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Vies et morts de Jean Moulin : entretien avec Pierre Péan.
Dossier Jean MOULIN

Jean Moulin, au-delà du mythe



Pour sa première interview à l'occasion de la sortie de Vies et morts de Jean Moulin, sa nouvelle biographie très attendue, Pierre Péan a choisi Parutions.com
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Parutions.com : A quand remonte votre intérêt pour Jean Moulin?

Pierre Péan : Pour moi Jean Moulin, c'est d'abord et avant tout le discours d'André Malraux au Panthéon. J'ai ressenti ensuite un agacement fabuleux lorsque Moulin a été accusé d'être un agent soviétique. Mais ce n'est pas cela qui a causé le déclenchement. Il y a deux ans et demi j'ai été contacté par des gens de cinéma et de télévision pour faire un audit sur un scénario de film concernant Jean Moulin, ce qui rejoignait un de mes thèmes de prédilection qui est de travailler sur la guerre. J'ai donc travaillé trois mois et je n'ai plus voulu m'arrêter après.

Dès lors, sont apparus quelques points d'accroche car je cherche toujours quand je commence un livre un espace où je peux me mouvoir. Je trouvais que l'année 1941 n'était pas bien travaillée, je lisais partout que Moulin allait vers son destin et cela ce n'était pas très satisfaisant. Il y avait aussi la disparition de Frédéric Manhès dont personne ne parlait, ainsi que le rôle des femmes. Cela a constitué mes trois points d'accroche. Je me suis aussi beaucoup servi du livre de Cordier, davantage comme un matériau que comme un produit fini. Mais c'est un livre long et difficile, il y avait donc aussi un espace d'édition.

Vous laissez transparaître sous votre plume une certaine sympathie à l'égard de Jean Moulin, à la différence des personnages que vous avez abordés précédemment.

Pierre Péan : C'est clair. Comme à chaque fois, je ne suis jamais bloqué ou fermé. J'ai abordé Moulin avec un préjugé favorable. C'est quand même une statue au départ. J'aurais regretté de trouver des choses horribles mais j'aurais été jusqu'au bout. J'ai eu des sentiments très contradictoires à son égard. Pour raisonner en termes de sympathie, Jean Moulin ne m'est pas sympathique jusqu'en 1936, surtout à cause de son attitude avec les femmes, de son côté dandy, de son attitude à l'égard de l'argent.

Mais petit à petit j'ai été touché, notamment par son comportement lors de la guerre d'Espagne. Et puis il prend son envol avec la guerre quand il dit non à Chartres, quand il dit non au grand frère Cot en 1941. C'est un personnage qui malheureusement s'accomplit vers la fin de sa vie. Ma sympathie pour lui ne m'empêche pas d'écrire que c'est un homme très dur, très violent. En fin de compte, je me retrouve dans la position de gardien du temple, ce n'est pas habituel, mais je l'assume totalement.

Quelles ont été vos relations avec les historiens lors de vos recherches ?

Pierre Péan : Je n'avais pas de relation avec les historiens jusqu'à ce livre mais ils avaient bien accueilli "Une jeunesse française". J'ai travaillé tout seul jusqu'à la fin ce qui ne m'a pas empêché de demander conseil. Je ne suis pas historien et j'essaie de compenser le fait de ne pas l'être en travaillant beaucoup. Sur Pierre Cot, je me suis adressé à celle que j'estimais être la meilleure sur le sujet, Sabine Jansen, et donc je lui ai demandé de travailler avec moi et puis j'ai aussi demandé des conseils à Jean-Pierre Azéma. Je n'ai pas contacté Cordier parce qu'il faisait un livre : il aurait été gêné, j'aurais été gêné.

Un grand nombre de documents d'archives inédits que vous citez proviennent soit de la D.S.T., soit des archives militaires. Comment ces institutions ont-elles accueilli vos demandes ?

Pierre Péan : Les archives de la D.S.T., je les ai trouvées aux archives nationales, dans les dossiers d'instruction des cours de justice. En ce qui concerne les archives militaires, je suis un peu plus discret dans l'énoncé de la source, mais elles proviennent du ministère de la Défense.

La décision du gouvernement d'ouvrir les archives publiques sur la période de l'Occupation a-t-elle favorisé votre travail ?

Pierre Péan : Oui. Un peu, pas très nettement. Mon livre montre que l'essentiel de ce que je cherchais, je ne l'ai pas eu. J'ai bénéficié d'une "entrouverture" mais pas d'une ouverture.

Quel a été pour votre recherche l'apport des archives étrangères ?

Pierre Péan : Important. Comme je vous l'ai dit, une des bases de départ c'était l'année 1941. Sur l'année 1941, je crois que j'apporte vraiment du nouveau en termes historiques, c'est d'ailleurs ce que m'a dit Jean-Pierre Azéma. Cela me semble difficile aujourd'hui après ce que j'ai trouvé, de continuer à dire que Moulin était un agent soviétique. Pour l'année 1941, j'ai beaucoup travaillé à Londres, sur les archives du S.O.E. dont les dépositaires ont été très coopératifs. J'ai été également à Washington et cela m'a permis de faire un enchaînement sur l'année 1941 entre la mission de Brooks, Dolivet et l'Intelligence Service. Entre les archives du B.C.R.A., celles de l'O.S.S. et celles de S.O.E., j'ai répondu à beaucoup d'interrogations sur l'année 1941.

C'est sur la rupture avec Cot que mon livre est important, ce n'est pas une rupture affective mais une rupture quant à la conception d'ensemble de la résistance. Il y a ce mot, dans une lettre de Moulin à Cot : "A chacun sa destinée". Cela veut tout dire. J'ai aussi travaillé sur Noël Field à Budapest, aux archives fédérales de Berne, pour Dolivet beaucoup à Amsterdam où il y a un dossier énorme du R.U.P. A mon grand regret je n'ai pu aller à Moscou, contrairement à ce que dit Le Monde.

Un des apports importants de votre livre concerne la vie privée de Jean Moulin. Dans quelle mesure cette autre "vie" de Max, compliquée et cloisonnée, a-t-elle pesé sur son action politique ?

Pierre Péan : Cela m'a intéressé parce que Moulin était devenu un héros désincarné. Je lui ai redonné chair. Cela conforte l'idée de quelqu'un de compliqué. Il a fallu cinquante-cinq ans pour que l'on parle de Gilberte Riedlinger. Cordier n'en parle pas. Mais il reste encore des choses à trouver, je n'ai franchi qu'une étape. Moulin est un homme qui fait confiance aux femmes, il intègre Antoinette Sachs dans son système. Elle dispose de beaucoup de secrets. C'est vrai de Colette qui fait la démarche dans l'affaire Manhès, c'est vrai de Gilberte qui connaît son nom de guerre. Tout ce que je sais c'est que lorsque Gilberte l'a quitté, cela a été un coup dur. Pierre Meunier n'a jamais voulu le dire parce que cela cassait le personnage. Cela rend le personnage plus humain et plus compliqué.

Quelle a été la nature de la rupture entre Moulin, Cot et Dolivet en 1941 ?

Pierre Péan : Il s'agit d'une rupture concernant la conception de la lutte. Cela n'affecte pas le sentiment de Moulin à l'égard de Cot. Au départ c'est une décision pragmatique. Il sait qu'il est peu apprécié à Londres. Moulin est plus proche de Manhès qui voit la priorité du combat, que de Dolivet qui a une conception plus intellectuelle du combat contre les Allemands. En outre, il y a eu une attirance réciproque entre de Gaulle et Moulin.

Il semble, à vous lire, qu'il y ait eu parfois de graves interférences entre la vie privée de Moulin et son action clandestine. Ainsi Colette Pons, amie de Moulin vous a-t-elle raconté qu'autour du 15 avril 1943, elle et Moulin ont rencontré par hasard sur les Champs-Elysées une amie de Colette accompagnée de son amant allemand, qui travaillait à la Gestapo. Moulin, sous le coup de l'arrestation de Manhès, aurait alors demandé à Colette d'essayer de le sauver. Celle-ci dîna avec le gestapiste et elle vous a alors parlé de "marchandage", mais vous n'en dites pas plus.

Pierre Péan : Parce qu'elle ne veut pas en dire plus. Je ne sais pas. Elle m'a parlé de pacte du silence avec Laure Moulin là-dessus. Je ne veux pas interpréter. Mais ce que je retiens de cela, c'est l'enrichissement de la personnalité de Moulin. L'amitié c'est quelque chose de fondamental à ses yeux, et il est prêt à beaucoup de choses pour sauver son ami. Il est probable que Manhès ait parlé, ils le savaient tous mais il ont gardé leur amitié à l'égard de Manhès.

Un document que vous reproduisez intégralement, le rapport daté du 10 octobre 1943 de Raymond Richard, agent allemand, à son supérieur Alexander von Kreutz montre l'étroitesse des relations entre Bénouville et Richard. Il est possible d'en faire plusieurs interprétations plus ou moins favorables à l'égard de Bénouville. Vous ne tranchez pas.

Pierre Péan : J'observe le résultat. Le système Richard avait complètement pénétré Combat et arrêté des centaines de patriotes. Voilà mon point de départ. Je constate aussi que Richard connaissait bien Hardy et que Richard le considérait comme un agent avant Caluire. On voit dans l'interview reproduite dans le document en question que chacun des deux pense être plus fort que l'autre. On s'aperçoit que Bénouville sait que l'autre travaille pour les Allemands, pour le docteur Ménétrel. Je veux croire que Bénouville est résistant. Mais avec sa formation cagoularde très comploteuse, il pense que c'est lui qui est le manipulateur.

Pour le moment, je suis obligé d'en rester là. C'est pour cela que je me suis tellement acharné pour avoir les archives de Richard. Je me demande si elles n'ont pas été épurées. J'aurais eu l'opinion de Richard sur Bénouville et sur Hardy au quotidien. Je me suis refusé à aller au-delà dans l'interprétation. Ce que je dis seulement, c'est que le danger fut grand. On sait aujourd'hui qu'il y a eu des centaines d'arrestations par la connivence qu'il y avait avec Richard et par les passerelles qu'il y avait avec la Résistance. Je ne peux pas aller plus loin. Je cite la note Antoinette Sachs : manifestement elle était très bien renseignée, elle avait des renseignements qui venaient soit du S.D.E.C.E., soit de la Sécurité militaire. Je me refuse, contrairement à d'autres, à faire des interprétations qui vont au-delà. J'ai employé le terme de "liaisons dangereuses", je ne peux pas aller plus loin pour le moment. Mais ce que je souhaite, c'est qu'il y ait des gens qui maintenant se mettent à chercher là-dessus, sur les conséquences de ces relations.

J'ai mis à jour un service de renseignement dont personne n'avait jamais parlé. En termes historiques, l'année 1941 et le service de renseignement Ménétrel me paraissent être les deux choses les plus neuves du livre.

Le livre de Jacques Baynac Les Secrets de l'affaire Jean Moulin publié par Le Seuil repose sur la rencontre le 19 juin entre Moulin et Frédéric Brown, agent de l'O.S.S, parti la veille d'Alger par avion. Vous contestez la possibilité de cette rencontre ce jour-là. Sur quoi repose votre affirmation ?

Pierre Péan : Je précise ma démarche. Je l'ai fait à la télévision (Bouillon de culture, le 20/11/98) où on ne peut s'expliquer comme on le ferait en présence d'historiens. Si cela avait été le cas, j'aurais expliqué plusieurs choses. C'est une aberration de considérer le testament du 7 mai comme une entrée en conflit avec de Gaulle. J'aurais expliqué que considérer la motion du C.N.R. comme une déclaration de guerre est pure folie. J'aurais expliqué que toute l'interprétation sur la suspension par Allen Dulles le 18 juin de l'aide aux maquis est complètement fausse. Il se trouve que j'ai beaucoup travaillé là-dessus. J'ai sans doute la collection la plus complète en France de télégrammes émis ou reçus par Berne. On voit très bien tout ce qui se passe, c'est la conséquence directe de l'affaire suisse. Berne s'est beaucoup impliqué et Moulin a protesté. C'est remonté au S.O.E. qui n'a pas apprécié l'empiétement. S.O.E. et l'O.S.S. avaient délimité en 1942 un partage de responsabilités bien précis. Après "l'affaire suisse", il y a eu une redéfinition de la ligne de frontière parce que les Anglais n'ont pas été contents. Il y a une redéfinition de l'accord. Ensuite l'aide de Dulles aux maquis peut reprendre. Donc l'interprétation de Jacques Baynac est complètement fausse.

Enfin, sur la rencontre de Moulin avec Brown, j'ai engagé un chercheur pendant 48 heures à Washington, et il m'a fourni toutes les références consultées par Baynac sur le parachutage de Brown. Le document que j'ai montré à la télévision est celui consulté par Baynac qui donne le départ le 19 juin à 22 heures et l'arrivée à une heure du matin le dimanche. Et les gens du Foreign Office m'ont donné des références qui vont également dans le même sens, le plus grand spécialiste des vols Halifax Bomber donne aussi la nuit du 19 au 20 juin et je ne désespère pas dans les prochains jours d'obtenir les plans de vol. Un jugement en référé, à la demande d'une femme incriminée par Baynac devrait établir que le système du traître est faux. En outre, un historien pourra constater que même le contexte historique présenté par Baynac est complètement faux.

Les historiens Annette Wievorka et Laurent Douzou, réagissant dans Le Monde daté du 18 novembre 1998 au livre de Jacques Baynac estimaient que les enquêtes à caractère biographique et la focalisation sur Caluire avaient tendance à nuire à une approche plus générale, plus distancée de l'histoire de la résistance.

Pierre Péan : Ils ont raison, je suis d'accord avec cette appréciation. Je ne consacre d'ailleurs à Caluire que vingt pages sur près de sept cents. Ce qui m'a intéressé c'est d'en étudier les suites et d'examiner toutes les incidences politiques.

Propos recueillis le 23 novembre 1998.



Sébastien Laurent
( Mis en ligne le 23/11/1998 )
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