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Les ''briques et le ciment''
Samuel D. Kassow   Qui écrira notre Histoire ? - Les archives secrètes du ghetto de Varsovie
Flammarion - Champs 2013 /  12 € - 78.6 ffr. / 597 pages
ISBN : 978-2-08-128050-2
FORMAT : 11,0 cm × 17,8 cm

Pierre-Emmanuel Dauzat (Traducteur)

Première publication française en septembre 2011 (Grasset)

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Miracle et Légende. Sur une photo désormais célèbre, prise par Leonard Jabrzemski en 1945, s’étend à perte de vue un champ de ruines : le ghetto de Varsovie rasé, in-identifiable, il n’en reste rien. Il y eut cependant des survivants partis à temps et parmi eux : Rachel Auerbach, Hersh et Bluma Wasser, grâce auxquels d’irremplaçables et abondantes archives clandestines, constituées en grand secret dans le ghetto d’octobre 1939 à février 1943, sous la direction d’Emanuel Ringelblum par le groupe de résistants intellectuels «Oyneg Shabes», ont été exhumées (de 1946 à 1950) du sous-sol où elles avaient été cachées à la hâte (en août 1942 puis en février 1943). Destinées à témoigner devant le monde, toutes n’ont pas encore été localisées. Miracle : la plupart des documents retrouvés, rédigés en yiddish, hébreu, polonais, russe, ou allemand, ont pu être restaurés, filmés et numérisés. «Légende», ou «Trésor», tel était leur pseudonyme, confidentiel et prémonitoire.

Des quelque six mille pièces originales, conservées et consultables à l’Institut Historique Juif de Varsovie, une centaine ont été exposées au mémorial de la Shoah de décembre 2006 à avril 2007, année de la publication chez Fayard/BDIC des deux premiers tomes Les Archives clandestines du ghetto de Varsovie, Archives Emanuel Ringelblum (I, Lettres sur l’anéantissement des juifs de Pologne et II, Les enfants et l’enseignement clandestin dans le ghetto de Varsovie) sous la direction de Jean-Claude Famulicki, conservateur du Musée d’Histoire Contemporaine (BDIC, Université Paris X). À cette occasion ont été organisées plusieurs manifestations et tables rondes dont la première, le 6 mars 2007, accueillait Samuel Kassow. Who will write our History ? Rediscovering a Hidden Archive from the Warsaw Ghetto, est paru la même année aux États-Unis.

Comme le souligne Georges Bensoussan, historien et rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah (le Monde des livres et ''L’invité des matins'' de France Culture du 30 septembre 2011), intervenant lors de cette table ronde du 6 mars, Qui écrira notre Histoire ? Les archives secrètes du ghetto de Varsovie, n’est pas «une énième histoire du ghetto (…)» mais une «passionnante étude» consacrée aux «archivistes de combat» qui s’efforcèrent de «sauver la mémoire du ghetto de Varsovie». En effet, abondamment documenté et annoté, excellemment traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat, l’ouvrage de Samuel Kassow donne à nouveau sens et profondeur au contenu des «archives Ringelblum» sous une forme narrative fluide, communicative, au besoin familière, riche des controverses passées et de réflexions actuelles, nourrie de sa propre histoire familiale, réalisant ainsi le vœu d’Emanuel Ringelblum : que l’Histoire des juifs soit écrite par les siens, par le peuple et pour le peuple.

Avec ses talents d’historien polyglotte, de conteur infatigable et un grand souci didactique, l’historien américain prépare le lecteur à accueillir les chroniques revisitées du ghetto et patiemment l’accompagne tout au long de ces six cent pages d’une grande densité. Si la «Légende» a pu devenir réalité explique-t-il, c’est l’aboutissement d’un projet monumental mené en amont, conjuguant intelligences, détermination et le sens civique hors du commun d’une «bande de camarades», Oyneg Shabes (joyeux samedi, jour des réunions hebdomadaires du groupe), issue d’horizons divers mais soudée «à la vie, à la mort» autour d’Emmanuel Ringelblum par des convictions communes. Samuel Kassow nous invite à revenir au préalable au contexte économique et politique dans lequel le jeune chercheur galicien, spécialiste de l’histoire judéo-polonaise, a bâti ses hypothèses inspirées du marxisme borokhoviste, à l’encontre du conservatisme ambiant. Dès 1926, et lors de sa thèse soutenue en 1932, ce dernier défendait une méthodologie alors contestée, basée sur le recueil des faits présents plutôt que sur leur restitution après coup sujette aux oublis et aux déformations. Deuxième préalable important : l’évolution de la situation internationale et la montée de l’antisémitisme en Pologne à la veille de la guerre, en particulier à Varsovie. La capitale présente alors des spécificités sociales et démographiques répercutées sur son ghetto peu comparable aux autres.

Alors qu’à la veille de la guerre s’accélère l’exode de l’intelligentsia, E. Ringelblum et les futurs membres d’Oyneg Shabes ont choisi de rester jusqu'au bout auprès des leurs, conscients à tout moment d’endosser une mission collective et nationale. À l’instar de Janusz Korczak et de bien d’autres dont E. Ringelblum salue le martyre, ils ont laissé leur vie mais utilement : «la Légende» a été sauvée. Aux yeux de ce groupe d’exception formé d’une soixantaine de personnes particulièrement qualifiées (historiens, économistes, journalistes, écrivains, enseignants, médecins, scientifiques, artistes, travailleurs sociaux…), dont S. Kassow rapporte quelques biographies marquantes, résister a consisté en un premier temps à organiser au quotidien, aux côtés de «l’Aleynhilf» et à distance du «Judenrat» jugé peu fiable, les conditions matérielles d’entraide et de survie tout en poursuivant dans le secret absolu l’objectif des Archives officiellement créées le 22 novembre 1940. D’importantes informations venues du monde extérieur et inversement pouvaient transiter à travers les soupes populaires, la distribution du courrier ou encore par le biais des fameux comités d’immeubles chargés notamment d’intégrer les «réfugiés».

Écrire, mener des entretiens, établir des questionnaires, traduire, copier, publier dans des supports internes les chroniques d’une vie devenues très tôt celles d’une mort annoncée, signifiait recueillir jour par jour et conserver pour la postérité les témoignages de tout et de tous, les sachant aussi précieux qu’éphémères au fur et à mesure qu’approchait la «Solution finale». Dès le printemps 1942, le plan d’extermination des juifs à Treblinka, Vilna (Vilniius), Chelmno et Lublin était connu et diffusé par le bulletin clandestin. Dès juin 1942, dans l’espoir de demander justice et l’illusion d’empêcher les répétitions de l’Histoire, Oyneg Shabes adressait un rapport au gouvernement en exil à Londres, dont l’essentiel a été aussitôt retransmis par la BBC avant l’envoi d’un nouveau rapport détaillé en novembre. Le 22 juillet commençait la Grande déportation pour Treblinka avec la complicité de la police juive. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les rescapés aussi. Fin 1942, l’humanité ne pouvait pas avoir de doute sur la situation des Juifs de Pologne. De retour du camp de Trawniki, droit dans ses idéaux, E. Ringelblum rédige du fond de sa cachette un essai nuancé sur «les relations entre juifs et polonais durant la seconde guerre mondiale» et multiplie ses derniers écrits sur la vie juive en Pologne, toutes traces physiques et artistiques ayant déjà été anéanties. La trahison aura raison de la suite.

Tout au long de sa résistance qui a revêtu plusieurs formes successives jusqu’à l’utopique et brève insurrection armée, Oyneg Shabes a maintenu intacte la résolution de préserver à tout prix le «peuple» yiddish de l’anéantissement total de sa langue et de ses pratiques, en accumulant au jour le jour au sein du ghetto le maximum de traces de la culture, qu’elles soient tangibles ou subjectives, passées ou actuelles, profanes ou religieuses. Grâce au dévouement de ce collectif ont été établies et sauvegardées les archives qui rendent compte des modes de vie, de la souffrance et de l’extermination des Juifs polonais sous le joug nazi. Seule la résistance culturelle et intellectuelle, à terme, a triomphé : E. Ringelblum et Oyneg Shabes ont jeté les bases — les «briques et le ciment» comme le dit H. Wasser — d’une approche historique moderne, conciliant engagement politique subjectif et objectivité de la recherche. Tout en étant plongés au cœur d’une Histoire en train de se produire, en privilégiant les faits et leur vécu au temps présent, ils ont créé les éléments d’une anthropologie de la vie quotidienne, alors recueillis en conditions extrêmes, irremplaçable base de données pour la recherche en sciences humaines et sociales que de futurs historiens et documentaristes peuvent poursuivre ou réorganiser, par thèmes ou autrement, selon leur sensibilité personnelle, sans pour autant en trahir l’essence.

Certes, nous pleurons le sacrifice lucide de tous ces hommes et femmes admirables et immense est notre compassion devant la répétition du Massacre des Innocents de par le monde, qu’il soit à Bethléem, à Varsovie ou en Tchétchénie… L’émotion est entière, mais tel n’est pas le but de l’ouvrage : au lieu de produire la sidération habituelle face à l’énoncé brut de tels faits, l’affect participe ici de l’élaboration intellectuelle et psychique. Car en transformant l’insoutenable et massive réalité factuelle en matériau d’Histoire et de connaissance, à l’instar des archivistes qu’elle honore, l’entreprise de Samuel Kassow réalise l’exploit de remobiliser chez le lecteur la liaison entre affects et représentations et de favoriser l’activité de penser. Loin d’écarter les contributions précédentes dont elle pousse au contraire à revisiter la lecture, cette nouvelle analyse des archives du ghetto de Varsovie invite à revenir aux faits et à en accueillir de nouvelles interprétations. N’était-ce pas précisément le premier et l’ultime objectif que s’étaient fixé Emanuel Ringelblum et Oyneg Shabes ?


Monika Boekholt
( Mis en ligne le 05/02/2013 )
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