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Joies et peines du corps au XVIIIe siècle
Arlette Farge   Effusion et tourment, le récit des corps - Histoire du peuple au XVIIIe siècle
Complexe - Histoire 2007 /  23.50 € - 153.93 ffr. / 248 pages
ISBN : 978-2-7381-1925-4
FORMAT : 14,5cm x 22,0cm
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Les documents utilisés ici sont des archives judiciaires (plaintes et interrogatoires), des rapports de police, des mémoires et chroniques, des lettres intimes aussi. Ils disent le quotidien et l’événement, le banal et le spectaculaire. Tout un XVIIIe siècle occupé à autre chose qu’à préparer la Révolution. Le souci d’Arlette Farge n’est pas de peindre le tableau du quotidien. Son attention se porte sur les corps en mouvement, au travail ou à la fête, caressés ou flétris, abandonnés ou en promenades publiques. Son intention est de «mettre en scène l’importante gestuelle et sensorielle d’une société vivant entre tourments et effusions, opposant son corps et sa parole aux pouvoirs et aux événements». Par cette écriture subtile et délicate à laquelle elle nous a habitué, Arlette Farge nous donne peu à peu accès aux sons et aux odeurs, aux gestes réglés des artisans ou aux transports débridés des amoureux. Tous témoignant de la richesse du monde des plus humbles.

Mais s’intéresser au peuple ce n’est pas lentement et progressivement renouer avec l’image du corps du pauvre comme lieu de la nécessité et des besoins les plus immédiats. Tout au contraire, Arlette Farge entend restituer «au corps son infinie noblesse, sa capacité rationnelle et passionnelle à créer avec l’histoire et malgré elle [parce qu’il est] siège des sensations, des sentiments et des perceptions ». Aussi, l’attention portée au peuple ne se justifie pas simplement par le fait qu’il est la multitude, le plus grand nombre. Elle permet de comprendre non seulement certaines inégalités et séparations, mais surtout certaines incompréhensions et même refus de reconnaissance. Ainsi, dans ce siècle marqué par le libertinage, ce «siècle de l’éloquence des corps», l’aristocratie et le pouvoir peinent à reconnaître dans et pour le peuple, et encore moins à autoriser, des pratiques par bien des égard comparables aux jeux voluptueux des salons.

Car le cadre ici est tout autre. La rue, les chemins et places publiques sont le théâtre des sens. De l’ouïe d’abord. Car le peuple du XVIIIe siècle, surtout des villes et des faubourgs, baigne dans «une marmite de sons» quasi permanente. Les prix et les arrivages des denrées sont régulièrement annoncés à tous ; et tout le monde y est attentif. Au point qu’un mémorialiste a pu écrire que «les servantes ont l’oreille beaucoup plus exercée que l’académicien». La parole est omniprésente car comme le rappelle Arlette Farge «penser le Siècle des lumières comme étant celui des philosophes exige de ne pas oublier qu’avant tout, la société est orale». Cette parole populaire, l’auteur l’exhume de registres d’interrogatoire de police ou de traces de l’activité des écrivains publics : l’écrivain public qui «couche l’oral sur le papier». Une parole diffuse, multiple et permanente qui charrie toutes les émotions. De sorte que bruits, paroles et voix constituent l’essentiel de cet univers sonore. Les bavardages et musiques des fêtes et des cérémonies, les annonces officielles criées dans les rues environnent l’activité de chacun.

L’habitation, c’est le quartier. Lieu par excellence de vie et de reconnaissance, de sociabilité et de promiscuité, de la bonne ou mauvaise réputation, où les rixes et agressions éclatent régulièrement et persuadent les philosophes de la vérité de la «nature populaire». Les corps mendiant leur propre survie y sont arrêtés ; parfois avec quelques réactions de solidarité. Mais c’est aussi les joies du corps qui se manifestent dans les jeux et les voluptés. Comme le souligne l’auteur, «la grande affaire du XVIIIe siècle c’est l’amour». Mais bien entendu, les salons et les alcôves de l’aristocratie ne sont pas accessibles à tous. D’autres lieux, d’autres gestes s’inventent alors. Et «du badinage à l’indécence, il est des chemins risqués et condamnables». La promiscuité des corps et la spontanéité des désirs peuvent même parfois encourager le désordre des familles. L’inégalité hommes/femmes et les violences subies par elles ne sont pas absentes. Mais il ne faudrait pas déduire de la fréquence (relative) de ces méfaits, qu’aucune réprobation ne se manifeste : «le corps féminin maltraité ne laisse personne indifférent». De même, l’omniprésence de la mort n’insensibilise pas les personnes. Sa violence frappe et provoque du chagrin. D’autres corps constituent et animent cette vie simple et bouillonnante. Des corps abandonnés, comme ces enfants (souvent nouveaux nés) recueillis dans des institutions comme l’Hôpital des Enfants trouvés à Paris. Des corps flétris et marqués par la justice. Enfin, des corps traversés par de nouvelles pratiques médicales comme l’inoculation.

L’ouvrage d’Arlette Farge ne correspond donc pas seulement à une contribution aux nombreuses publications actuelles sur ce thème. Elle signale que si les historiens du XVIIIe siècle ont beaucoup étudié les conditions de vie de la population y compris des plus pauvres et des plus humbles, il semble que le corps ait peu été étudié et encore moins présenté comme un des «lieux du politique et de l’histoire». C’est à présent chose faite.


Pierre-Olivier Guillet
( Mis en ligne le 11/05/2007 )
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