L'actualité du livrerencontre rencontrefemme Mercredi 23 septembre 2020
  
 
     
Le Livre
Histoire & Sciences sociales  ->  
Biographie
Science Politique
Sociologie / Economie
Historiographie
Témoignages et Sources Historiques
Géopolitique
Antiquité & préhistoire
Moyen-Age
Période Moderne
Période Contemporaine
Temps Présent
Histoire Générale
Poches
Dossiers thématiques
Entretiens
Portraits

Notre équipe
Littérature
Essais & documents
Philosophie
Beaux arts / Beaux livres
Bande dessinée
Jeunesse
Art de vivre
Poches
Sciences, écologie & Médecine
Rayon gay & lesbien
Pour vous abonner au Bulletin de Parutions.com inscrivez votre E-mail
Rechercher un auteur
A B C D E F G H I
J K L M N O P Q R
S T U V W X Y Z
Histoire & Sciences sociales  ->  Antiquité & préhistoire  
 

L’homme qui devint dieu
Pierre Sineux   Amphiaraos - Guerrier, devin et guérisseur
Les Belles Lettres - Vérité des mythes 2007 /  31 € - 203.05 ffr. / 276 pages
ISBN : 978-2-251-32441-8
FORMAT : 15,0cm x 22,0cm

L'auteur du compte rendu : Sébastien Dalmon, diplômé de l’I.E.P. de Toulouse, est titulaire d’une maîtrise en histoire ancienne et d’un DEA de Sciences des Religions (EPHE). Ancien élève de l’Institut Régional d’Administration de Bastia et ancien professeur d’histoire-géographie, il est actuellement élève conservateur à l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques. Il est engagé dans un travail de thèse en histoire sur les cultes et représentations des Nymphes en Grèce ancienne.
Imprimer

Après s’être consacré à Asklépios et au rite d’incubation attesté dans de nombreux sanctuaires guérisseurs du monde grec, Pierre Sineux s’intéresse dans son nouveau livre à la figure quelque peu méconnue d’Amphiaraos. L’enquête ne prétend pas à l’exhaustivité, tant la figure est complexe. L’auteur ne cherche pas non plus à restituer à tout prix une cohérence monolithique illusoire. Il souhaite plus modestement mettre en évidence un ensemble de données, de détails significatifs, de relations multiples entre cette puissance divine et son environnement peuplé d’hommes, de héros et de dieux, venus à sa rencontre ou à son encontre, aussi bien dans les récits mythiques que dans ses sanctuaires.

Amphiaraos n’est pas un dieu comme les autres. Il est né homme, même pas demi-dieu (sauf dans la version qui en fait le fils d’Apollon et non celui d’Oiklès, descendant du devin Mélampous). Personnage des Sept contre Thèbes d’Eschyle, il est tout d’abord le héros d’une épopée perdue, probablement antérieure à l’Iliade, la Thébaïde. Par la suite, les sources grecques puis latines (notamment Stace) ayant évoqué la figure d’Amphiaraos ont assurément puisé dans cette œuvre perdue. Mais si l’ensemble des récits auxquels appartient Amphiaraos se situe au croisement de légendes thébaines et argiennes, il y eut un moment, notamment chez les tragiques du Ve siècle av. J.-C., où l’on vit apparaître les Athéniens, leur roi Thésée se mêlant en effet de l’épilogue de l’expédition des Sept contre Thèbes. En même temps, compte tenu des similitudes qu’Amphiaraos entretient avec Asklépios, le dieu médecin, l’introduction de son culte à Oropos (alors sous contrôle athénien), renvoie a priori à la question de l’introduction du culte d’Asklépios à Athènes, qui a lieu dans les mêmes moments (dans les années 420), en réponse à l’échec des médecins, des cultes et des oracles traditionnels devant l’ampleur des troubles nés de la «peste» du début de la guerre du Péloponnèse. Les Athéniens ont ainsi pu se réapproprier la figure du héros épique, lyrique et tragique, du guerrier et du devin disparu dans les environs de Thèbes, et qui serait réapparu, comme dieu, dans la source du sanctuaire d’Oropos.

Le premier chapitre s’intéresse au thème des querelles et des conflits qui traversent la légende d’Amphiaraos. Le héros appartient à la lignée des Mélampodides, l’une des familles régnantes d’Argos, en rivalité avec les deux lignées descendant de Bias (frère de Mélampous) et de Danaos. Amphiaraos tue le Biantide Talaos, père d’Adraste. Ce dernier fuit Argos mais se réconcilie finalement avec Amphiaraos et lui donne la main de sa sœur Eriphyle (dans le nom de laquelle on retrouve l’idée de «querelle», éris ; selon une autre tradition, Eriphyle appartiendrait à la lignée de Danaos, la troisième famille souveraine). Il revient à l’épouse d’Amphiaraos d’arbitrer à l’avenir toute dispute qui interviendrait entre son mari et son frère. Elle exerce ce rôle quand éclate le conflit suscité par l’arrivée du thébain Polynice (Polu-neikès : «Aux nombreuses disputes»), spolié de la royauté par son frère Etéocle. Adraste accueille le fugitif, lui donne sa fille en mariage, lui fournit une armée et se met en quête d’alliés. Amphiaraos refuse de l’assister, car ses dons divinatoires lui ont révélé que l’expédition serait un désastre, et qu’il n’en reviendrait pas. Amphiaraos apparaît donc dans ce récit à la fois comme un guerrier de rang royal et un devin (mantis), comme son ancêtre Mélampous. Mais il se voit forcé de participer à l’expédition contre Thèbes, Eriphyle, ayant pris parti pour son frère (elle avait été soudoyée par le collier d’Harmonie offert par Polynice). Avant de partir, il demande à son fils Alkméon de le venger, conduisant ainsi ce dernier au matricide. A la guerre, il fait cependant preuve de courage, de piété et de sagesse, ne partageant pas l’hubris de ses pairs (notamment Tydée et Polynice, mais aussi le roi ennemi Etéocle).

Le deuxième chapitre traite du changement de statut d’Amphiaraos. Lors de la bataille, il disparaît dans des conditions singulières, englouti avec son char dans le sol ouvert par la foudre de Zeus. Cette «belle mort» fait resurgir l’image du terrible guerrier et du héros, pour qui l’irruption du roi des dieux parachève le destin. Son corps «engraisse» désormais le sol, lui donnant richesse et opulence. Le lieu de la disparition est situé près de Thèbes, et fournit le point de départ d’un culte oraculaire attesté dès Eschyle et Hérodote. Mais c’est à Oropos, ailleurs donc, qu’Amphiaraos est remonté, «devenu dieu» nous dit Pausanias. Cette anodos s’effectue par la médiation d’une source auprès de laquelle est installé le sanctuaire. C’est donc qu'à cette source est attribuée une valeur particulière qui peut être en rapport avec la présence du dieu et avec le mécanisme de l’inspiration par les consultants. Cette installation à Oropos s’accompagne de la volonté de revendiquer une certaine primauté par rapport au sanctuaire thébain, exploitant les potentialités divines du héros Amphiaraos (sans doute pourtant déjà reconnues à Thèbes). Le fils d’Oiklès est en effet adoré en tant que dieu (théos), et non comme un simple héros.

Le troisième chapitre s’attache à examiner les conditions historiques dans lesquelles l’introduction du culte a lieu sur le territoire d’Oropos, un lieu de frontière entre l’Attique et la Béotie, dans les années qui entourent la fin de la guerre d’Archidamos et avant que ne débute la guerre décélique. La relation entre le territoire et le sanctuaire tient à la nature de la divinité Amphiaraos telle que les Athéniens se la sont appropriée avant de la faire évoluer. Amphiaraos est un des héros de l’épopée des Sept contre Thèbes. Thésée et les Athéniens s’y voient donner le beau rôle en se mobilisant contre les Thébains (à l’époque historique alliés des Spartiates dans la guerre du Péloponnèse) pour récupérer les corps des chefs venus d’Argos (alliée d’Athènes dans le même conflit historique). Le sanctuaire devient un des lieux où s’exprime l’exaltation patriotique athénienne, car situé sur un territoire frontalier disputé, et consacré à un dieu dont le mythe avait conservé l’image de guerrier. Le culte d’Amphiaraos est également introduit à Rhamnonte (autre site frontalier), où il s’épanouit localement au rythme de la vie militaire. Au cours de l’époque hellénistique, le culte fait son apparition sur l’agora d’Athènes, tandis qu’Oropos échappe désormais à l’autorité des Athéniens ; il devient un lieu emblématique de l’identité civique.

Le quatrième chapitre aborde les pratiques rituelles au sanctuaire d’Oropos, en étudiant le déroulement des gestes et des comportements de ceux qui viennent accomplir le rite de l’incubation. Il convient d’abord d’observer certaines abstinences, afin de se purifier avant de «rencontrer» le dieu. Il semble ainsi que les prêtres privaient les consultants de nourriture pendant une journée. Ce jeûne était associé à l’interdiction de vin (que ce soit pour la consommation ou les libations). Il semble aussi, d’après un fragment de l’Amphiaraos d’Aristophane, que le consultant devait s’abstenir de consommer des fèves et des lentilles (faut-il y voir une influence pythagoricienne ?). Des pratiques rituelles impliquant l’utilisation de l’eau sont également attestées. La source sacrée était maintenue à l’écart de tout rite de purification et Pausanias ne lui attribue qu’un lien avec un rite d’action de grâce (on y jetait des pièces). Les vestiges d’une fontaine semblent en revanche liés avec des installations de bains (répondant à des préoccupations médicales). Le sacrifice de type thusia a bien sûr sa place avant l’incubation, le porc et le bélier constituant semble-t-il des victimes privilégiées. Effectué sur un autel monumental, il ne s’adresse pas qu’au seul Amphiaraos, mais à plusieurs puissances (dieux, déesses, Nymphes et dieux-fleuves, héros et héroïnes). Les consultants devaient aussi s’acquitter de l’éparkhè, taxe autorisant la consultation de l’oracle par incubation.

Le cinquième chapitre s’intéresse plus particulièrement à l’incubation, ce rite pendant lequel le consultant dort dans le sanctuaire en attendant une visite du dieu dans ses rêves, exprimant un oracle ou annonçant une guérison. Un lieu spécifique y est destiné, et l’on retrouve dans le culte oropien des éléments présents dans d’autres sanctuaires de dieux guérisseurs, comme celui d’Asklépios à Epidaure. Le but est ici oraculaire, mais la dimension guérisseuse se développe après l’introduction du culte en Attique. Dormir sur la peau de la bête sacrifiée (un bélier) ne constitue pas une obligation rituelle, mais plutôt un geste de piété individuelle. Les sacrifices et les offrandes qui, suivant le rite d’incubation, visent à rendre grâce à la divinité (consécration d’ex-voto sous formes de reliefs en pierre, dont certains représentent un membre du corps, ou la divinité guérissant le dédicant ; offrandes d’objets en métal précieux…).

Le sixième chapitre pose précisément la question de l’articulation entre fonction oraculaire et fonction guérisseuse. En Béotie, à la fin de l’époque archaïque, l’oracle d’Amphiaraos rivalisait avec les plus grands oracles du monde grec (Delphes, Dodone). A Oropos, les consultations de type strictement oraculaire finissent par disparaître de la documentation, tandis que la fonction guérisseuse prend le pas à partir de l’installation d’Amphiaraos à Oropos. Sa figure rassemble alors un certain nombre de traits de l’Asklépios épidaurien (présence d’Hygie, serpent…). Le déplacement du culte a donc permis la recomposition, à partir d’un ensemble de traits communs (liens avec Apollon, consultation par l’incubation, ancrage du culte autour d’une source), d’une figure cultuelle qui se dessine comme une sorte d’avatar d’Asklépios.

Le livre, toujours clair, se lit facilement et son plan se déroule de manière très logique. Les sources archéologiques, épigraphiques et iconographiques sont convoquées avec autant d’importance que les sources littéraires (les quinze pages de figures à la fin de l’ouvrage sont ainsi fort appréciables). L’index général, très utile, ne se contente pas des seuls noms propres, mais renvoie aussi à des notions et des noms communs (y compris en grec translittéré). On ne saurait reprocher à l’auteur de passer un peu vite sur certains éléments (sur les relations cultuelles avec d’autres puissances, notamment les Nymphes, ou le rôle de médiation entre deux statuts que semble remplir la source, pouvant faire l’objet de rapprochements intéressants avec d’autres figures de mortels divinisés, comme Hylas par exemple), le format court de son livre lui interdisant des développements trop importants. Les références bibliographiques permettent au reste au chercheur d’approfondir les points qui l’intéressent. Ce travail intelligent et très stimulant d’histoire religieuse invite à poursuivre les études sur un polythéisme grec dont on ne soulignera jamais assez la complexité des relations panthéoniques et l’importance des contextes locaux, qui invitent à la modestie celui qui serait tenté par des généralisations souvent trop simplificatrices.


Sébastien Dalmon
( Mis en ligne le 28/04/2007 )
Imprimer
 
SOMMAIRE  /  ARCHIVES  /  PLAN DU SITE  /  NOUS ÉCRIRE  

 
  Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2020
Site réalisé en 2001 par Afiny
 
livre dvd