Hervier : Je me suis peut-être mieux rendu compte des qualités de styliste de Nietzsche, dont j’avais évidemment ressenti l’enchantement en allemand, mais qui n’étaient pas premières pour moi lors de ma découverte de sa pensée : il fallait d’abord en surmonter les difficultés de compréhension. La prédilection de Nietzsche pour les moralistes français de l’âge classique confère d’autre part à cette langue une forme de fluidité que l’on ne trouve pas, par exemple, chez un grand romancier comme Thomas Mann, mais qui est très présente chez Jünger, admirateur, lui aussi, de La Rochefoucauld, Chamfort ou Vauvenargues.

Il se produit ensuite un effet d’entraînement. Lorsqu’on a traduit des centaines de pages d’un même écrivain, il finit par se produire une réaction instinctive, une sorte de mimétisme qui fait que l’on retrouve intuitivement le rythme qui lui est propre, sa conduite de la langue, ce que Jünger appelle son «phrasé».

Parutions.com : Quel regard portez-vous sur les autres grands traducteurs de Nietzsche (Henri Albert, Pierre Klossowski) ?

Julien Hervier : J’ai beaucoup d’admiration pour la traduction d’Henri Albert qui occupait une situation littéraire en vue au tournant du XXe siècle ; il a eu le mérite d’affronter le premier les difficultés et l’énorme travail d’une traduction complète des œuvres de Nietzsche. Même si elle peut nous sembler aujourd’hui datée, il l’a établie avec une précision et une élégance remarquables ; et lorsque je me suis lancé dans la traduction d’Aurore, ma principale préoccupation a été de faire mieux que lui, sinon mon entreprise n’aurait servi à rien. Son travail a donc constitué pour moi un point de départ incontournable et un appel à l’excellence. En ce qui concerne Klossowski, la situation était bien différente, car il avait traduit une autre œuvre de Nietzsche que celle qui m’avait été confiée : Le Gai Savoir, dont la première édition datait de 1954. Je n’ai donc pas eu à me confronter directement à ses choix. J’avoue que le parti-pris du mot à mot qu’il avait érigé en principe pour sa traduction de L’Enéide était loin de m’avoir convaincu, mais sa traduction de Nietzsche n’obéit pas à un esprit aussi systématique et comporte des réussites.

Parutions.com : Quel est l’aphorisme de Nietzsche qui vous définit ou du moins vous correspond le mieux ?

Julien Hervier : Question piège ! Il est difficile d’y apporter une réponse modeste ! Je pourrais d’ailleurs dire qu’il y en a beaucoup, tant je suis sensible à la justesse et au caractère percutant d’un grand nombre d’entre eux. Alors, s’il faut faire un choix, retenons cet aphorisme que je me trouve avoir relu il y a peu : «Je suis incapable de reconnaître une quelconque grandeur qui ne soit liée à la loyauté envers soi» (Fragment 7 [53]).


Propos recueillis par Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 09/10/2019 )
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