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Pour une histoire de la Grande Guerre affranchie des passions
John Keegan   La Première Guerre mondiale
Perrin - Tempus 2005 /  10.50 € - 68.78 ffr. / 553 pages
ISBN : 2-262-02378-6
FORMAT : 11x18 cm

Première publication française en août 2003 (Perrin).

L'auteur du compte rendu: Perrine Cayron, après une hypokhâgne et une khâgne en Lettres classiques, a poursuivi son cursus en histoire. Elle est l'auteur d'un mémoire de maîtrise sur Jacob et sa maison aux temps carolingiens sous la direction d'Yves Sassier. Elle est actuellement enseignante.

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«La Première Guerre mondiale fut un conflit tragique et inutile» dans la mesure où l’auteur affirme qu’elle était évitable à chacune des crises traversées durant les cinq semaines qui précédèrent le début des combats. Le premier conflit mondial fut également tragique car il a fait 10 millions de morts, et des victimes innombrables, traumatisées à vie par les blessures, la violence de guerre, le deuil. Fait bien plus durable, il a marqué l’anéantissement de l’humanisme propre à la culture européenne. Cette guerre, par sa dimension, produisit des haines et des rancœurs politiques à tel point que l’on évoque toujours le second conflit mondial comme un fruit du premier. Une guerre «tombée du ciel» sur une Europe où la croyance en l’impossibilité de la guerre généralisée semblait relever du bon sens, comme peut en témoigner le best-seller de 1910 : La Grande illusion de Norman Angell.

John Keegan est originaire d’un petit village du sud-ouest de l’Angleterre, Kilmigton. Un homme sur quatre en âge de servir n’est jamais rentré dans ce village de 200 habitants en 1914. En 1918, 2 millions de Français avaient trouvé la mort, en majorité dans l’infanterie, principale arme de service. Ce sont les tranches d’âge les plus jeunes qui subirent les pertes les plus importantes : les classes de 1912 à 1915 accusèrent des ponctions entre 27 et 30%.

Le chapitre premier est un tableau approfondi de l’Europe en 1914, qui insiste notamment sur la force de l’interdépendance économique entre les Etats (réseaux, relations bancaires et commerciales) conjuguée à l’absence de «concert des nations». En effet, en 1914, l’Europe est «le continent des nationalismes», état de fait qui naît, selon l’auteur, en 1804, avec la chute du Saint-Empire Romain Germanique, marquant la mort d’un œcuménisme des nations. En 1899, le tsar lance l’idée de la réunion d’une conférence internationale à La Haye dans le but de créer une Cour de justice internationale arbitrant les conflits entre Etats. En ce domaine, l’Europe en est à ses balbutiements puisque dans les premières années du XXe siècle, la politique internationale ne recherche pas les moyens d'éviter l’éclosion d’un conflit mais plutôt la sécurité par la prédominance militaire. Celle-ci se traduit, pour reprendre l'expression de Nicolas II, par la «course aux armements». Effectivement, entre 1905 et 1914, l’Europe est militaire et militarisée (lois sur la conscription, lois sur l’extension du service militaire, dispositions concernant les réservistes). Ce sont 200 divisions qui se trouvent mobilisables à l’été 1914.

Le deuxième chapitre est consacré aux «plans de guerre» formulés pour le premier conflit mondial mais aussi à tous les plans militaires qui ont pu inspiré les états-majors depuis la fin du XIXe siècle. En 1870, une page de l’histoire militaire se tourne et c’est Napoléon III qui en fait les frais contre les Prussiens. La planification militaire connaît une nouvelle ère : celle des plans de guerre conçus dans l’abstraction. Cette révolution est liée à deux phénomènes : le développement du réseau ferroviaire européen commencé dans les années 1830 et la prise de conscience de la nécessité de former des militaires dans des cadres spécifiques, dans le but de «systématiser la compétence militaire» (p.39). Une analyse très fine et poussée est proposée du plan Schlieffen de 1905, de ses remaniements (1913), de son interprétation par le général Molkte (1914) ainsi que des différents plans français (plans XIV, XV, XV bis, XVI et surtout le plan XVII du général Joffre élaboré à partir d’avril 1913).

Le chapitre trois est sans conteste le plus intéressant et le plus novateur pour l’historiographie de la période. En effet, il met à jour tous les mécanismes de relations et d’alliances qui caractérisaient l’Europe du début du XXe siècle, il fait état des problèmes persistants en Europe centrale après les guerres balkaniques de 1912-1913. En trente pages, tout en donnant des détails méconnus sur le déroulement des événements nationaux et internationaux qui eurent lieu entre le 28 juin et le 3 août 1914, l’auteur parvient à étayer son argument de départ à savoir que la Première Guerre mondiale fut un conflit inutile qui aurait pu être rompu à de nombreuses reprises durant l’été 14. Il affirme que la crise de Sarajevo (28 juin 1914) est non pas un épisode qui porte atteinte à des intérêts nationaux mais plutôt une blessure infligée à l’honneur d’un Empire en plein déclin. La double-monarchie austro-hongroise vit, en 1914, plus que jamais, dans la crainte de la subversion ethnique notamment en provenance de l’arrogante Serbie et des belliqueux chrétiens orthodoxes Serbes, grands vainqueurs symboliques, idéologiques et territoriaux des deux guerres balkaniques. Au lendemain de l’attentat du 28 juin 1914 et encore plus après avoir obtenu des aveux des trois des cinq terroristes de La Main Noire (organisation nationaliste serbe), l’Autriche est convaincue de la nécessité d’une guerre contre la Serbie. Cependant, cet assassinat n’engage que deux pays, du moins du 28 juin au 10 juillet. Si l’Autriche avait réagi dans la minute, sans chercher le soutien des Allemands, il est possible et même probable que les Serbes se seraient retrouvés dans un isolement aussi stratégique que moral. Ce sont les réticences de l’Autriche à agir unilatéralement qui transforment un conflit local en une crise européenne généralisée. Ces réticences qui ont duré quatre semaines sont en grande partie à mettre sur le compte de gouvernements européens enclins à une précaution instillée dans leurs esprits par des années de planification de guerre virtuelle. C’est l’arrivée à expiration de l’ultimatum à la Belgique, que le Cabinet britannique muet jusqu’alors finit par considérer comme cause de guerre, qui constitue l’événement décisif. Le mardi 4 août 1914, la France, la Grande-Bretagne et la Russie sont en guerre contre l’Allemagne.

Partageant les conclusions de Stéphane Audouin-Rouzeau et plus largement du Centre de recherches de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, John Keegan n’accable pas l’Allemagne de la responsabilité de l’entrée en guerre, mais affirme au contraire que c’est le sentiment d’encerclement, dû essentiellement à la perception négative de la position géostratégique du Reich, qui est à l’origine du soutien apporté à l’Autriche après l’épisode de Sarajevo. En effet, c’est la prédominance d’un sentiment défensif qui explique grandement l’incompréhension de ce pays, à l’issue du conflit, face aux accusations formulées par les vainqueurs, ainsi que la difficulté à accomplir le deuil.

Outre le grand soin apporté à l’analyse des batailles des frontières et de la Marne, des enjeux sur les fronts oriental et occidental, cet essai offre une nouvelle lecture de l’année 1917, envisagée sous le thème de «la rupture des armées». Tous les stéréotypes connus jusqu’ici par l’historiographie traditionnelle sont passés au crible et infirmés, depuis la perception d’incompétence des généraux et chefs d’état-major des pays belligérants, au moral des combattants, en passant par les «mutineries françaises» de 1917 et les révoltes russes. En effet, ni le terme de mutinerie ni celui d’indiscipline n’est adapté à ce qui s’est passé et que Keegan qualifie plutôt de «grèves» de soldats-citoyens ne supportant plus l’insupportable, sans rébellion ni violence et faisant écho au mouvement civil de l’arrière. Les généraux, commandants en chef sont remis à l’honneur et le discours sur les «erreurs» tactiques est balayé car rien n’est moins prévisible qu’une bataille.

La conclusion fait une place importante à la permanence du mystère qui entoure les causes et le déroulement de ce premier conflit mondial. Ce mystère difficile à percer est inhérent à la nature d’un événement fondateur du XXe siècle et fossoyeur de valeurs propres à la civilisation occidentale. On ne peut s’empêcher de penser, à la lecture d’une monographie aussi brillante et talentueuse, à la belle phrase de François Furet : «Plus un événement est lourd de conséquences, plus il est difficile de le penser à partir de ses causes». L’auteur de cet ouvrage y est en partie parvenu sans dénaturer ni déshumaniser ce qui peut être indicible dans une telle histoire.


Perrine Cayron
( Mis en ligne le 01/09/2005 )
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