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Histoire & Sciences sociales  ->  Antiquité & préhistoire  
 

La romanité mise à nu
Pierre Cordier   Nudités romaines - Un problème d'histoire et d'anthropologie
Les Belles Lettres - Etudes anciennes 2005 /  45 € - 294.75 ffr. / 428 pages
ISBN : 2-251-32658-8
FORMAT : 16,0cm x 24,0cm

L'auteur du compte rendu: Michel Blonski, agrégé d'Histoire, travaille en doctorat sous la direction du professeur François Hinard, à l'université de Paris IV, sur les problèmes du rapport au corps dans la civilisation romaine.
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L’ouvrage de Pierre Cordier, professeur d’histoire romaine au Mirail (Toulouse), nous gratifie d’un ensemble d’analyses pénétrantes et stimulantes sur les conceptions romaines de la nudité, ou plutôt des nudités, et leur relation avec la façon romaine de traiter le corps. Avec la manière aussi dont le langage du corps (appliqué ou non à des réalités corporelles) permet de définir une identité, un mode d’être, spécifiques aux Romains.

L’étude du problème des nudités romaines passe par une analyse en divers points qui à première vue ne semblent pas toujours liés. L’auteur commence par une «anthropologie romaine de la nudité» : celle-ci est reliée à tout ce qui contredit la nature sociale et civilisée de l’homme vivant dans le cadre «normal» de la cité. Le fait de s’habiller, ne serait-ce que d’un pagne ou d’un cache-sexe, est signe de l’entrée de l’homme dans une communauté réglée ; à l’inverse, le bébé qui naît, lâché dans la nature et pas encore marqué du sceau de la culture humaine, est nu ; sont nus aussi – c’est du moins ce que se représentent les Romains – les peuples aux confins de la terre, incapables de contacts policés et de se plier à des lois permettant leur entrée dans l’humanité véritable.

Cette présentation générale de la connotation négative, ou plutôt de témoin du «degré zéro de la culture», de la nudité pour les Romains, est suivie d’un ensemble de chapitres développant et analysant les situations de la vie du Romain dans lesquelles elle apparaît : fait-elle sens ? A quoi répond-elle ? Questions auxquelles P. Cordier répond avec beaucoup de finesse et de subtilité. Il faut bien préciser, avant tout chose, que pour les Romains, le fait de référer à la nudité, à la dénudation, au nu, ne signifie pas automatiquement, loin de là, une nudité physique (celle à laquelle nous pensons immédiatement). Comme on le voit à travers ce livre, la catégorie de la nudité, si tant est qu’on puisse l’isoler, ne se peut comprendre que reliée à un certain contexte : dans telle situation, un état donné est nudus ; le même état, dans une autre situation, ne sera plus qualifié ainsi. Il faut ajouter à cela l’importance capitale du fait même de la transition de l’état habillé à l’état nu, de la dénudation opposée à la nudité : se dénuder, c’est utiliser les données culturelles de l’habillement ou de l’équipement dont on se couvre, à une fin particulière. C’est donc rester dans la culture que de se dévêtir : à cette condition par conséquent, la dénudation peut être perçue comme un langage particulier, et la nudité ainsi obtenue apparaître comme une forme d’habillement. A cette grille d’analyse, il faut en ajouter une autre : celle qui renvoie la dénudation à un acte : est-elle volontaire ou non, est-elle voulue ou subie ? En fonction de cela, sa signification peut changer du tout au tout.

Le cadre de la vie militaire, dans lequel mention de la nudité peut être faite, montre ainsi les caractéristiques variables des situations auxquelles elle s’applique : la nudité renvoie à une expression de la vulnérabilité ; est «nu» le soldat dont la situation dans le combat, dans le cadre martial, ne lui permet pas de faire son devoir de façon adéquate ; la nudité militaire renvoie également à la situation du corps d’armée qui, incapable de se régler à des commandements, à des exigences spécifiques, perd son caractère ordonné et maîtrisé, se transforme d’organisation de soldats à un amas de combattants incapables et vulnérables. Elle suggère une «rupture dans le système des valeurs mises en jeu par le combat» : et de même que les peuples aux extrêmes limites de la terre, les Barbares combattent «nus», et cette nudité est le signe de leur faiblesse et de leur anarchie.

L’opposition entre sauvagerie «nue» et cité «habillée» apparaît bien évidemment dans le cœur même de la cité : le Forum et la vie politique. Il est courant de dire que l’homme romain qui fait de la politique, qui participe en tant que citoyen à la vie de la cité, apparaît en toge. Celle-ci est en effet la tenue civique. Mais on peut aller plus loin et dire que celui qui ne s’en revêt pas, s’il cherche malgré cela à entrer dans la sphère civique, apparaît nudus : l’absence de toge, d’un point de vue socio-politique, vaut nudité. On voit ainsi, de manière particulièrement claire, la nature relative de celle-ci, qui ne saurait apparaître comme une catégorie autonome, mais comme le signe d’une inadéquation de tel état à tel contexte. Celui qui dénude telle partie de son corps sur le forum (le bras de l’orateur qui théâtralise son langage ; le soldat qui exhibe ses cicatrices et montre son courage au service de la cité) fait parler son corps en fonction du message qu’il veut faire passer et appuyer. Il utilise ainsi le processus de dénudation pour appuyer sa situation civique et la reconfirmer.

La nudité subie est en revanche un signe de dégradation. Un contexte de dénuement peut de la sorte être marqué du signe de la nudité. Le pauvre dispose de peu d’éléments pour signaler, par le soin qu’il apporte à son apparence, son appartenance à une communauté : en tant que tel, il apparaît donc nu. Compte tenu du caractère relatif de la pauvreté à Rome (un sénateur est «pauvre» quand, entre autres, il a du mal à tenir son rang), on comprendra l’extension assez large de l’état de nudité ainsi compris : est nu celui qui a du mal à réunir des moyens d’action appropriés. A l’inverse, la nudité du philosophe ou du Cynique n’apparaît pas comme dégradante : car elle est voulue, et prend sa valeur précisément dans cette relation avec une décision volontaire. Preuve supplémentaire de ce que la nudité n’a pas de signification en elle-même, et doit toujours être reliée à un contexte social et individuel bien précis.

Ces points de vue, ces analyses, peuvent être étendus à d’autres cas dans lesquels la situation défavorable d’un individu est retranscrite en termes décrivant une nudité subie : le prisonnier de guerre (soldat «nu», vulnérable et dépendant du bon vouloir de son vainqueur), l’esclave lorsqu’il passe en vente, et se trouve livré aux regards intégraux de l’acheteur ; le mort abandonné, retranché de la communauté et de l’espèce humaine par l’absence des rites funéraires : tous ceux-là, dans tel ou tel contexte, apparaissent «nus» et de ce fait, soumis ou dévalorisés.

On voit ici la profondeur des analyses liées à la prise en compte du regard sur la nudité, et sa contextualisation à travers l’idée de dénudation. Cela doit également être pris en compte dans l’analyse de nudités rituelles, dont on comprendra la signification plus diverse et plus complexe au regard de toutes ces investigations. Toutes ces matrices d’interprétations permettent ainsi de jeter un regard neuf et subtil dans les chapitres suivants, traitant de la création de la nudité obscène (le mot nudité étant encore ici à prendre dans un sens très large, allant de la nudité physique montrant ce qu’il ne faut pas montrer, à la «nudité» du langage), ou de la nudité issue de mécanismes érotiques.

A partir de ces éléments, l’auteur, dans les derniers chapitres de l’ouvrage («gymnase et nudité», «la nudité en images»), prolonge ses investigations dans une perspective plus vaste : montrer l’articulation du langage romain de la nudité, qui prend forcément en compte les habitudes du monde hellénique, mais qui les englobe, les dépasse. Les langages dits grecs de la nudité sont inclus, comme mode différent de l’être, mais faisant partie des codes de conduite du Romain dans tel ou tel contexte bien précis (on est nu au «gymnase», mais pas de la même manière que le Grec dans la palestre, et pas avec la même signification : là où la nudité du Grec signale la formation de l’éphèbe et du futur citoyen, celle du Romain montre au contraire la détente accordée à celui qui n’exerce pas, momentanément, ses activités civiques). La nudité, dans ses multiples dimensions, est ainsi le témoin de l’identité plurielle du Romain, et lorsqu’elle apparaît comme grecque, c’est pour mieux faire ressortir le caractère englobant de la romanité. On termine donc le livre sur des analyses beaucoup plus larges : l’étude de la constitution d’une culture, d’une identité, qui utilise les identités qui l’environnent pour mieux se définir et les inclure en elle-même.

On l’aura vu, l’auteur évite en permanence de tomber dans le piège de l’analyse statique. Il n’oppose pas, tout simplement, des états «nus» à des états «habillés». Au contraire, il s’attache à décrypter les variations de sens, dans le geste, le mouvement, le contexte, les transitions (le passage du nu à l’habillé peut être plus important en lui-même que les situations de départ et d’arrivée) ; il rend signifiants les plus petits détails, différenciant ainsi les situations dans lesquelles ils apparaissent a priori semblables. Au service de cette analyse, une utilisation très fine des modes d’approches issus des sciences humaines, qui, appliquée à des cas particuliers issus des sources anciennes, confine parfois même à une certaine virtuosité.

A ce titre donc, le livre de Pierre Cordier compte parmi les ouvrages les plus stimulants publiés récemment : non seulement à titre de point d’orgue de toute une série d’analyses de la «romanité», du corps et de l’identité, mais aussi de point de départ pour des enquêtes ultérieures.


Michel Blonski
( Mis en ligne le 14/04/2006 )
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