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Histoire & Sciences sociales  ->  Moyen-Age  
 

Trente-cinq ans de questionnement scientifique sur le Haut Moyen Age
Michel Rouche   Le choc des cultures
Presses universitaires du Septentrion - Histoire et civilisations 2003 /  28 € - 183.4 ffr. / 314 pages
ISBN : 2-85939-798-1
FORMAT : 16x24 cm

L'auteur du compte rendu: Perrine Cayron, après une hypokhâgne et une khâgne en Lettres classiques, a poursuivi son cursus en histoire. Elle est l'auteur d'un mémoire de maîtrise sur Jacob et sa maison aux temps carolingiens sous la direction d'Yves Sassier. Elle est actuellement enseignante.
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Le présent ouvrage est en fait un recueil rassemblant quatorze articles de Michel Rouche, jusqu’ici dispersés dans des revues, des ouvrages collectifs, des actes de colloques ou de congrès français et internationaux, et dont l’écriture s’échelonne de 1969 (première année où l’auteur enseigna à l’Université de Lille 3) à 1992.

Rassemblées sous le titre Le choc des cultures, ces études sont un prétexte au travers duquel il faut apercevoir l’itinéraire scientifique de Michel Rouche et le bilan de trente-cinq années de recherches consacrées au Haut Moyen Age, parcours non pas achevé mais prenant un tour nouveau puisque l’historien met fin à ses charges d’enseignement à l’Université de Paris IV-Sorbonne. La bibliographie placée en fin d’ouvrage est là pour rappeler la somme des productions réalisées durant cette carrière.

La quête qui a animé la carrière de Michel Rouche pourrait se résumer en quelques mots dont la simplicité ne reflète ni l’immensité ni la complexité du défi relevé : comprendre, analyser et transmettre le processus de formation de la civilisation occidentale issue de «la rencontre titanesque de la Romanité et de la Germanité» (p.8).

Pour brosser à grands traits les étapes de ce Choc des cultures, l’ouvrage propose une démarche en trois parties consacrées à la Romanité, la Germanité et la Chrétienté, comme le laisse entendre explicitement le sous-titre.

Face aux lacunes de la recherche historique concernant le réseau routier au Haut Moyen Age, Michel Rouche se propose de répondre à la question suivante : y a-t-il continuité du réseau romain ou au contraire évolution et transformation? Pour ce faire, en promoteur des sciences auxiliaires, si utiles et salutaires au médiéviste, il a eu recours aux rares textes, à l’archéologie et à la toponymie afin de rétablir le sort des routes en Gaule du VIe au XIe siècles. Au Ve siècle, le réseau des voies romaines est en parfait état ; il est composé de voies publiques et de voies secondaires, entretenues et reconstruites périodiquement dans deux buts précis : l’acheminement rapide des armées et des courriers du cursus publicus (la poste d’Etat). Le legs romain se matérialise donc dans les tracés (rectitude, espacement, bornes, mansiones et mutationes, c’est-à-dire relais et étapes).

Pour l’époque mérovingienne, l’auteur note que les grandes batailles ont toujours lieu à proximité des voies romaines ce qui indique la permanence de la fonction militaire du réseau routier. La même constatation doit être faite en ce qui concerne le maintien du cursus publicus, des moyens de transport (voitures attelées, chars et dromadaires venus d’Espagne), des relais et auberges, des pèlerinages, des circuits de diffusion des marchandises.
Cependant, le maintien des routes romaines ne signifie pas leur fixité à l’époque des invasions germaniques. En effet, à l’époque carolingienne, le réseau a commencé à se dégrader (destruction d’itinéraires, interruption de la circulation sur ordre royal). Une autre raison à cette mutation est le déplacement des centres de décision politique : les capitales du Ve siècle comme Trêves ou Arles favorisaient un axe Rhin-Méditerranée qui ne se révèle plus adapté lorsque de nouvelles capitales telles que Paris, Orléans, Soissons et Reims se mettent en place. Enfin, le IXe siècle correspond à une remise en ordre du réseau routier romain notamment par Charlemagne et ses successeurs (remplacement des bornes, obligation faite aux riverains d’entretenir les ponts).

Les voies romaines ont donc duré ce que dura un pouvoir politique fort et elles se sont fragmentées en petits réseaux locaux, à la même allure que se multipliaient les principautés territoriales et les châtellenies.
En définitive, plus encore que l’aspect militaire, le rôle des chefs politiques et la dégradation de l’Etat ont été prédominants dans ce lent abandon des Xe et XIe siècles. A partir du Xe siècle, c’est l’initiative privée qui crée la route : «la voie romaine était toujours intacte, mais de moyen de transport elle était devenue […] un véritable monument historique » (p.53).

Parmi les cinq articles consacrés à la Germanité, retenons celui sur l’étude des repas de fête à l’époque carolingienne (p.109-137). En effet, l’analyse d’un tel phénomène festif a conduit Michel Rouche à une meilleure compréhension des régimes alimentaires altomédiévaux. Ces événements revêtent deux aspects : la fondation de repas de fête en mémoire des membres de la famille royale carolingienne et les repas de fête annuels pour le clergé de certaines cités épiscopales (Le Mans en l’occurrence).
L’étude menée a trois objectifs : mettre en valeur le caractère réjouissant de ces repas, leur fonction religieuse et politique, et éclairer leur contenu en valeur diététique. Tous ces aspects, fouillés par ailleurs au cours d’autres communications (travaux sur les rations alimentaires des moines et moniales d’après les différents polyptyques des abbayes mérovingiennes et carolingiennes), permettent d’insister sur le caractère extraordinaire de ces festivités, tant du point de vue de leur temporalité que du point de vue de la quantité.

Il en ressort que, pour le IXe siècle, nous devons noter une augmentation des rations alimentaires des moines par rapport à la Règle ainsi qu’une augmentation du nombre de repas extraordinaires et ce de l’ordre de +1/3 de rations solides, de +1/2 de rations liquides et un doublement voire un triplement du nombre de jours de fête par monastère (l’exemple de Corbie est ici développé pour le milieu du IXe siècle). Dès lors, pour ce siècle, moines, chanoines et laïcs peuvent en moyenne consommer en un jour de fête des rations alimentaires comprises entre 8000 et 9000 calories. Cette «mentalité originale», découlant d’une «prospérité soudaine» (p.123) se perçoit également dans les consolationes refectionis données en l’honneur d’évêques illustres et surtout en l’honneur des anniversaires de naissance, de mariage, de mort (surtout à partir du règne de Charles le Chauve entre 841 et 877) des membres de la famille royale.

L’aspect cultuel de ces fondations de banquets, leur environnement de vigiles et de messes, leur insistance sur trois moments de passages rituellement très marqués (naissance, mariage et mort des princes) prouvent leur fonction politique précise : renforcer la légitimité et obtenir par là la pérennité. Enfin, comme l’illustre la carte de la page 110 (repas commémoratifs en l’honneur de la famille carolingienne de 840 à 877), la zone des abbayes et cathédrales à banquets commémoratifs ne dépasse pas le cours de la Loire, concernant ainsi la «France septentrionale», les régions économiquement les plus riches, berceau du grand domaine bi-parti, c’est-à-dire les zones de force des rois francs.

Les arguments avancés, ainsi que la référence aux premiers exemples connus (Alcuin à Saint-Martin de Tours, Aldric au Mans, deux hommes d’origine insulaire pour l’un, saxonne pour l’autre) confirment bien l’origine germanique du repas de fête anniversaire. Un dernier élément qui peut faire pencher pour un trait fondamental de la Germanité est l’inversion qui se produit à partir du Xe siècle et qui se matérialise par un retour à l’ascèse et une annulation des prescriptions alimentaires du Concile d’Aix (816) par le Concile de Latran (1059) qui condamne «la voracité des Gaulois» (p.126).

Dans le troisième temps de l’ouvrage, consacré à la composante chrétienne de l’Occident des Ve-IXe siècles, trois communications sur cinq sont centrées sur Radegonde et sur les questions matrimoniales. En effet, Radegonde est le prototype des changements de comportement en cours : «du mariage au célibat consacré, autour d’un concept d’Amour reformulé, qui trouve son accomplissement dans la mort espérée et programmée, prélude aux noces éternelles avec l’Epoux divin dans la Fidélité» (p. 9).

A travers l’exemple de cette fille de roi thuringien, enlevée en 531 par les fils du roi Clovis et mise au butin de l’un d’entre eux, Clotaire Ier, Michel Rouche parvient à décrypter les silences des trois auteurs ayant écrit sur cette femme exceptionnelle (les sources sont Fortunat, Grégoire de Tours et Baudonivie). Dans un milieu où prévaut un régime polygamique germanique et où les femmes sont épousées pour des raisons d’alliances entre parentèles afin d’établir la paix entre familles larges (les concubines portent le nom de friedlehe, «gages de pai»), Radegonde affirme hautement son désir de rester dans le célibat consacré et donc de devenir moniale. Mais c’était sans compter sur la force des principes germaniques du mariage qui favorisent les unions polygamiques dissolubles par infidélité de l’épouse et qui sacralisent le sang de la parentèle et l’union charnelle. Radegonde fut enlevée, mariée de force et donc reine, ordonnée diaconesse pour échapper à son mariage, pénitente en raison de l’assassinat de son jeune frère dont elle se sentait responsable et enfin, avec le concours des évêques mérovingiens (Médard de Noyon et surtout Germain de Paris ainsi que les décisions du Concile d’Orléans de 533), elle prit le voile de moniale, obtenant donc que son vœu de célibat consacré soit déclaré plus fort que son vœu de mariage parce qu’antérieur.

Le drame vécu par Radegonde et l’analyse qu’en fait l’auteur permettent de mettre en valeur le conflit absolu et insoluble entre droit romain et droit germanique au VIe siècle, auquel viennent se surajouter les exigences de l’obéissance aux principes chrétiens en matière de mariage alors en pleine élaboration (VIe-IXe siècles). Malgré l’issue de «l’affaire Radegonde», le développement de son parcours permet de qualifier les VIIe-IXe siècles comme une période d’affirmation plus forte et de respect plus grand du modèle conjugal monogame indissoluble (pensons aux travaux de Pierre Toubert et Jean Gaudemet).

A travers ces variae très soignées, où les sources sont citées largement et précisément, où l’apparat critique est très présent et où une large part est faite à l’illustration graphique (cartes) et synthétique (tableaux), nous devons rendre hommage à l’évocation scrupuleuse d’un temps, au rappel de la diversité des situations, des différents niveaux d’acculturation selon les zones géographiques envisagées, démontrant bien qu’inculturation et acculturation ne signifient pas la même chose.

Au travers de ces riches articles et, bien au-delà, de l’ensemble de sa production scientifique, Michel Rouche s’est fait historien des mentalités, historien du quotidien, historien des individus afin d’éclairer et de transmettre ce que fut le Haut Moyen Age, un temps de transition et d’incertitudes. De ce choc des cultures, composé de la rencontre et du mélange des trois composantes étudiées ici, «naquit un nouveau modèle social qui allait façonner la civilisation occidentale».


Perrine Cayron
( Mis en ligne le 30/07/2003 )
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