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Comment peut-on être assassin ?
Bernard Lewis   Les Assassins - Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval
Complexe 2001 /  8,90 € - 58.3 ffr. / 210 pages
ISBN : 2870278454
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Certains retours ne sont pas innocents. Les éditions Complexe rééditent aujourd’hui une étude déjà ancienne de l’historien Bernard Lewis : publiée en anglais en 1967, elle avait été traduite en français en 1982 et rééditée une première fois en 1984, augmentée d’une importante et intéressante préface de Maxime Rodinson. Entre-temps, le public européen n’a entendu du monde arabo-musulman que des échos de bruit et de fureur. Après le Liban, après la guerre du Golfe, après les vagues terroristes successives, la tentation est grande de relire la chronique des Assassins comme un prélude à l’histoire la plus contemporaine.

Comme souvent, cet argument de vente est bien illusoire. L’ouvrage de Bernard Lewis vaut plus pour l’intérêt même du sujet que pour ses retentissements supposés sur l’actualité. Il a les qualités habituelles à cet auteur, netteté de la composition, clarté de l’exposé, absence de sentimentalisme – qui ont valu à M. Lewis quelques ennuis dans le passé. C’est d’abord une histoire en réduction de l’orientalisme qui nous est retracée, à travers le cas de l’historiographie des Assassins. D’une légende romanesque, les occidentaux sont passés à une connaissance de plus en plus raffinée du sujet, à mesure qu’ils se rapprochaient des sources originales ; l’exploration n’est pas achevée. La nature véritable de l’ismaélisme – le nom moderne des Assassins – , schisme à l’intérieur du schisme chiite, n’a été comprise qu’au milieu du XIXe siècle, par les Anglais de l’Inde. Auparavant, il n’en était arrivé en Europe qu’une image déformée par l’intermédiaire des auteurs chiites et sunnites.

Partisans du fils du sixième imam chiite, Ismaïl, les ismaélites ont longtemps formé une secte condamnée au secret, parti des mécontents de l’ordre existant, penchant vers un mysticisme populaire, des idées révolutionnaires assez vagues, une attente messianique. En certaines époques, cependant, l’ismaélisme a régné comme religion officielle, ainsi aux Xe et XIe siècles sous les Fatimides en Tunisie puis en Égypte.

Bernard Lewis s’arrête assez peu sur ces questions théologiques et idéologiques, et préfère donner un récit des grandes heures de la secte, notamment celles des « Assassins » qu’ont connu les croisés, en citant largement les chroniqueurs arabes du Moyen Age. Fondée en Iran au château d’Alarut, au cœur du massif de l’Elbourz, par Hasan-i-Sabbâh dans la seconde moitié du XIe siècle, la « Nouvelle Prédication », forme d’ismaélisme « nouvelle manière », est celle qui a frappé les imaginations. Des montagnes et des châteaux de l’Iran, elle se répandit dans ceux de la Syrie au commencement du XIIe siècle. Les ismaélites syriens sont ces fidèles du « Vieux de la Montagne », qui affrontèrent les Francs et dont parlent les chroniques latines. L’originalité de la secte tient à ce que le gourou ismaélien et ses successeurs persans et syriens utilisèrent l’assassinat comme arme contre les chefs turcs seldjoukides, les notables sunnites – souvent pendant la grande prière du vendredi – et les princes croisés. C’est seulement l’invasion mongole, au milieu du XIIIe siècle, qui mit fin à l’existence politique des Assassins, dont les Aga Khan sont les lointains et pacifiques descendants.

L’ismaélisme n’a pas inventé le crime politique ou l’apologie du tyrannicide, que les cultures gréco-romaines et israélites avaient déjà abondamment pratiqué et célébré, mais il a inventé le terrorisme professionnel comme organisation et comme doctrine. Un petit groupe d’hommes résolus voue une obéissance aveugle à un maître absolu. Le crime est ritualisé, l’esprit de sacrifice élevé au rang d’éthique. Les tentatives d’explication du mouvement des Assassins n’ont pas manqué. Au XIXe siècle, le comte de Gobineau y voyait, comme dans le chiisme en général, une réaction des Persans contre l’ordre religieux imposé par les Arabes. Cette thèse ne convainc guère : le chiisme et l’ismaélisme ont connu leurs heures de gloire en terre sémite ; aujourd’hui encore, le chiisme ne se limite nullement à l’Iran. Un autre modèle explicatif tient l’ismaélisme pour la manifestation d’un antagonisme entre culture chevaleresque et rurale de l’Orient préislamique et culture urbaine de l’orthodoxie sunnite. Cette théorie, comme toutes celles qui expliquent les faits religieux par les forces économiques, ne résiste pas mieux à l’examen. Les Assassins ont eu des adeptes dans les villes. Elle néglige surtout les facteurs nationaux et psychologiques.

Les conclusions de Bernard Lewis sont à double tranchant. Pour lui, l’ismaélisme médiéval manifeste une tendance récurrente dans le monde islamique à la contestation de l’ordre établi, que le conformisme apparent des sociétés musulmanes modernes ne doit pas faire oublier. On doit constater cependant que l’échec politique des Assassins a été total : nulle part, ils n’ont réussi à renverser l’ordre en place et à prendre le pouvoir. Tantôt l’ismaélisme a disparu, tantôt il s’est transformé en une secte parmi d’autres.
La leçon vaut-elle pour les groupes islamistes contemporains ? Il serait imprudent de l’affirmer, comme de plaquer notre indifférence religieuse sur les brûlantes convictions de peuples assoiffés de foi et d’espérance.


Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 15/02/2002 )
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