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Histoire & Sciences sociales  ->  Antiquité & préhistoire  
 

Généalogie d'un peuple paria
Max Weber   Le Judaïsme antique
Flammarion - Champs 2010 /  15 € - 98.25 ffr. / 762 pages
ISBN : 978-2-08-121116-2
FORMAT : 11cmx18cm

Traduction d'Isabelle Kalinowski, Camille Joseph et Benjamin Lévy

L'auteur du compte rendu : Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Agrégé d'histoire, Docteur ès lettres, sciences humaines et sociales, Nicolas Plagne est l'auteur d'une thèse sur les origines de l'État dans la mémoire collective russe. Il enseigne dans un lycée des environs de Rouen.

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Si incroyable que cela puisse paraître, voici la première traduction offerte au public français d’un grand texte d’un des historiens et sociologues majeurs du début du vingtième siècle, si l'on en croit l’Université. Que Flammarion en soit remercié, mais enfin : il aura fallu en effet plus de quatre-vingt-dix ans à un éditeur français pour réaliser cette prestation qui, en somme, relève de sa mission d’information scientifique «à temps» ! Le cas n’est certes pas isolé : qu’on pense à Mikhail Rostovtseff (1870-1952), que Weber respectait, et à ses monumentales Histoires économiques et sociales du monde hellénistique et de l’empire romain, utilisées comme des manuels incontournables en Occident, mais offertes au public français en 1988… Comme l’écrivait Jean Andreau, préfacier de Rostovsteff, on constate avec surprise et gêne, pour ne pas dire honte, comme souvent, le monde de l’édition dans notre «société développée» tarde à remplir ses devoirs envers le public : pour des raisons économiques ? Ou par cécité intellectuelle ? Et cette situation est sans doute plus propice à la lecture des classiques d’outre-Rhin par la médiation des traductions anglo-saxonnes qu’aux progrès de l’allemand en France. On se félicitera certes de posséder, parmi nos spécialistes des sciences humaines et sociales, quelques germanistes distingués capables de transmettre aux étudiants et aux lecteurs cultivés l’essentiel des positions de célèbres auteurs négligés, mais il est tout de même humiliant pour la France de priver aussi longtemps ses lecteurs d’un accès direct au texte intégral de grands livres. Il y a quand même fort longtemps que Raymond Aron, Julien Freund ou Raymond Boudon (pour n’en citer que quelques-uns) nous ont signalé l’importance de l’œuvre de Max Weber. Quant à son frère Alfred…

La raison de cette publication tardive tient peut-être à la conjoncture. Formulons une hypothèse : l’ordre de la chronologie des traductions de Weber exprime sans doute la succession de nos propres centres d’intérêt et des focalisations privilégiées qu’ils entraînent par rapport au massif des œuvres complètes. Il s’agit au début de comprendre la méthodologie de la sociologie wébérienne en lien avec le développement de la philosophie de l’histoire du néo-kantisme et de ses débats sur la différence entre «explication» et «compréhension». cette attention est à son tour liée au débat qui oppose les wébériens aux marxistes sur le rapport entre corrélation et causalité, le déterminisme, l’objectivité en sociologie et dans l’histoire, les partisans de Weber fournissant une argumentaire vigoureux au libéralisme, remis en question par les crises de 1914 et 1929, face à son rival marxiste… Débat prolongé par la Guerre froide. D’où l’intérêt politique et scientifique prioritaire pour l’analyse du capitalisme, à laquelle le nom de Weber est généralement associé. Enfin paraît dans les années 60 Économie et société, somme du maître. Ce n’est que récemment que les éditeurs et traducteurs du présent titre fournissent Hindouisme et bouddhisme… un retard révélateur de l’oubli de l’Inde dans notre culture.

Quant au judaïsme et aux destinées du monde juif dans l’Histoire, on aurait pu s’attendre à ce que le développement des études savantes et de la vulgarisation pour le grand public servît la cause de Weber, mais la focalisation obsédante sur le nazisme et la Solution finale occultèrent sans doute les travaux, trop difficiles, trop savants, trop «archéologiques», du sociologue-historien. La préface des traducteurs du Judaïsme antique n’explique d’ailleurs ni leur intention ni la parution tardive de leur volume. Il semble cependant révélateur que la préface commence par une longue mise au point, intéressante, sur la différence d’approche séparant Max Weber et son collègue Werner Sombart, qui, en 1911, avait publié Les Juifs et la vie économique. Weber aurait écrit son Judaïsme antique, au moins partiellement, comme une réponse à Sombart, reprochant à ce dernier de trop accorder aux déterminations raciales dans l’histoire des Juifs. Max Weber : précurseur d’une historicisation, seul moyen rationnel de lutte contre les mythes de l’antisémitisme ? On devrait d’ailleurs faire lire aussi Werner Sombart.

Publié en 1917-1918, Le Judaïsme antique est une des plus longues études consacrées par Max Weber à la sociologie historique des religions et une des dernières (Weber meurt en 1920, laissant à son épouse Marianne le soin de la publier). On en connaît la pièce centrale : L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, qui montre la corrélation factuelle, chronologique et psychologique entre développement d’une éthique puritaine (sacralisant le travail, le sacrifice du plaisir et l’épargne) et la sécularisation moderne accomplie par le capitalisme, en inversant la causalité du matérialisme marxiste : c’est parce qu’il aurait réprimé le plaisir que le protestantisme dans sa version puritaine aurait – selon une conception systémique de la circulation de l’énergie psychique – détourné et canalisé l’énergie vers l’économie. Contre le «réductionnisme» du matérialisme historique et l’histoire confessionnelle engagée, indépendamment de tout prosélytisme, Weber poursuit ce projet de généalogie du monde moderne à l’occasion de l’étude du judaïsme : même si l’étude porte sur sa période antique, elle se termine sur l’invention, à la fin de l’antiquité justement, sous l’empire romain, de son avatar rabbinique.

L’ouvrage comporte deux parties ("La Confédération israélite et Yahvé" et «La Constitution du peuple paria») et une annexe, «Les Pharisiens». La première partie établit d’abord la spécificité d’Israël et le rôle de l’alliance avec Yahvé («berith») pour la constitution sur la Terre Promise du peuple et de la royauté juive. Suivant une dialectique comparatiste, Weber distingue Israël des Grecs, mais aussi de ses voisins égyptien et mésopotamien, tout en montrant la part relative des emprunts ou des héritages. Israël naît de l’union de clans et de tribus autour de rois censés servir Yahvé : ce dernier, tenu pour responsable de la libération de l’esclavage d’Egypte, est d’abord un dieu (ouranien) parmi d’autres, mais évince peu à peu les autres cultes, jusqu’à devenir le seul vrai Dieu face aux idoles. Étranger, il devient Dieu protecteur et allié contractuel ; ses commandements relèvent d’abord du traité de fait, avant d’être compris comme expression d’un ordre de la nature dont Yahvé est le maître et créateur. Un processus de rationalisation mène à une unification de la religion et des rites, à un vrai monothéisme référé aux patriarches mais surtout à Moïse et à l’Arche, puis avec David et Salomon, au Temple, tandis que la royauté nationale se met en place par-dessus les anciennes hiérarchies sur une société à dominante agricole mais urbanisée et marchande.

La seconde partie traite des transformations de la prophétie en milieu juif (stades pré-exilique, exilique et post-exilique) et des types historiques de prophètes : ces «démagogues exaltés» se soucient de la volonté de Yahvé plus que des rois et de l’intérêt politique du peuple, à la différence de l’idéal civique grec, ce qui ne les empêchent nullement de jouer un rôle conscient dans les affaires politiques et de comprendre les situations géostratégiques du moment. Les «prophètes de malheur», avec leur violence rhétorique, intéressent particulièrement Weber, car les catastrophes qui s’abattent sur le peuple les poussent à développer au nom de Dieu et en référence à la Torah, en bouches de vérité difficile, des discours de salut, éthiques et eschatologiques en contradiction avec une partie des pouvoirs. Démagogues ? M. Weber lit souvent ces phénomènes en sociologue politique et y voit presque de la psychopathologie dans une société aux prises avec des tensions et transformations. La prophétie devient alors une expression religieuse des crises socio-politiques. On voit bien que la «neutralité axiologique» n’échappe pas longtemps à la pente dépréciative devant le religieux. A moins que Weber ne distingue le plan éthique de la prétention prophétique à corréler morale et politique ? Il aurait été utile ici de situer Weber par rapport à la question du statut de la religion : comme selon Durkheim, une fonction psycho-sociale du groupe pour fonder son organisation ? La seconde partie traite aussi des autres phénomènes du judaïsme antique tardif : rabbins, pharisiens, esséniens et zélotes. La problématique du devenir-paria revient à chercher dans les expériences traumatiques du judaïsme les raisons de sa morale plébéienne voire de "ressentiment" (d'esclaves, aurait dit Nietzsche), préparant la voie à un messianisme d'attente infinie, inactif et culpabilisé, culminant dans la ghettoïsation.

On regrettera des oublis dans le glossaire, où la cohérence des choix n’est pas évidente : il est certes bon de rappeler les termes hébreux translittérés par Weber et couramment utilisés par lui, ainsi que la notion de «paria», mais par exemple, pourquoi ne pas revenir sur les notions-clés de sa pensée et expliquer ce que signifient au juste «rationalisation» et «rationnel», «bourgeois», «petit-bourgeois», «philosophie rationaliste/bourgeoise», «démagogue» et autres catégories sociologiques, parfois apparemment anachroniques, termes qui ont un usage wébérien et reviennent sans cesse au cours du texte ? Le lecteur aimerait au moins en préface ou en note des explications sur ce «modernisme» appliqué à l’antiquité. Même si l’historien comprend, le lecteur sera-t-il à l’aise devant «la tradition d’antichrématisme» des prophètes ou la notion d’«hagiolâtrie» ? Weber circule avec aisance, comme ses éditeurs peut-être, dans cette terminologie, mais il n’est pas sûr que ce soit le cas de tous les lecteurs. Le plus ennuyeux est que le terme «paria» ne figure ni dans le glossaire ni dans l’index. Un index et des annexes supplémentaires avec chronologie et présentation des grands personnages politiques et religieux du judaïsme auraient donc été utiles. La lecture de l’ouvrage en aurait été facilitée. Car malgré le découpage du texte en chapitres et sous-chapitres thématiques, le texte est dense et l’argumentation parfois un peu difficile à suivre. Comme Weber ne nous a pas laissé de conclusion, le lecteur devra rester bien concentré et prendre quelques notes !

Ce texte n’est donc peut-être pas un manuel très utilisable, mais c’est une étude fort intéressante à plus d’un titre : très informé, quoique daté à certains égards, il témoigne de l’état des études historiques sur le judaïsme pendant la Première Guerre mondiale ; fruit d’un travail énorme et méthodique, il reste une synthèse vigoureuse, articulée et riche, largement utilisable pour le lecteur contemporain ; il constitue enfin un testament méthodologique mais aussi intellectuel de la part de Weber, et attirera l’attention des sociologues et des philosophes que son œuvre continue de passionner. Enfin, signalons que Weber a stimulé ou contribué à stimuler une renaissance, notamment allemande, des études sur le judaïsme et la nature du peuple juif : qu’on pense à Leo Strauss, G. Sholem, Leo Baeck ou encore Jacob Taubes. De ce dernier, on trouvera une excellente analyse historico-critique du livre de Weber dans Le Temps presse : du culte à la culture (Seuil, 2009).


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 20/07/2010 )
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