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Un organe de sécurité militante
Entretien avec François Audigier - Histoire du SAC. Les gaullistes de choc (1958-1996), Perrin, Avril 2021


- François Audigier, Histoire du SAC. Les gaullistes de choc (1958-1996), Perrin, Avril 2021, 361 p., 24 €
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SAC… Voilà certainement l’acronyme le plus obscur et le plus mythifié des «années de Gaulle». Le spécialiste de l’époque François Audigier aura eu bien du fil à retordre pour en retracer l’histoire. Est-il en effet une structure de pouvoir – en dehors évidemment de celles des périodes de guerre – pour lesquelles on dispose de moins d’archives ? Puis combien de légendes, de contre-vérités, de fantasmes se seront imposés à propos des «mamelouks du Général», membres de ce fameux Service d’Action Civique.

L’ouvrage s’organise en deux grands volets, le premier chronologique, le second analytique, articulé autour des questions essentielles : s’agissait-il là d’une milice paramilitaire ? d’une police parallèle ? d’un service d’ordre criminalisé ? Mais avant d’y répondre, Audigier aura pris soin de retracer l’évolution de ce service d’ordre, en se centrant sur sa décennie la plus politique qui court de sa fondation en 1960 à l’année du départ… Après s’ouvre un nouveau chapitre, où une certaine idée de la France cède le pas aux intérêts personnels, aux querelles intestines, à la criminalisation pure et simple.

Mérite majeur de l’ouvrage : les pages captivantes consacrées à la déconstruction du poncif, parfaitement erroné, selon lequel le SAC fut le bras armé du gaullisme pour l’exécution des basses œuvres contre l’OAS. Audigier prouve que le rôle de l’historien ne se limite pas à articuler des faits, ni même à les mettre en lumière, mais qu’il faut aussi savoir redresser les vérités tortes, n’en déplaise aux doxas de tous bords – et c’est le cas ici, la mythologie «barbouzarde» du SAC ayant émané des deux extrêmes... Une étude qui a tout pour plaire, puisqu’il est clair qu’elle dérangera.

Frédéric Saenen

***

Parutions.com : Un retour d’abord sur l’acronyme lui-même. Sait-on comment il a été choisi ? Le mot «Action» est présent dans divers comités, mais l’adjectif «Civique» est plutôt rare. De quel poids symbolique est investi cet adjectif, à l’époque ?

François Audigier : Il semblerait que la signification première du sigle SAC ait été «Service Anti Communiste», ce qui correspondrait au profond anticommunisme de ces gaullistes ayant combattu dans la rue les militants du Parti communiste sous la IVe République (1946-1958). Jacques Foccart, le conseiller du général de Gaulle et patron politique du SAC, aurait refusé cette dénomination trop marquée politiquement. La formulation finalement retenue, «Service d’Action Civique», trouve ses racines dans l’entre-deux-guerres au sein du mouvement ancien combattant et ligueur dont étaient issus de nombreux membres de la première génération du SAC. De 1928 à 1933, l’Union Nationale des Combattants (UNC) avait lancé une vaste campagne d’opinion dite «d’action civique» pour préparer les esprits à une restauration de l’autorité de l’État. La ligue nationaliste des Croix de Feu du colonel de La Rocque comptait à tous les échelons de son organisation territoriale un délégué à l’«action civique». Se vérifie ici la filiation idéologique entre les Croix de feu et le parti gaulliste de la IVe République (le Rassemblement du Peuple Français) et, par extension, le SAC des années 1960. Au demeurant, le mouvement gaulliste avait déjà utilisé l’expression «action civique» pour désigner certaines de ses organisations militantes. En octobre 1958, apparut le Mouvement National Universitaire d’Action Civique, formation de professeurs favorables au retour au pouvoir du général de Gaulle. Au-delà de la sphère gaulliste, la formule se rencontrait aussi dans la mouvance anciens combattants où les gaullistes étaient très présents. Beaucoup de vétérans appartenaient ainsi au Conseil National d’Action Civique des Anciens Combattants.

Parutions.com : Vous évoquez la difficulté de la recherche sur le sujet, liée à l’absence d’archives. Y a-t-il aussi eu un problème de confidentialité, lié au fait que de nombreux membres du SAC sont encore en vie ?

François Audigier : Les sources constituent un vrai problème puisque les archives du SAC ont disparu. Une pratique courante consistait à mettre à l’abri les archives ainsi que le fichier avant chaque élection importante (législatives, présidentielle) de manière à éviter qu’un pouvoir hostile ne s’en empare. En avril 1969, après l’échec du referendum qui provoque le départ du général de Gaulle, Foccart fait détruire par les services de la Préfecture de Police de Paris une partie des archives du SAC pour éviter que le président du Sénat Alain Poher, qui assurait l’intérim présidentiel, ait accès à des informations potentiellement compromettantes. Au printemps 1981, juste avant la victoire de la gauche, des archives ont aussi disparu… Ceci étant, un service d’ordre, par définition tourné vers l’action de terrain, génère peu d’écrits et fonctionne surtout sur l’oralité. On dispose par ailleurs de quelques éléments aux Archives Nationales, au sein des «Papiers Foccart» (archives du Secrétariat général de la Présidence de la République pour les Affaires africaines et malgaches), il s’agit plus précisément des «Papiers du conseiller présidentiel» portant sur ce que Foccart appelle de manière significative le «renseignement privé». Les deux premiers tomes du Journal de l’Elysée, dans lequel le conseiller de de Gaulle puis de Pompidou, relate ce qu’il a fait, vu, dit et entendu quotidiennement, sont aussi utiles.

Les archives policières apportent peu pour la simple raison que le pouvoir n’investigue pas sur lui-même. Il est vrai aussi qu’entre les deux tours de la présidentielle de mai 1981, la broyeuse a beaucoup fonctionné au ministère de l’Intérieur… La meilleure source reste le rapport de la Commission parlementaire d’enquête sur le SAC, constituée en décembre 1981. La commission a collecté des archives et auditionné une centaine de personnes (membres du SAC, responsables policiers, journalistes et syndicalistes). En 1982, une partie du rapport a été publiée et j’ai pu avoir accès en 2013 à des éléments non publiés aux archives de l’Assemblée nationale. Les sources issues des médias sont d’un emploi délicat car si les journaux et magazines s’intéressent au service d’ordre, ils se focalisent sur les liens avec le Milieu et les dérapages violents délaissant le fonctionnement même de l’appareil militant, sa place au sein de la famille gaulliste et le système de valeurs qui l’anime. En revanche, le dépouillement de la presse permet de saisir le climat de tension politique dans lequel le SAC évolue alors et dont sa violence est largement le produit. Quelques anciens membres m’ont aussi livré leurs souvenirs et certains m’ont même ouvert leurs archives personnelles et je les en remercie. Mais, outre le fait que beaucoup d’anciens acteurs sont décédés (à commencer par les principaux responsables : Jacques Foccart, Pierre Debizet, Charles Pasqua…), ces témoignages sont rares et délicats à obtenir à cause du poids de cette légende noire du SAC (violence politique, dérives criminelles) qui, soixante ans après les faits évoqués, freine encore les confidences. J’ai donc anonymisé les témoignages. S’y ajoute enfin la persistance chez beaucoup d’anciens d’une culture du secret dont on trouverait les traces lointaines dans les pratiques héritées de la Résistance, d’une méfiance aussi à l’égard des médias suspectés d’avoir alimenté cette même légende noire.

Parutions.com : Vous vous êtes concentré sur la période politique du SAC, en résumant la criminalisation ultérieure de certains de ses membres. Est-il encore sensible, voire risqué, d’évoquer aujourd’hui ces liens du SAC avec le milieu, la pègre ?

François Audigier : Ce lien entre le SAC et la pègre constitue une question délicate à traiter, d’abord pour des raisons pratiques liées au manque de sources. Les archives policières et judiciaires sont difficilement consultables et/ou souvent silencieuses sur le sujet, on est dépendant d’enquêtes journalistiques plus ou moins rigoureuses et politiquement orientées. Il y a aussi un souci épistémologique : dire de telle figure de la pègre niçoise, marseillaise, grenobloise ou lyonnaise qu’elle «appartient au SAC», comme le fait souvent rapidement la presse, reste discutable. Le lien, s’il existe réellement, est souvent ténu, indirect. Un malfrat peut rendre des services lors d’un affichage électoral ou un meeting, mais ces gens ne prennent pas de carte, ne participent pas aux réunions, raison pour laquelle les adhérents «classiques» étaient souvent surpris d’apprendre par les médias une collusion qu’ils n’avaient pas observée. Les caïds étaient au mieux des «compagnons de route» dans certains endroits et à certains moments. Jean Augé à Lyon, Constantin Tramini à Marseille, Mathieu Mattéi à Grenoble, Roland Bacry à Paris, n’avaient pas leur carte, mais avaient noué localement certains contacts avec des éléments du SAC. Des liens qui remontaient parfois à l’époque de la Résistance ou de la guerre d’Algérie (le colonel Roger André de la Sécurité Militaire le reconnaît lors du procès de Jean Augé). Des combats communs et des services rendus dans le passé avaient créé des passerelles… Jusqu’où est allé ce «rapprochement» ? Quand Charles Pasqua est candidat lors des législatives de juin 1968 à Levallois, son adjoint du SAC en Provence, Gérard Kappé, lui envoie en renfort des éléments de la pègre locale qui seront à l’origine d’un incident violent (un militant de gauche est blessé par balle). Les mêmes individus seront arrêtés quelques années plus tard pour des braquages meurtriers sur la Côte d’Azur...

On le sait aussi, par des témoignages de policiers qui évoquent le phénomène devant la commission d’enquête, certains malfrats proches du SAC, notamment en Provence, échappaient à l’arrestation en présentant une carte du service d’ordre ou étaient libérés après leur arrestation sur intervention politique. Ces liens étaient de notoriété publique, la presse d’opposition s’en faisait l’écho et les adversaires du gaullisme ne se privaient pas de mentionner ces collusions gênantes lors des campagnes électorales, le centriste Alain Poher en parle ainsi lors de la présidentielle de 1969. La direction du SAC, consciente du problème, faisait régulièrement «le ménage». Maintenant, l’amalgame systématique SAC/Milieu constitue aussi une construction médiatique pour discréditer politiquement le pouvoir gaulliste en l’attaquant sur le plan moral. Comme le rappelait Charles Pasqua, ce n’est pas le gaullisme en particulier mais le pouvoir en général qui attire les malfrats, et à Marseille, la gauche socialiste qui tenait l’hôtel de ville a été aussi concernée dans les années 1960 par ces «mauvaises fréquentations» (famille Guérini). Evoquer ces liens n’est donc pas scandaleux, il faut simplement en mesurer l’importance et en rappeler le contexte.

Parutions.com : On a l’impression que le grand absent du livre, c’est de Gaulle lui-même. Quelle était sa vision du SAC, je veux dire de ses membres de base ?

François Audigier : Le lien entre de Gaulle et le SAC est très fort. Le SAC a été formé par des anciens du service d’ordre gaulliste du RPF sous la IVe République qui s’était construit initialement autour de la protection personnelle du Général : on doublait par des militants sûrs, d’anciens Résistants armés, le cordon policier lors des réunions publiques et on protégeait le domicile privé du Général à Colombey. Cela renvoyait autant au culte de la personnalité qu’à la conviction en ces débuts de la Guerre froide que les communistes s’en prendraient à la personne même du Général en cas de coup de force. Après 1958 et l’arrivée au pouvoir de Gaulle, on retrouve cette pratique puisque des gens du SAC servent comme gardes du corps officiels du Général («les gorilles»), ils sont intégrés dans la police mais font aussi partie de l’équipe dirigeante du service d’ordre gaulliste. Etonnant mélange des genres entre police et militantisme... Le SAC ne se concevait pas comme un service d’ordre classique affilié à un parti mais un carré des fidèles unis dans une allégeance inconditionnelle au Général. L’organisation était au fond plus gaullienne que gaulliste, elle se voulait le refuge de la pureté gaulliste, rejetant la «politique politicienne» des élus. Ce lien fort au Général s’exprimait de manière symbolique dans le serment signé par l’adhérent sur sa carte (où il s’engageait «sur l’honneur» à défendre l’action du chef de l’État), tout ceci n’existait pas dans le parti.

De Gaulle apprécie beaucoup les militants du SAC, faisant souvent preuve à leur égard d’une fréquente indulgence devant leurs dérapages violents. L’éthos militaire joue ici. De Gaulle reste fondamentalement un militaire, qui apprécie l’action, l’engagement physique et valorise le courage physique. En homme habitué au feu, il relativise les incidents de campagne électorale. Il sait aussi, et Foccart ne manque pas de le lui rappeler, que le SAC, bastion militant, est nécessaire au gaullisme lors des campagnes électorales et des moments de crise. Se rappelant tout ce qu’il doit à ces gaullistes purs et durs, à la foi du charbonnier, qui ne l’ont pas oublié lors de la «traversée du désert» de la deuxième moitié des années 1950 quand d’autres, plus politiques, prenaient leurs distances, il témoigne son affection à ces militants souvent humbles de la première heure et de la première ligne, via des lettres et des petits mots, demandant des nouvelles de certains. Il donne son feu vert pour le financement du service d’ordre via les fonds secrets. Avec Georges Pompidou, le lien sera moins privilégié, moins affectif et plus politique.

Parutions.com : Le respect du secret, voire de l’entretien du mystère, doublé du recours à la violence, fondent l’opacité et la noirceur du SAC. À elle seule, l’existence du SAC peut justifier l’argumentaire que le régime gaullien est un régime autoritaire…

François Audigier : C’est effectivement la thèse défendue par l’opposition de gauche comme de droite à l’époque. Pour les tenants de la thèse mitterrandienne du «coup d’Etat permanent», le fonctionnement de la Ve République gaullienne était profondément autoritaire (pouvoir présidentiel discrétionnaire, pratique abusive du secret d’Etat, recours aux polices parallèles, contrôle des médias et justice aux ordres) et renvoyait aux origines supposées factieuses du régime issu des «complots» de mai 1958. Les actions musclées et parfois criminelles du SAC semblaient valider cette représentation négative. Les dérapages du service d’ordre gaulliste auraient au fond révélé la nature exacte d’un pouvoir «répressif» qui utilisait ses nervis pour verrouiller la société et intimider la population... Pour eux, le SAC exprimait la part de violence et de secret du gaullisme. Cette mise en accusation se radicalisa après mai 68. Certains évoquèrent une «dérive salazariste» du régime, affirmant que le gaullisme, pour se maintenir au pouvoir, devait entretenir en coulisse une troupe de choc susceptible de maintenir l’ordre en cas de crise. Où trouver un personnel plus qualifié pour cette tâche que les hommes de main de la pègre ? En réalité, tout ceci relève d’exagérations partisanes.

Le SAC est simplement l’héritier du gaullisme de guerre puis du gaullisme d’opposition sous la Guerre froide, deux séquences politiques marquées par une atmosphère de tension, de secret et de violence, qui ont laissé des traces dans les années 1960. Si le gaullisme, c’est d’abord bien entendu un programme politique (renforcement de l’autorité de l’Etat, souveraineté et grandeur nationale, modernisation économique…), il y avait aussi dans le gaullisme de cette époque des éléments plus autoritaires qu’exprime le SAC. Au service d’ordre, la personnification du pouvoir et le culte du chef prennent des formes extrêmes. Au travers du service d’ordre, on peut donc questionner fondamentalement cette culture politique gaulliste, qui à cette époque (il en ira différemment à partir des années 1970 avec l’émergence d’une génération plus «technocrate» incarnée par des figures comme Jacques Chirac) fait encore une part non négligeable à l’officieux, à l’informel, aux réseaux. Au fond, le SAC, parce qu’il constitue la part la plus militante, la plus engagée, du gaullisme des années 1960, en présente de manière exacerbée les caractéristiques profondes. Il exprime cette part du secret et de la tension, au cœur du «gaullisme du feu», cette culture d’ordre qui relie le gaullisme à la droite plébiscitaire et césariste selon la célèbre analyse de l’historien et politiste René Rémond.

Parutions.com : Comment votre étude est-elle reçue dans les milieux gaullistes ?

François Audigier : Je n’ai pas rencontré de problèmes particuliers. Historien du gaullisme, j’ai travaillé sur d’autres sujets que le SAC (sur les parlementaires et ministres gaullistes, sur les mouvements de jeunesse gaullistes, sur la culture politique gaulliste, sur la mémoire et l’héritage du gaullisme…) en collaboration avec la Fondation Charles de Gaulle qui m’a toujours ouvert ses archives et sa bibliothèque. A partir du moment où l’étude relève d’un cadre et de méthodes scientifiques et non d’une démarche partisane de mise en accusation d’une famille politique, il est possible d’explorer ce service d’ordre et d’en montrer tous les aspects. Je crois qu’avec le temps tout ceci est en partie dépassionné. Le SAC fait partie de l’histoire du gaullisme, au même titre que les partis de la période, de l’UNR au RPR, et il était intéressant de se pencher sur ce mouvement en le sortant d’une simple chronique journalistique.

Parutions.com : Pensez-vous être parvenu à démythifier le SAC ? La concurrence de l’image véhiculée dans la littérature et le cinéma est là aussi rude pour l’historien, tant elle empreint les esprits en profondeur…

François Audigier : J’ai essayé d’éviter les clichés réducteurs. Il est vrai qu’à côté d’honnêtes militants formant la majorité des adhérents et venus au SAC par conviction gaulliste, figuraient aussi par endroits des éléments très douteux : membres d’extrême droite attirés par l’anticommunisme violent, aventuriers et escrocs mythomanes, malfrats à la recherche d’une impunité policière et judiciaire. Des membres de l’organisation ont été impliqués dans des braquages, trafics de drogue et d’armes, proxénétisme, escroqueries, racket, plasticages, agressions et meurtres… À ces dérives crapuleuses s’ajoutaient parfois des dérives politiques : infiltration des forces de l’ordre, provocations et espionnages clandestins, agressions contre les militants de gauche. Mais systématiser le dysfonctionnement du SAC en le réduisant à ses dérives et criminaliser ainsi l’organisation me paraît discutable. Il ne s’agit pas de nier d’évidentes et très graves dérives aux conclusions parfois tragiques, ou de réhabiliter une formation qui dans ses dernières années avait largement perdu son identité gaulliste initiale, mais réduire le SAC à la folie meurtrière d’Auriol (en juillet 1981, des éléments du SAC marseillais assassine toute la famille d’un policier membre du SAC, dont sa femme et son enfant, persuadés que le policier allait livrer des secrets compromettants) est méthodologiquement gênant, c’est reconstruire toute l’histoire à partir de la seule fin.

Il m’a paru plus intéressant de se focaliser sur les débuts (les années de Gaulle) et d’interroger le service d’ordre dans son fonctionnement, son lien au contexte politique de l’époque et à la première culture gaulliste (autorité, culte du chef, compagnonnage). Ceci étant, il ne faut pas mettre de côté pour autant cet imaginaire noir à base de polices parallèles, d’officines de barbouzes et de milices de nervis. On doit au contraire s’intéresser à cet imaginaire dans le cadre d’une histoire des représentations car la légende noire du SAC fait aussi partie de l’histoire de l’organisation. Cela suppose de se pencher sur les ouvrages qui ont alimenté ce discours fantasmatique, comme les brûlots de deux anciens militants en rupture de ban, B comme Barbouzes de Dominique Calzi (alias Patrice Chairoff) en 1975 ou Aux ordres du SAC de Gilbert Lecavelier en 1982 après Auriol, ou des films militants des années 1970 celui d’Yves Boisset en 1977, Le Juge Fayard dit «le Shériff» qui dénonçait la collusion SAC/Polices/Milieu. Cela suppose aussi de montrer la persistance de cette légende noire de nos jours, via des films (la docufiction télévisée de Thomas Vincent, SAC : des hommes dans l’ombre, diffusée en novembre 2005 sur Canal +) ou des bandes dessinées (celles parues en 2013 du tandem Moënard/Stalner, Bleu Blanc Sang, et du trio Djian/Legrand/Paillou, Le Service). Le SAC est l’exemple parfait d’une organisation politique qui a perdu le contrôle de son image…

Parutions.com : À la base du SAC, le service d’ordre d’un parti politique, le Rassemblement du peuple français. Dans ses rangs, des hommes au service d’une certaine idée de la France. Une telle structure est-elle encore concevable aujourd’hui autour d’un homme d’État, en France du moins ?

François Audigier : Le SAC constitue-t-il un objet dépassé en terme de sécurité militante ? Depuis les années 1990, la pacification de la vie politique s’est traduite par l’effacement progressif des services d’ordre militants au profit d’un recours croissant aux sociétés de sécurité privée. Même les partis qui ont conservé un service d’ordre «maison» ont pris l’habitude de solliciter des agences privées pour sécuriser les grands meetings, assises et congrès. La diminution à partir des années 1990 du nombre de meetings, le déclin de l’affiche comme média politique important au profit d’une télévision mettant à distance l’adversaire et lissant les codes de la communication, le fait également que le gros de l’affichage soit désormais dévolu à des sociétés privées en dehors de toute considération partisane, tout ceci a contribué à rendre moins indispensables qu’autrefois les services d’ordre militants. Ceux-ci n’ont pas totalement disparu et les grandes centrales syndicales, toujours confrontées à la violence potentielle des défilés, rassemblements et autres piquets de grève, ont fait le choix significatif de conserver des appareils de sécurité. Il y a quelques années en France, l’affaire Benalla, cette intervention illégale d’un membre de la protection rapprochée du président au cœur d’un dispositif de répression policière d’une manifestation, a révélé certaines connivences entre des membres de services de sécurité officiels et des militants proches du pouvoir. Reste que l’affaire est très différente de ce qui a pu être observé dans le passé en matière de dérive de sécurité «politique», qu’il s’agisse du gaullisme avec le SAC ou du mitterrandisme avec les écoutes secrètes de l’Elysée (affaire des Irlandais de Vincennes, affaire Mazarine, etc.). Les faits en question paraissent se limiter à un individu (bénéficiant certes de protections et passe-droits) et n’engagent pas une structure militante ou un réseau informel barbouzard.


Propos recueillis par Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 14/05/2021 )
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