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La peste noire
William Naphy   Andrew Spicer   La Peste noire, 1345-1730 - Grandes peurs et épidémies
Autrement - Mémoires 2003 /  16.95 € - 111.02 ffr. / 188 pages
ISBN : 2-7467-0398-X
FORMAT : 15x23 cm

L'auteur du compte rendu : Françoise Hildesheimer, conservateur en chef aux Archives nationales, est professeur associé à l'université de Paris I. Elle a notamment publié Fléaux et société. De la Grande Peste au choléra . XIVe-XIXe siècles (Hachette, 1999).
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La bibliographie de la peste est, on le sait, immense ; établie par l’Institut Pasteur, elle contient plusieurs milliers de références et les monographies y constituent une tradition historique permanente alimentant les synthèses plus récentes, dont voici la provisoirement dernière en forme d’essai de vulgarisation dû à deux universitaires anglais. D’emblée, leur travail suscite l’intérêt, notamment par sa volonté de large couverture géographique incluant l’Islam, mais, malheureusement, la perspective se réduit rapidement et l’ouvrage en revient à la tradition monographique.

En effet, l’exposé chronologique tourne rapidement court après la grande peste de 1347, s’exposant à des téléscopages chronologiques et géographiques souvent peu convaincants pour ce qui est de la description des conditions générales de l’épidémie et de la lutte sanitaire. Dès lors, il est facile de multiplier les exemples d’approximations ou d’insuffisance de documentation. Pour la seule France, par exemple, comment ne pas faire mention de sa situation particulière qui fait que la côte du Ponant n’est pas exposée aux mêmes risques que celle du Levant, ce qui explique la place de véritable capitale sanitaire tenue par Marseille. De plus, on ne peut guère mettre sur le même plan rhétorique le rôle des villes-États italiens et celui, bien plus tardif et difficile, de l’État monarchique français. Plus généralement, peut-on parler d’un système bureaucratique (on peut même dire, avec Foucault, policier) idéal, sans préciser qu’il n’est que temporaire, ce qui relativise l’analyse qu’on peut dès lors en faire, ou oublier ce caractère foudroyant pour prétendre que la lèpre est la «maladie qui ressemble le plus à la peste», ou encore présenter les épidémies de Londres et Marseille comme les derniers feux de la peste en Europe, puis signaler incidemment celle de Messine en 1743, ou parler de traitements «homéopathiques» à propos des thérapeutiques ?

Il y a là d’incontestables maladresses de langage et d’exposé qui se doublent d’un recours à une bibliographie bien sommaire. Signalons simplement deux lacunes évidentes en la matière : l’ignorance des travaux de Daniel Panzac sur les lazarets (D. Panzac, Quarantaines et lazarets, Édisud, 1987) ou de la réflexion historique menée par Charles Carrière et ses amis (Ch. Carrière, M. Courdurié, F. Rebuffat, Marseille, ville morte. La peste de 1720, M. Garçon, 1968), qui ont donné de l’épidémie marseillaise une lecture exemplaire à côté de laquelle le simple résumé d’une source, la Relation historique du docteur Bertrand, à laquelle se livrent nos auteurs fait bien pâle figure. C’est d’ailleurs à combler quelque peu ces lacunes que semble s’employer in fine Emmanuel Le Roy Ladurie sous couleur de compléter l’ouvrage en évoquant les conditions préliminaires à la naissance de la peste…

En lieu et place de parallèles relevant trop souvent de l’anachronisme entre la peste et les phénomènes épidémiques contemporains, on peut enfin regretter que la disparition de l’épidémie fréquemment évoquée ne soit jamais analysée comme un phénomène en soi, alors que l’impact de cette cessation a été au moins aussi important que les conséquences ponctuelles de ses épisodiques passages. Elle affecta la démographie, l’économie, les relations sociales, à tel point que l’on peut estimer qu’elle a eu au moins autant d’importance que sa durable présence, en favorisant un renversement de conjoncture. Ce qui est encore plus important c’est que le discours médical a pu progresser en se dégageant de la tutelle du discours ecclésial, qui, même s’il est resté le véhicule de l’explication à laquelle on a longtemps fait référence et révérence, n’occultait plus un discours plus technique, médical ou sanitaire.

Certes, ce n’est qu’avec l’ère pastorienne que la mutation a été décisive et l’épidémie a pu être pensée selon un schéma rationnel entraînant des pratiques expérimentalement fondées. Mais on peut estimer qu’auparavant l’absence de la peste a permis cette autonomisation du discours technique ; sa présence en effet mettait en évidence l’impuissance de la science et obligeait à se tourner vers la religion pour lui demander la seule explication possible ; quand la maladie n’est plus qu’une simple possibilité et non une réalité quotidienne, il devient possible de raisonner à son endroit et à la raison de triompher de l’irrationnelle maladie avant même que la science n’apporte de valables connaissances et puisse tenir un discours autonome (voir F. Audoin-Rouzeau, dernier exemple en ce domaine).

Au total, l’un des intérêts majeurs de cet essai en forme de récit réside dans sa volonté de relier l’épidémie à ses conséquences sur les mentalités et, à sa lecture critique, il est finalement légitime d’aller jusqu’à s’interroger sur ce que la peste révèle des conditions de l’histoire et de ses relations, en amont, à la connaissance comme, en aval, à la littérature. L’impuissance médicale avait pour conséquence le renfermement de la peste dans le cantonnement sanitaire empirique et administratif. L’impuissance cognitive limitait les possibilités d’action et de pensée rationnelles au profit de l’émotionnel, rendant, par voie de conséquence, univoque la palette des sources dont est dépendant le narrateur historien, qui, pour s’en extraire, peut simplement s’inspirer des psychologues, mais dans une histoire qui devient extrapolante et c’est là qu’il passe, volontairement ou non, le témoin à la littérature qui vient tout naturellement prendre la relais. Pour le lecteur-honnête homme, Daniel Defoe ou Albert Camus sont des témoins qui se placent au cœur même de ce temps de peste où seule peut survivre la fiction discursive de la littérature, qui aux descriptions des historiens et à leur rhétorique ajoute le talent de l’écrivain pour rejoindre les représentations artistiques.


Françoise Hildesheimer
( Mis en ligne le 15/10/2003 )
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