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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Moderne  
 

''Nescioquiddité'' du je-ne-sais-quoi.
Richard Scholar   Le Je-ne-sais-quoi - Enquête sur une énigme
PUF - Les Littéraires 2010 /  29 € - 189.95 ffr. / 282 pages
ISBN : 978-2-13-056689-2
FORMAT : 13,5cm x 20,5cm

Traduction de Thomas Constantinesco

L'auteur du compte rendu : Françoise Poulet est une ancienne élève de l'École Normale Supérieure de Lyon. Agrégée de lettres modernes, elle est actuellement ATER à l’Université d’Avignon et prépare une thèse sur les représentations de l'extravagance dans le roman et le théâtre des années 1630-1650, sous la direction de Dominique Moncond'huy.

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Le Je-ne-sais-quoi. Enquête sur une énigme, d’abord paru en 2005 dans sa version originale (The Je-Ne-Sais-Quoi in Early Modern Europe : Encounters with a Certain Something, Oxford University Press), se lance dans une enquête délicate, qui vaut comme un défi : affronter l’inexprimable, se confronter à l’indicible, tenter de définir le presque-rien. Il nous arrive tous d’employer ce substantif composé pour mettre un terme sur ce que nous n’arrivons pas à décrire, sur ce que nous percevons sans parvenir à l’exprimer. Mais dans quels contextes précis l’utilisons-nous ? Et surtout, que cherchons-nous à dire ?

Dans cet ouvrage, Richard Scholar prend pour bornes chronologiques principales la période qui a vu apparaître ce mot dans la langue française et a connu l’apogée de sa vogue, à savoir la fin du XVIe siècle et le XVIIe siècle. Il situe son entrée en langue entre la mort de Montaigne (1592) et les années 1630. «Entre le temps de Montaigne et celui de Pascal, le "je-ne-sais-quoi" en vient à désigner le moment où, pour ainsi dire, le sol se dérobe sous les pieds du sujet censé savoir, le moment désastreux où une ligne de faille s’ouvre au cœur du lit sédimenté des explications traditionnelles» (p.17). De cette époque à 1670, qui marque l’acmé de sa vogue lexicale, le je-ne-sais-quoi va faire l’objet de multiples usages, dans des domaines variés – «bel usage» mondain, littérature théâtrale, poétique et romanesque, mais aussi écrits scientifiques, théologiques, moralistes, etc.

C’est parce que ce mot transcende les champs du savoir, tout autant qu’il multiplie les formes grammaticales (pronom indéfini ; forme pronominale je ne sais quoi de + adjectif ; forme adjectivale je ne sais quel ; forme substantivée un ou le je-ne-sais-quoi ; pronom personnel indéfini je ne sais qui ; expression adverbiale je ne sais comment), que Richard Scholar explore un corpus très large, qui regroupe des textes génériquement variés et rapproche des auteurs aux œuvres diverses (Corneille, Pascal, Bouhours, Descartes, etc.).

Ainsi, Les Entretiens d’Ariste et d’Eugène (1671), du P. Dominique Bouhours, ou encore un fragment des Pensées de Pascal citant Corneille, qui décrit la cause de l’amour comme un «je-ne-sais-quoi» – «Ce Je ne sais quoi, si peu de chose qu’on ne peut le reconnaître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. / Le nez de Cléopâtre s’il eût été plus court toute la face de la terre aurait changé» – servent de fil conducteur à l’ouvrage. Face à la nature transdisciplinaire et plurigénérique du mot, l’auteur se garde bien d’adopter un plan chronologique : il parcourt les champs du savoir et les styles en les confrontant, pour tenter de dire quelque chose de ce concept dans lequel il entre toujours une forte part de subjectivité. Cette approche transdisciplinaire, ni uniquement littéraire, ni spécifiquement philosophique (comme l’était Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien de Jankélévitch), constitue précisément l’une des nouveautés de l’ouvrage par rapport à la bibliographie déjà existante sur la notion (p.13).

Comme il se doit, le premier chapitre s’attache à mener une vaste enquête lexicale : l’approche est à la fois sémasiologique (du terme vers ses définitions) et onomasiologique (du concept vers ses traductions linguistiques). Avant son entrée dans la langue française, le je-ne-sais-quoi possède des origines anciennes : on le trouve déjà dans la langue latine (nescio quid) et dans certaines langues romanes (l’italien, l’espagnol). Mais c’est à partir du français qu’il se diffusera en Angleterre et en Allemagne. Désignant au départ les formes multiples d’un non-savoir, le je-ne-sais-quoi change progressivement d’acception en même temps qu’il évolue grammaticalement : substantivé et fréquemment employé en position de sujet de la phrase, il désigne alors plus particulièrement les limites de ce savoir. Le fait que Bouhours intitule la cinquième conversation de ses Entretiens «Le Je Ne Sçay Quoy» témoigne du fait qu’en 1671 le mot est devenu objet de discours à part entière. Les textes, de même que les dictionnaires de la fin du siècle, lui donnent tantôt une valeur négative (le je-ne-sais-quoi met en échec notre capacité à expliquer), tantôt une valeur positive («quelque qualité, relation ou chose qui échappe à toute explication tout en constituant un fond de l’expérience humaine», p.37). Bouhours, en suggérant que la grâce divine pourrait être un certain je-ne-sais-quoi, déclenchera par ailleurs la colère des jansénistes.

Le je-ne-sais-quoi appartient aux domaines du subjectif, de la sensation, de l’émotion : il est cet irrationnel contre lequel bute la raison. D’où son emploi privilégié dans l’expression des passions, et notamment de l’amour. Richard Scholar aborde ces thématiques dans le second chapitre de son ouvrage, en confrontant des auteurs tels que Pascal et Corneille, Descartes et les tragédiens, ou encore les moralistes. Il distingue trois acceptions du terme, liées à son évolution lexicale et à son destin sémantique : tout d’abord, au moment de la substantivation du je-ne-sais-quoi, le mot est inclus dans une théorie des passions de l’âme érigée en système philosophique ; puis, alors que le terme fait l’objet d’un usage courant en langue, il est décrit comme un phénomène inexplicable, susceptible de s’abattre tel un coup de foudre ; enfin, alors que le je-ne-sais-quoi se « sédimente », pour reprendre le terme de Merleau-Ponty, il devient un pur outil à même de conférer au discours davantage de pathos. Alors que sa vogue lexicale retombe quelque peu à partir de 1670, le je-ne-sais-quoi devient un poncif.

Le chapitre III explore le terrain des philosophes, en confrontant les approches de Descartes, Bacon, Leibniz et Newton. Le je-ne-sais-quoi intrigue, attire, mais parfois aussi agace par son mystère, notamment lorsqu’il renvoie aux phénomènes naturels inexpliqués. Là encore, l’auteur distingue trois acceptions correspondant à trois périodes. Dans la tradition scolastique, le terme renvoie au principe occulte de substances matérielles ; dans la philosophie mécaniste qui défie la tradition scolastique à partir du milieu XVIIe siècle, ce principe est réduit au statut d’illusion chimérique ; chez la nouvelle génération de philosophes de la nature, il est une force dont la cause reste inaccessible aux sens. S’opposent en fait deux attitudes, l’une qui voit dans le je-ne-sais-quoi une énigme accessible, l’autre qui le considère comme un mystère insondable. Le chapitre suivant aborde le domaine fondamental de l’honnêteté et de la galanterie, en revenant aux écrits de Bouhours, mais aussi à ceux de Méré, et d’autres théoriciens de ces modèles de civilité.

Enfin, rompant l’ordre chronologique, Richard Scholar revient en fin d’ouvrage sur la période qui a initié l’entrée du je-ne-sais-quoi dans la langue française, et s’arrête plus longuement sur l’œuvre de Montaigne. Reprenant à Terence Cave la notion de «pré-histoire», il tente de cerner ce phénomène de la période «early modern» (expression traduite par «première modernité», ou encore «seuil de la modernité») sans toutefois adopter une perspective téléologique, qui interpréterait le je-ne-sais-quoi à partir de l’histoire ultérieure. Chez Montaigne, l’image de la notion apparaît à la fois dans son état originel et dans une particulière clarté : d’où le choix de placer là ce léger retour en arrière. Dans une conclusion en forme de «coda», l’auteur tente de faire du je-ne-sais-quoi une «méthode heuristique», susceptible de permettre l’analyse d’une création littéraire, et prend alors pour corpus l’œuvre de Shakespeare.

Pour cette publication, l’ouvrage initial de Richard Scholar n’a pas seulement été traduit en français : il a également été adapté et remanié afin de correspondre à l’esprit de la collection «Les Littéraires» des Presses Universitaires de France. Pour intéresser un public plus large que le seul lectorat universitaire, on perçoit un effort d’explication, voire de vulgarisation, en vue de diminuer les pré-requis littéraires et philosophiques nécessaires à la compréhension du texte, sans pour autant en restreindre l’intérêt scientifique. On pourrait reprocher à l’ensemble un survol parfois trop rapide des différents auteurs et des textes ; néanmoins, dès les premières pages, Richard Scholar répond d’avance à cette critique en précisant qu’il n’entend proposer qu’une «enquête préliminaire», ou encore un «essai» (p.16). Épuiser le je-ne-sais-quoi serait de toute façon une entreprise impossible.


Françoise Poulet
( Mis en ligne le 21/09/2010 )
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