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Histoire & Sciences sociales  ->  Antiquité & préhistoire  
 

Retour à Lucy
Claudine Cohen   Femmes de la préhistoire
Tallandier - Texto 2019 /  10 € - 65.5 ffr. / 280 pages
ISBN : 979-10-210-3688-8
FORMAT : 12,0 cm × 18,0 cm
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Si l'histoire est toujours tributaire des filtres idéologiques conscients ou inconscients des historiens, il en est de même de la préhistoire. Ce fort long et lointain âge des origines de l'Homme ne nous est connu que par des indices, des signes plutôt que par des preuves ou des témoignages et, quoique diverses sciences permettent désormais des datations plus précises et la prise en compte d'un plus grand nombre de ces indices, de détails significatifs, on reste tributaire d'hypothèses très fragiles, d'interprétations et d'extrapolations basées sur des théories, des grilles de lecture, ou des comparaisons avec des situations et des contextes dont on ne saura jamais s'ils sont vraiment commensurables, assurément valides.

Et pourtant, quelle passionnante époque et quel passionnant travail que celui du paléontologue ! Car la première chose qu'arrive à faire passer la philosophe et paléontologue Claudine Cohen, c'est l'émerveillement que suscite cette recherche sur des bouts d'os, des éclats de pierre, des petites statues et les endroits où on les trouve : la beauté du silence que le temps a posé sur la complexité d'êtres qui vivaient des existences si différentes... Cet émerveillement est d'autant plus grand que l'on apprend finalement beaucoup sur un sujet aussi pointu que celui des femmes, leur conformation physique, leur statut, leur rôle social, leurs émotions, etc. Et puisque Cohen passe en revue les diverses manières dont on a interprété, négligé et même parfois oublié les traces de vie de ces femmes, on en comprend d'autant mieux les sociétés auxquelles les savants appartiennent – et les enjeux qui émergent...

Depuis les années 1970, les études de genre, amenées par les remises en cause féministes du patriarcat, ont peu à peu ramené les femmes au centre des recherches historiques et paléontologiques ; or, si l'on peut parfois déplorer le grotesque de certaines vulgates et de certaines veines idéologiques qui en sont issues, il faut reconnaître que cette perspective axée sur les femmes est un apport considérable dans la compréhension de l'origine et des spécificités humaines. Cohen part du reste d'un premier constat : c'est que les représentations, les imageries (en ce compris scolaires), des plus savantes aux plus vulgaires, mettent en avant des hommes (et des activités conçues comme masculines), la femme n'apparaissant vraiment qu'avec la découverte des ossements de Lucy, laquelle fut conçue comme une sorte de mère de l'humanité alors... qu'elle n'est peut-être même pas une femme !

Là dessus, ces représentations tournent autour d'une imagerie de femmes victimes de violences, de femmes objets sexuels ou de femmes jouant un rôle de mère dans une famille nucléaire. L'auteure voue ses trois premiers chapitres à faire l'inventaire et à discuter des matériaux d'étude : bouts d'ossements, crânes, dents, mâchoires, os divers, qui posent la question peut-être pas seulement biologique du dimorphisme sexuel (car certains chercheurs défendent l'idée qu'il serait non pas la cause de la domination masculine mais sa conséquences, les femmes ayant été soit privées de certains aliments, soit sélectionnées en faveur de traits qui assuraient leur domination), sépultures et foyers, objets culturels, parmi lesquels des outils et des statues comme les fameuses et magnifiques Vénus (dont certains exemples sont présentés et commentés dans l'ouvrage), objets de cultes ou d'initiation, représentations du désir ou de la fertilité, parfois instruments, peut-être même simple représentations du réel. Ces statuettes généralement sans visage sont très stylisées, parfois très détaillées, d'autre fois sexuellement ambivalentes.

Le chapitre trois étudie ce qui biologiquement distingue les femmes des autres femelles animales : la perte des signes visibles de l'oestrus, sans doute due à la bipédie, et qui amène la séparation entre le génital et le sexuel et diverses conséquences hypothétiques : désordres sexuels devant être régulé par des règles de parentés, fondation de couples avec un jeu de dissimulation de l'ovulation forçant le mâle à rendre des services (nourriture, protection) à la femelle ; le rythme physiologique (ovulatoire) féminin qui se superpose au cycle de la lune et l'imaginaire ainsi que les rites, tabous et interdits qui l'accompagnent ; l’allaitement très long (plusieurs années, et qui est encore d'actualité durant la période historique, notamment au moyen-âge, où il est même un moyen contraceptif), lequel permet une communication et des apprentissages plus intenses et nombreux ; la durée de vie, bien plus longue elle aussi (notamment au-delà de la ménopause), et qui permet l'avènement des grands-mères et donc d'une véritable solidarité féminine particulièrement utile dans l'éducation des enfants. Par comparaison avec les chasseurs cueilleurs d'aujourd'hui, on peut supposer que la fertilité était contrôlée, par des interdits limitant l'accès aux femmes fertiles, des infanticides, des substances contraceptives et abortives. On peut aussi supposer qu'avec la sédentarité et la domestication des plantes (laquelle doit fort probablement beaucoup aux femmes), la donne du contrôle des naissances change, tout autant que s'impose l'endogamie qui permet de conserver le patrimoine.

Le chapitre quatre expose les spéculations sur le travail féminin. Là encore, les données comparatives des peuples de chasseurs cueilleurs sont abondamment usitées ; si ces données sont valides, alors le rôle des femmes est loin d'être passif dans la chasse et le charognage, notamment comme rabatteuses extrêmement mobiles, ou découpeuses de viande. Il est même possible qu'une autre activité considérée comme féminine, la collecte et la cueillette, ait eu un rôle bien plus considérable que la chasse dans l'hominisation, non seulement nutritionnel, mais social, puisque c'est la cueillette qui aurait amené la collaboration et les normes de distribution, et non pas (seulement) la chasse. Les témoignages archéologiques en attestent (squelettes et dentitions sans graves carence), l'alimentation des hommes préhistoriques était bien plus riche et équilibrée qu'on l'a longtemps dit, et le travail des femmes y était nécessairement pour beaucoup, d'autant que, même si l'on se plie aux clichés qui en font des sédentaires du foyer, alors la maîtrise du feu, de la cuisson et de la conservation des aliments (les viandes fumées, par exemple) était de leur ressort. Quant au travail technique, rien n'indique qu'il ait été – comme le prétend l'imagerie commune de la préhistoire – réservé aux hommes, ni la taille des outils en pierre, ni la fabrication de cordes, de textiles, la vannerie, la fabrication d'objets de portage, de filets, de paniers, etc. De plus, la représentation très fine de certains de ces objets dans les cultures révèle que ces objets étaient valorisés – et que donc leurs auteurs l'étaient aussi probablement.

Le chapitre cinq traite du pouvoir. Le premier point que souligne Cohen, c'est que si le savoir amène le pouvoir, alors, eu égard aux activités mais aussi aux connaissances de leurs particularités corporelles, les femmes n'en manquaient probablement pas. Une hypothèse pourrait par contre faire remonter l'inégalité des sexes à une invention technique, l'araire au soc de métal est inventé. Sans que ne le souligne l'auteure, il faut mentionner que cette hypothèse est d'une certaine manière corroborée, ou rendue plus plausible, par des cas observés dans diverses sociétés, dont un mentionné par Majid Rahnema dans Quand la misère chasse la pauvreté à propos de la culture des patates dans certaines montagnes en Amérique du sud. Cohen bat par contre en touche les hypothèses de cultes de la Déesse mère du néolithique.

Le sixième chapitre évoque les violences faites aux femmes et la domination masculine. Elle s'oppose avec raison au réductionnisme des théories sociobiologiques qui ancrent les comportements sexuels et de domination dans la biologie ; or ces comportements ne sont universels ni chez les primates, ni chez les humains. Cependant, la domination masculine se manifeste avec la maîtrise des métaux, et l'on en trouve des traces archéologiques assez claires dans certaine sépultures, entre autres, des morts d'accompagnement.

On retiendra dans l'argumentaire de Cohen que ce que l'on sait des femmes tient d'une part dans l'absence de preuves matérielles des thèses plutôt sexistes qui ont longtemps caractérisé la paléontologie, d'autre part, dans l'existence de présomptions concordantes, obtenues déductivement ou par comparaison avec des situations ultérieures mais bien renseignées, et enfin dans la redécouverte de la complexité oubliée des multiple métiers qu'exige le travail «domestique», si tant est que vraiment les femmes se soient jamais contentées de celui-ci.


Frédéric Dufoing
( Mis en ligne le 08/07/2019 )
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