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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Moderne  
 

Judith ou Brutus, les chemins sanglants de la modernité politique en Europe
Monique Cottret   Tuer le tyran ? - Le tyrannicide dans l'Europe moderne
Fayard 2009 /  25 € - 163.75 ffr. / 450 pages
ISBN : 978-2-213-64439-4
FORMAT : 15,3cm x 23,5cm

L'auteur du compte rendu : Antoine Picardat est agrégé d’histoire et diplômé en études stratégiques. Il a enseigné en lycée, en université, aux IEP de Paris et de Lille, et été analyste de politique internationale au ministère de la défense. Il est actuellement élève-administrateur territorial à l’Institut national des Études territoriales à Strasbourg.
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C’est avec le meurtre d’Alexandre de Médicis, tué en 1537 par son cousin Laurent, dit Lorenzino, que s’ouvre Tuer le tyran. Ce qui n’est au fond qu’un banal assassinat, où la jalousie et la frustration personnelle tiennent une place centrale, est justifié, par son auteur même, par la volonté de supprimer un souverain illégitime et de délivrer ainsi le peuple d’un tyran. L’assassinat politique n’est bien entendu pas une chose nouvelle en Europe : Louis d’Orléans en 1407 et Jean sans Peur, duc de Bourgogne, en 1419 en avaient par exemple fait les frais. Mais ce qui émerge, dans la Florence des Médicis et de Machiavel, c’est la transformation d’un expédient de dernier recours en concept politique à part entière, redécouvert de l’Antiquité : le tyrannicide.

Le tyrannicide a des racines anciennes, symbolisées par deux figures, l’une est légendaire et biblique, l’autre est antique. La première est Judith, que l’on peut voir, sur la couverture de Tuer le tyran, représentée par le Caravage en train d’égorger Holopherne. La seconde est Brutus, l’un des meneurs des conjurés qui assassinèrent César aux Ides de Mars 44 av. JC. Judith et Brutus symbolisent les deux fondements, les deux justifications du tyrannicide : au nom de Dieu ou au nom du peuple et de la liberté.

Une fois ce décor planté, Monique Cottret entame véritablement son étude sur le tyrannicide à l’époque moderne. L’auteur est professeur d’histoire moderne à l’université de Paris X-Nanterre, spécialiste des idées politiques en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Dans Tuer le tyran, elle analyse l’idée et le fait du tyrannicide en Europe, de la Renaissance à la Révolution française.

Son travail est passionnant. Il repose tout d’abord sur l’exposé des faits : elle relate des meurtres, des tentatives de meurtres, des exécutions après procès, des supplices expiatoires et vengeurs d’une violence hallucinante. De Guillaume le Taciturne à Louis XVI, en passant par Marie Stuart, Henri III, Henri IV et Charles Ie d’Angleterre, la liste des victimes de la fureur tyrannicide est longue et prestigieuse. A chaque étape, Monique Cottret éclaire ces faits de nombreux écrits contemporains, qui analysent, justifient, condamnent, a priori ou après coup, le tyrannicide. Progressivement, elle fait ainsi apparaître le tyrannicide comme un élément d’une vaste réflexion portant sur la légitimité du pouvoir politique et donc, de la résistance à ce pouvoir, dès lors qu’il est jugé illégitime.

Que ce soit au XVIe siècle que le meurtre politique se transforme en tyrannicide ne doit bien entendu rien au hasard. A Florence, Machiavel a désacralisé la politique, pour en faire une affaire strictement humaine. A Wittenberg, Luther a ouvert la crise du christianisme européen avec la Réforme. Tous deux ont ainsi remis en cause les fondements de l’autorité politique, tels que les légistes du Moyen-Age les avaient théorisés et rendus indiscutables, et en premier lieu, le fondement religieux et divin. Une fois cette brèche ouverte, une fois le pouvoir en partie désacralisé, toute crise politique ou religieuse peut aboutir à la remise en cause de la légitimité du titulaire du pouvoir, fut-il sacré et oint, comme les rois de France ou d’Angleterre. De cette remise en cause, à la dénonciation du «tyran», il n’y a qu’un pas, qui est vite et souvent franchi.

Qu’il soit pratiqué, comme Judith, au nom de Dieu, et dans ce cas, il reçoit longtemps la bénédiction de l’Eglise et les encouragements de l’Espagne de Philippe II ; ou, comme Brutus, au nom du peuple et de sa liberté, le tyrannicide connaît en gros trois phases. De 1550 à 1650, porté par la double crise de la Réforme et de la mise en place de l’absolutisme, le tyrannicide est un phénomène politique majeur, notamment en France et en Angleterre. Ensuite, jusque dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, il connaît un net repli, apparaissant même comme une curiosité exotique, illustrant l’arriération de la Russie ou des tyrannies orientales. Il revient finalement dans le sillage des Lumières. Dans le contexte de la très forte remise en cause de la légitimité du pouvoir royal, il apparaît à certains comme nécessaire, une dernière fois, pour rompre avec l’ancien monde. Cette fois, c’est Brutus qui triomphe, c’est lui qui inspire les conventionnels, lorsqu’ils envoient Louis XVI à l’échafaud.

En dépit du cortège de barbarie et de fanatisme qui ponctue son histoire, le tyrannicide apparaît bel et bien comme un élément important de la construction de la modernité politique en Europe. A la fin de la période, Judith s’est définitivement effacée et, si les méthodes de Brutus passent aussi de mode, son combat, lutter contre un pouvoir tyrannique au nom de la liberté, se poursuit sous d’autres formes.


Antoine Picardat
( Mis en ligne le 24/11/2009 )
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