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Histoire & Sciences sociales  ->  Antiquité & préhistoire  
 

Aux armes citoyens
Violaine Sebillotte Cuchet   Libérez la patrie ! - Patriotisme et politique en Grèce ancienne
Belin - L'antiquité au présent 2007 /  26 € - 170.3 ffr. / 365 pages
ISBN : 2-7011-4361-6
FORMAT : 14,0cm x 20,5cm

L'auteur du compte rendu : Sébastien Dalmon, diplômé de l’I.E.P. de Toulouse, est titulaire d’une maîtrise en histoire ancienne et d’un DEA de Sciences des Religions (EPHE). Ancien élève de l’Institut Régional d’Administration de Bastia et ancien professeur d’histoire-géographie, il est actuellement élève conservateur à l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques. Il est engagé dans un travail de thèse en histoire sur les cultes et représentations des Nymphes en Grèce ancienne.
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Allez enfants des Grecs, libérez la patrie, libérez vos enfants et vos femmes…». Ce lointain «péan de Salamine» conservé par Les Perses d’Eschyle résonne encore aux oreilles du Français contemporain qui connaît sa Marseillaise. Mais il ne faudrait pas en déduire que la patrie et le sentiment patriotique recouvraient pour les Grecs de l’Antiquité la même réalité que pour les révolutionnaires de 1792 ou nos compatriotes.

Dans ce livre, issu de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne en 1996, l’auteure écarte en effet d’emblée cette tentation d’universalité anachronique (que l’on trouve chez Maurice Barrès, mais aussi chez l’antiquisant Fustel de Coulanges). Elle s’interroge plutôt sur la façon dont le sentiment patriotique a été construit au sein d’une organisation sociale précise, celle de la cité grecque, dont les démocraties occidentales sont certes héritières, mais dont elles se sont aussi largement démarquées. Elle questionne ainsi la spécificité historique de la patrie en Grèce ancienne, se livrant dès l’introduction à une étude du mot grec patris (et de ses dérivés patrê, patrôos, patrios, patriôtis), qui renvoie dès Homère à une «terre des pères» qu’il s’agit de défendre, englobant à la fois l’idée d’enracinement géographique et celle d’appartenance à un groupe humain fondé sur l’héritage, réel ou fictif, patrilinéaire. Il convient d’ailleurs d’articuler la définition de la communauté comme patris, pensée sur le mode affectif de la métaphore familiale, avec la définition bien plus orthodoxe de la cité (polis), en essayant de comprendre comment les citoyens pouvaient se sentir appartenir à la cité au point d’accepter de lui donner leur vie. Violaine Sebillotte Cuchet en vient à s’intéresser ainsi à la notion de consentement, bien étudiée par les historiens de la Grande Guerre, ainsi qu’à celle d’aliénation. Cette attention sur l’aspect affectif l’engage à décrire des désirs repérables dans des discours, même si l’intériorité des émotions reste inaccessible à l’historien.

Dans la première partie, «Des terres et des hommes», elle commence son cheminement par l’Ulysse d’Homère, car il permet de souligner d’emblée le lien de nature identificatrice entre l’individu et la terre qu’il nomme sa patrie (patris gaia). A Ithaque, c’est un Ulysse particulier qui se construit. La patrie d’Ulysse est une terre royale, possession d’un lignage où les membres de la maison, le père, l’épouse, le fils, ont chacun un rôle à jouer. Le deuxième chapitre analyse des discours plus généraux, dispersés dans les sources (Homère, Théognis, corpus hippocratique, Hérodote), sur les équivalences entre les terres et les hommes qui les habitent, montrant que la construction des identités humaines se fait en liaison avec des territoires. Dans les poèmes homériques, une opposition majeure sépare les descriptions de paysages rocailleux (Ithaque) et celles de paysages de plaines riches et humides (Troie). Dans la poésie aristocratique mégarienne, le lien avec la terre est plus ténu : l’exilé qui pleure sur sa patrie perdue ne souffre que parce qu’il est privé de son pouvoir. Hippocrate oppose les terres grasses qui donnent des hommes mous aux terres dénudées qui engendrent des conquérants, thématique que l’on retrouve dans Hérodote, avec le discoure de Cyrus renonçant à s’installer sur une nouvelle terre plus riche que sa Perse natale, malgré le souhait de certains nobles de sa cour. La question cruciale est en effet de savoir si l’on sera les meilleurs parce que l’on est les plus riches ou parce que l’on est les plus forts. Les Achéens de l’Iliade ont fait le même choix que Cyrus, contrairement aux aristocrates mégariens abonnés aux plaisirs issus de la richesse agricole.

Le troisième chapitre s’intéresse au cas spartiate, qui offre deux représentations identitaires opposées : d’une part, les Lacédémoniens sont un peuple de guerriers conquérants, venus d’ailleurs (ayant ainsi un lien plus ténu au territoire), disposant d’une Constitution (politeia) qui modèle les corps en liaison avec un paysage montagneux et rocailleux (le Taygète). Entravés par leur attachement à la terre, et notamment à la plaine et aux espaces humides, les hilotes laconiens et messéniens représenteraient, en contrepoint, une face paysanne et servile de leur identité. Le quatrième chapitre traite de l’identité patriotique athénienne. Au contraire du modèle spartiate, Solon lie la «terre noire» attique à la liberté et à l’enracinement de ses citoyens. Le lien avec la terre se fait plus ténu dans le récit d’Hérodote, quand Thémistocle envisage un moment la reconstitution de la cité, menacée par les Perses, en Grande-Grèce. Avec Thucydide, l’accent est mis sur la cité péricléenne enracinée dans le roc de l’Acropole mais également ouverte sur les marchés maritimes d’un empire littoral lui apportant à la fois la liberté, la force, la puissance et la richesse.

La deuxième partie, «La parenté politique», s’arrête ensuite sur la façon dont les cités (essentiellement Athènes, mieux documentée) intègrent la dimension de l’ancestralité. Les tombes des ancêtres ne renvoient pas seulement à des cultes privés, mais sont surtout dotées d’une valeur civique et idéologique. L’ancestralité devrait être reconnue comme une proclamation efficace pour dire l’unité de l’ensemble de la communauté politique. Néanmoins, elle contient la question de la pluralité des pères (Héphaïstos, Apollon Patrôos, ce dernier étant plus un ancêtre qu’un père), ainsi que celle de la coexistence des frères. L’attachement à la cité devenue patrie par ses pères communs passe ainsi par des représentations antagonistes comme le montre l’exemple de l’Anabase de Xénophon, excellent lieu d’observation d’une communauté en construction. La façon dont celle-ci s’élabore, selon l’axe patrilinéaire de l’ancestralité, et selon l’axe de la solidarité fraternelle par le biais de l’«amitié», souvent opposés, prouve la coexistence difficile de ces deux modèles dans les cités.

La troisième partie, «Mourir pour la patrie», expose d’abord la rhétorique patriotique, discours technique et persuasif qui joue sur les émotions et la psuchè, pouvant de ce fait se révéler manipulateur. Il ne faut donc pas sous-estimer l’efficacité de ce type de discours, conduisant à l’intériorisation de la relation avec la communauté et au consentement, par le don total de soi, qui peut conduire jusqu’au sacrifice. Un des modes de persuasion est de passer par la représentation de la terre ou de la cité comme une mère. Le lien du paysan à sa terre est considéré comme le plus efficace pour garantir la défense du territoire de la cité, mais c’est plutôt en fait la propriété de la terre qui importe. Le genre féminin de la patris renvoie selon Violaine Sebillotte Cuchet à celui de la terre, qui semble instituer entre l’habitant et le territoire un lien d’intime proximité, identitaire et affective, parfois explicité sous le terme de mêter (mère). Elle revient sur les analyses de Nicole Loraux sur les mythes d’autochtonie comme exclusion des femmes et du féminin, pour souligner que dans ces différents mythes la figure de la mère semble au moins aussi nécessaire que celle du père. La meilleure façon d’exprimer le lien affectif le plus contraignant passe par la métaphore des parents, père et mère à la fois. Mais la métaphore de la terre-mère est destinée à prendre, dans un contexte militaire, un sens tragique : celui de l’exigence du retour du don, sous la forme de la vie donnée pour la patrie. Il en va ainsi à Thèbes du sacrifice de Ménécée, mais aussi, notamment à Athènes, des glorieuses jeunes filles (parthénoi) qui donnent leur vie pour sauver leur cité (Chthonia fille d’Erechthée, les Hyakinthides, les Leokorai, sans parler du modèle épique d’Iphigénie). Pour Violaine Sebillotte Cuchet, c’est moins leur virginité qui importe (le terme parthénos renvoie moins à l’idée de pureté virginale qu’au statut de jeune fille non mariée) que leur fidélité exemplaire à la famille de leur père (et par extension, à la patrie). Cela expliquerait que les «vierges» soient proposées en modèle patriotique aux guerriers combattants.

L’ouvrage de Violaine Sebillotte Cuchet est original dans la mesure où il prend, sur certains points, le contrepied des thèses de Nicole Loraux, tout en s’inscrivant, comme l’auteure des Enfants d’Athéna (Points Seuil, 1990) dans une optique d’histoire des genres et du politique. Mais elle réhabilite la place du féminin dans les constructions politiques et identitaires des Grecs, ouvrant un large champ à la recherche dans ce domaine. Elle rejoint cependant la Nicole Loraux de La Voix endeuillée (Gallimard, 2001) en s’intéressant au versant sentimental et affectif du politique qui s’exprime à travers la tragédie, pointant les liens ténus entre l’héroïsme et la folie. C’est cette façon de mettre en lumière la subjectivité du politique qui contribue sans doute à conférer une troublante actualité à la patrie.


Sébastien Dalmon
( Mis en ligne le 13/02/2007 )
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