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Ethno-gênant
Shlomo Sand   Les Mots et la terre - Les intellectuels en Israël
Flammarion - Champs 2010 /  10 € - 65.5 ffr. / 342 pages
ISBN : 978-2-08-122908-2
FORMAT : 11cmx18cm

Préface de Pierre Vidal-Naquet.

Traduction de Levana Frenk, Michel Bilis et Jean-Luc Gavard

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Flammarion ressort en poche Les Mots et la terre de Shlomo Sand, essai sur les intellectuels en Israël paru en 2006, alors que la polémique sur son dernier livre Comment le peuple juif fut inventé n'est pas encore éteinte. Dans ce dernier ouvrage, le désormais célèbre historien israélien tentait de démontrer que la notion de peuple juif avait été construite de toutes pièces par les sionistes du XIXe siècle pour justifier leur ré-appropriation de la Palestine d'où les juifs auraient été chassés au moment de la destruction du Temple de Jérusalem en 70, les condamnant à devenir une nation perpétuellement en exil. Pour étayer sa thèse, Shlomo Sand s'appuyait sur deux hypothèses principales, que les historiens ont diversement accueillies : la première défendait l'idée que la majeure partie des juifs de Palestine n'avaient pas quitté la Palestine en 70 et seraient donc les ancêtres des Palestiniens d'aujourd'hui, eux-mêmes convertis à l'islam avec l'arrivée des Arabes ; la seconde, que la «diaspora» juive établie sur le pourtour méditerranéen aurait été constituée en majeure partie de juifs convertis et non de descendants des Hébreux.

La thèse a déclenché des polémiques virulentes, certains n'hésitant pas, comme le professeur d'université Éric Marty, à parler d'un nouveau «négationnisme», consistant à nier l'historicité du peuple juif pour mieux justifier la revendication d'un État palestinien, et délégitimer par là-même l'existence de l'État d'Israël. Il n'est pas question ici de revenir sur ce débat, encore largement d'actualité, mais de relire dans ce contexte houleux son essai précédent, Les Mots et la terre, qui éclaire de façon intéressante la méthode historique de Shlomo Sand, qui n'est d'ailleurs pas un historien de l'antiquité, mais un spécialiste des intellectuels au XIXe siècle (sa thèse portait sur le philosophe Georges Sorel).

En étudiant comment les intellectuels israéliens ont accueilli, soutenu ou critiqué la politique de l'État d'Israël dans les conflits qui l'opposent depuis près d'un siècle aux populations arabes de Palestine ou des États voisins, l'auteur se propose de montrer dans quelle mesure ils ont participé à la création et la fortification du mythe national. Étant lui-même un membre éminent de la communauté des clercs qu'il étudie, et qu'on ne pourrait manquer de lui objecter qu'il est de ce fait à la fois juge et partie des faits qu'il va analyser, Shlomo Sand prend le soin d'introduire son essai par un avant-propos original dans lequel il retrace quel fut son propre parcours d'intellectuel engagé, ce qu'il nomme sa «confession autobiographique» : il soutient par là qu'il n'existe pas d'objectivité scientifique du discours et que l'honnêteté intellectuelle impose d'abord de montrer une totale transparence sur son propre cheminement.

Il explique ainsi comment c'est son éducation au sein d'une famille communiste dans le jeune État d'Israël qui lui permit de côtoyer des enfants arabes et d'être témoin des discriminations quotidiennes qu'ils subissaient, même quand ils désiraient ardemment devenir des Israéliens à part entière. De là un engagement qui l'a mené à se considérer non comme «antisioniste», qui suppose la négation du droit à l'existence souveraine d'Israël, mais comme «non sioniste», au sens où pour lui l'État d'Israël ne doit pas être l'État des juifs, mais un État démocratique ouvert à tous ceux qui souhaitent s'y intégrer.

Sand commence donc par retracer l'histoire des intellectuels en Israël, depuis l'apparition du sionisme au moment de l'affaire Dreyfus, jusqu'à nos jours. Des années 30 jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Begin, il constate entre les intellectuels israéliens et la gauche sioniste au pouvoir, l'existence d'une véritable symbiose, qui a permis le rassemblement de tous les Israéliens autour du mythe national. Ce n'est qu'avec l'arrivée de la droite au pouvoir en 1977 que certains intellectuels, appelés plus tard «post-sionistes», vont se montrer nettement plus critiques face à la politique d'Israël : c'est ainsi à ce moment qu'apparaît le mouvement «la paix maintenant», que l'on commence à entendre s'exprimer des oppositions - en particulier face à la guerre du Liban de 1982-85 -, que prend forme également un cinéma engagé et critique. Cependant, en 1987, la première Intifada refroidit considérablement la plupart des intellectuels israéliens qui se replient sur une défense de l'État d'Israël et un rejet unanime de la politique de Yasser Arafat jugé responsable de l'impossibilité de la paix.

Étudier l'histoire des intellectuels suppose bien évidemment d'analyser leur discours, un discours habité par des mots qui, loin d'être anodins, sont partie prenante de façon quasi démiurgique de l'enracinement des mythes, et ici du mythe national : «Si les modes de réflexion conditionnent le choix des mots, ceux-ci, en retour, conditionnent aussi les modes de réflexion et créent de nouveaux schèmes de perception de la réalité» (p.165). Pour étayer sa thèse, Shlomo Sand s'appuie sur quelques exemples significatifs. Ainsi le mot galut, qui signifie «exil» en hébreux, est systématiquement employé pour désigner la condition des juifs vivant hors de l'État d'Israël. Il montre que cet emploi fut systématisé par les sionistes afin d'ancrer l'idée que tous les juifs du monde étaient les descendants biologiques directs des «enfants d'Israël», et donc appelés à revenir un jour sur leur terre d'origine. De là à parler de l'existence d'une «race» juive, il n'y eut qu'un pas, allègrement franchi par nombres d'intellectuels israéliens de droite comme de gauche, et ce jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale après laquelle on préféra parler d'«ethnicité», le mot «race» étant dès lors voué aux gémonies.

De la même manière, on désigne en Israël par le mot alya (la montée) ce que Shlomo Sand préférerait appeler «immigration» des juifs en Israël : cela consacre l'idée que le destin de tous les juifs du monde est de revenir, de «monter» vers la terre d'Israël. Parler d'alya à la place d'immigration n'est donc pas neutre, et est pourtant utilisé par tous les intellectuels israéliens, même ceux critiques envers le sionisme. Encore plus pernicieuse enfin est selon Shlomo Sand l'utilisation du mot «pogrom» pour désigner toute résistance à la colonisation sioniste de la part des populations arabes, comme si même dans ce cas là les colons juifs étaient d'innocents persécutés, comparables aux juifs d'Europe de l'est de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Sand rappelle par ce biais comment toute langue humaine véhicule, même involontairement, une idéologie.

Par ailleurs, si tout historien raisonne naturellement par analogie - dans le sens où pour comprendre le présent il est courant de le ramener à quelque chose de connu -, Shlomo Sand dénonce l'abus qui en a été fait par bon nombre d'intellectuels israéliens pour défendre la politique d'Israël. Il déplore ainsi l'analogie couramment effectuée lors de la guerre du Golfe, entre Saddam Hussein et Hitler, qui a par exemple conduit les historiens Hargsor et Zimmermann à comparer les pacifistes aux Munichois, ou même hors d'Israël, Elie Wiesel et Claude Lanzmann à évoquer le «gaz allemand» pour parler des attaques irakiennes dont devaient se protéger les Israéliens. Bien sûr Shlomo Sand ne nie pas que le sort tragique des juifs durant la première moitié du XXe siècle explique et légitime la focalisation de l'imaginaire de la grande majorité des intellectuels israéliens sur la Seconde Guerre mondiale, Hitler et la Shoah. Cela ne justifie pas pour autant, pour lui, que tout ennemi de l'État d'Israël se voie transformé en nouvel Hitler.

Dans le concert des intellectuels israéliens, Shlomo Sand relève cependant deux voix d'exception, celles de Yeshayahu Leibowitz et Matetiaou Peled, les seules à avoir publiquement exprimé des réserves quant au bien-fondé de la guerre du Golfe et à s'être abstenues de «participer au culte des analogies historiques qui avaient cours autour d'eux» (p.243). Depuis la première Intifada, certains intellectuels, rangés dans ce qu'on a appelé le «post-sionisme», se sont mis à remettre en question des points de l'histoire israélienne qui ne faisaient pas débat jusque-là : Simha Flapon, par exemple, pourtant sioniste déclaré, a été le premier à critiquer les mythes fondateurs de la guerre de 1948, en mettant en évidence la responsabilité de la direction sioniste dans l'échec des négociations avec les Arabes ; de même Benny Morris tenta de convaincre que les Arabes, en 1948, n'avaient pas quitté la Palestine volontairement, comme cela avait toujours été enseigné jusque-là. Boaz Evron de son côté s'appliqua à démontrer que l'exil (galut) évoqué plus haut, était un état non pas géographique mais existentiel, sur lequel s'était construite la définition de l'essence juive, et que c'était au sein du peuple yiddish d'Europe orientale qu'était née «l'entreprise colonisatrice nationale qui a mené à la création de la nation israélienne» (p.279). Shlomo Sand quant à lui continue de défendre la présence d'une nation juive dans un État d'Israël qu'il souhaiterait dans l'idéal binational, ou tout au moins démocratiquement ouvert à la présence de populations non juives sur son territoire.

A la lecture de cet essai, on comprend mieux ce qui a conduit l'auteur à écrire Comment le peuple juif fut inventé. Quelles que soient les réserves qu'on puisse formuler sur la radicalité de ses thèses ou sur la rigueur de ses analyses historiques, le qualifier de «nouveau négationniste» comme le fit récemment Eric Marty, est faire preuve une nouvelle fois d'une analogie outrancière qui coupe court au débat et empêche toute réflexion critique quant aux origines de la nation israélienne.

Shlomo Sand voudrait croire qu'on peut être Israélien, défendre le droit à l'existence de l'État d'Israël ainsi que le droit pour tout juif de rejoindre Israël, tout en étant lucide sur la façon dont s'est construite cette nation. Cela montre que le vieux débat du XIXe siècle sur la définition de la nation est toujours d'actualité, entre les tenants d'une nationalité ethnique exclusive et les défenseurs d'une nationalité citoyenne et culturelle. Le laïc Shlomo Sand soutient cette dernière, selon lui la seule susceptible d'engendrer la paix, à condition que les Israéliens et leurs intellectuels acceptent sereinement de procéder à un examen critique de leur histoire.


Natacha Milkoff
( Mis en ligne le 30/03/2010 )
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