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Eloge de la biographie
François Dosse   Le Pari biographique - Ecrire une vie
La Découverte - Poche 2011 /  16,50 € - 108.08 ffr. / 480 pages
ISBN : 978-2-7071-6711-8
FORMAT : 16x24 cm

Première publication en février 2005 (La Découverte)

L'auteur du compte rendu: Gilles Ferragu est maître de conférences à l’université Paris X – Nanterre et à l’IEP de Paris.

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La biographie est un genre fondateur, à l’origine d’une certaine écriture et d’une certaine conception de l’histoire – à taille humaine. En effet, depuis Plutarque, l’histoire s’est fréquemment pensée en s’incarnant dans un destin : la figure du «grand homme» traverse les siècles, finalement rassurante face aux flots du temps. Mais voilà, sous l’assaut conjugué des sentiments démocratiques et des diverses sciences humaines et sociales, la biographie est devenue ce genre un peu vulgaire, déconsidéré, accusé de générer des «illusions», de masquer les réalités de l’histoire. Les critiques de Simiand, Bourdieu, Lévi-Strauss ou encore des Annales auront bouleversé, et pour un temps freiné, la recherche historique selon cet angle, au rebours d’un individualisme triomphateur dans nos sociétés.

Se situant au-delà de cette période, et enregistrant comme d’autres le renouveau récent de la biographie, François Dosse, professeur des universités, historiographe et biographe chevronné (on lui doit un Michel de Certeau remarqué), se livre donc, dans cet ouvrage, à une réflexion très stimulante sur le genre, son évolution sur le long terme (de Plutarque à Kershaw) et les problèmes méthodologiques qu’il soulève.

Dans un long prologue, l'auteur s’intéresse déjà à la biographie en tant qu’objet de consommation et industrie littéraire : car la biographie se vend plutôt bien en France, où elle figure certainement le genre historique le plus populaire et le plus accessible. Analysant les politiques éditoriales, ainsi que les chiffres de vente, discutant avec les éditeurs ou les responsables de collection, F. Dosse dresse le tableau d’un objet autant que d’un goût du public, qui justifie la réflexion en cours. Il existe en effet une économie de la biographie qu’il est bon d’envisager si l’on veut comprendre la portée et l’histoire du genre. Si quelques grands éditeurs (Fayard, Perrin…) se taillent depuis longtemps la part du lion, si certains auteurs se sont spécialisés dans une production industrielle grand public, si l’université campe parfois sur un Aventin méthodologique méprisant, les voies nouvelles et ambitieuses explorées par quelques directeurs de collection talentueux (notamment N. Offenstadt aux presses de Sciences-po ou encore J.-B. Pontalis dans sa collection «L’un et l’autre») mettent en valeur la réflexion continue qui anime l’ensemble du secteur. Genre classique, suspect de traditionalisme, la biographie comporte aussi des parts de renouveau que F. Dosse analyse avec un enthousiasme stimulant.

Car, comme il le remarque dans une première partie, la biographie est un genre hybride, à la fois scientifique et littéraire, où le style importe finalement autant que la recherche, les faits. Le goût du public aura donc, autant que les inflexions de l’historiographie, généré des ouvrages. D’où l’existence de divers types de biographies, correspondant à la fois à des âges différents (l’âge «héroïque», l’âge «modale» et l’âge «herméneutique») et à des pratiques différentes. Et surtout, cette idée que la biographie, considérée pendant longtemps comme aux marges de l’histoire scientifique, demeure une sorte de terrain neutre où les écrivains (et pas des moindres, l’exercice supposant une plume faite, comme celles de Stephan Zweig ou André Maurois, ou encore un projet littéraire, comme Proust) côtoient les journalistes (Jean Lacouture en particulier, qui plus que d’autres, incarne le genre), les hommes politiques (rituelle mise en abîme du candidat au prisme du «grand homme»… peut-être un peu rapidement écarté par l’auteur, manifestement peu sensible à ce type d’ouvrages), les psychanalystes et enfin les historiens. Bref, F. Dosse souligne, dans un panorama attentif et subtil, et qui sait faire la part des intentions de chaque auteur, la variété et, sommes toutes, la grande liberté d’un genre qui décline science et style selon les goûts du public et les canons de la recherche, allant de l’histoire romancée à la thèse problématisée.

Passant en revue les trois âges de la biographie à travers d’illustres exemples, F. Dosse s’engage ensuite dans une histoire du genre et des œuvres, histoire sur le long terme qui démarre dès le Ve siècle av.-J.C. conjointement au récit historique qui s’affirme. Car la biographie est, d’emblée, un genre distinct de l’histoire. Centré sur la figure du héros, du saint, du grand homme ou du génie, la biographie «héroïque» postule, plus que d’autres, à des qualités qui sont autant littéraires que scientifiques, et fait jouer les ressorts de l’émotion autant que ceux de la morale ou de la raison. Sous ses divers aspects (hagiographie, éloge plus ou moins courtisan…), elle a ses propres codes, participant d’une conception individuante de l’Histoire. Avec l’ère «modale», la rupture est manifeste : on quitte l’individu en tant que signifiant exclusif. Cette période – plus récente – est inaugurée par les critiques virulentes à l’égard de la biographie «héroïque» ou supposée telle. Dans la foulée de L. Febvre et des Annales, l’Histoire est soumise à une orthodoxie, ce qui passe par l’affirmation d’une méthodologie (légitime), de nouveaux objets d’études (tout aussi légitimes) et un violent ostracisme contre des pratiques jugées désuètes. La conquête de l’Histoire par les sciences sociales est en marche. Le biographe doit donc ruser, faute de s’assumer (la carrière en dépend) : l’individu, puissant ou anonyme, est considéré comme un idéal-type, le reflet d’une société - on parle alors de «biographie sociale». Analysé dans un corps professionnel, une carrière, un milieu, il légitime également la prosopographie : l’ordinateur permet désormais une réflexion sur les grands nombres. L’ère «herméneutique» conclut cette évolution, comme un dépassement du débat, dépassionné : licite (les critiques d’hier sont devenus les mandarins d’aujourd’hui et peuvent donc s’abandonner au confort d’une histoire humaine), la biographie renaît, multiple, enrichie des avancées des autres sciences (psychologie, science politique, sociologie…). Et se réconcilie même avec le roman : ainsi, le biographème barthien entend faire le lien entre la mémoire historique et l’écriture romanesque. S’engage un débat sur les perceptions de l’histoire, la pluralité des angles d’approches, la «déconstruction» d’un destin. Le temps linéaire d’une vie fait place à un temps déstructuré, subjectif. La biographie renouvelée offre même une mise en abîme du biographe par le «biographié» : l’heure est à la réflexivité.

Au final, les historiens (et les sciences humaines en général) disposent avec cette étude (aujourd'hui éditée en format ''poche''), d’un ouvrage de référence sur la question, alimenté par une réflexion qui puise à toutes les sources, sans ostracisme, explorant les territoires du genre en disséquant les œuvres. A la fois sensible aux avancées des sciences humaines (ainsi qu’à un certain lexique scientifique de haute tenue sans être jargonnant) et conscient des inflexions du goût, F. Dosse sait donner vie à un genre, et lui confère l’épaisseur d’un objet historique à part entière. La démonstration est ample et convaincante, croisant histoire des idées et des cultures, historiographie, analyse stylistique et littéraire.

Une lecture indispensable pour penser l’individuel, dans sa diversité, dans l’Histoire.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 24/05/2011 )
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