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Des ombres sur les Lumières
Pierre-Yves Beaurepaire   Le Mythe de l'Europe française au XVIIIe siècle - Diplomatie, culture et sociabilités au temps des Lumières
Autrement - Mémoires 2007 /  20 € - 131 ffr. / 299 pages
ISBN : 978-2-7467-0971-3
FORMAT : 15,0cm x 23,0cm

L'auteur du compte rendu : archiviste-paléographe, docteur de l'université de Paris I-Sorbonne, conservateur en chef du patrimoine, Thierry Sarmant est adjoint au directeur du département des monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France. Il a publié en dernier lieu : Les Demeures du Soleil : Louis XIV, Louvois et la surintendance des Bâtiments du roi (Champ Vallon, 2003).
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force d’être invoquées et convoquées à tout propos et le plus souvent hors de propos par les historiens et les journalistes, «les Lumières» ont connu le même sort que les concepts de «baroque» et de «classicisme» : elles sont devenues une expression passe-partout, dont le contenu est des plus vagues, même pour ceux qui l’emploient. «Siècle des Lumières» sert en fait de synonyme littéraire à «XVIIIe siècle», comme «Grand Siècle» à «XVIIe siècle».

Cette imprécision du vocabulaire assure la persistance d’idées reçues d’autant mieux installées qu’elles sont plus rarement formulées et explicitées. Le plus courant de ces lieux communs historiographiques est l’assimilation des Lumières à l’influence française : les Lumières, ce serait principalement les philosophes français du XVIIIe siècle, Montesquieu, Voltaire, Diderot et Jean-Jacques Rousseau, les livres qu’ils ont écrits et les salons qu’ils ont fréquentés. Les spécialistes ont beau montrer que la «crise de la conscience européenne» commence dès les années 1680 (Paul Hazard), soit au milieu du règne de Louis XIV, que les auteurs français sont à l’école de l’Angleterre, que l’Italie et l’Allemagne ont eu leurs «lumières» autonomes, la conviction demeure que les Lumières se sont épanouies dans le cadre d’une «Europe française».

Le propos de Pierre-Yves Beaurepaire est de rétablir les nuances dans ce tableau par trop triomphal et trop «lumineux». L’auteur du Mythe de l’Europe française remet d’abord la politique à la première place. Le prestige de la France de Louis XV doit beaucoup au souvenir de la prépondérance française sous Louis XIV, qu’elle soit politique, militaire ou littéraire. L’ombre du Grand Siècle s’étend sur les Lumières : la figure du roi-soleil marque les despotes éclairés ; avant Voltaire, Diderot ou Rousseau, les auteurs français qu’admirent les Européens lettrés du XVIIIe siècle ce sont Corneille, Molière, Racine et Boileau, les chantres du roi victorieux des années 1660 et 1670. Et, au cours du siècle, l’influence intellectuelle de la France est étroitement tributaire de la fortune des armes : affectée par les revers de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), elle revient au plus haut avec les succès de la guerre de Succession de Pologne (1733-1738) et de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). La malheureuse guerre de Sept Ans (1756-1763) marque, au contraire, une rupture : le sentiment s’installe du déclin de la France et de l’essor de l’Angleterre.

Pierre-Yves Beaurepaire étudie également les vecteurs et les modalités de l’influence intellectuelle française. Les conditions politiques jouent là aussi un grand rôle. L’extension progressive des périodes de paix, les lents mais réels progrès des moyens de communication et la recherche d’un équilibre européen plutôt que d’une hégémonie facilitent les échanges de toutes espèces. L’auteur identifie les personnalités qui sont les meilleurs relais de ces échanges : huguenots exilés dans toute l’Europe après la révocation de l’édit de Nantes, diplomates ayant séjourné en France, francs-maçons, savants engagés dans les correspondances scientifiques de la «République des lettres».

Mais l’examen des activités de quelques-uns de ces «passeurs» montre que leur rôle est loin de se limiter à la diffusion des modèles français. L’Angleterre et l’Europe du Nord diffusent vers la Russie leurs lumières propres, dont l’évolution diverge des lumières françaises, à tonalité de plus en plus anti-religieuse. À Strasbourg, dans un cadre universitaire de tradition germanique, Jean-Daniel Schoepflin construit une «science camérale» qui ne doit rien à la France. En Russie, la traduction des œuvres françaises élimine ce qu’elles peuvent avoir de subversif pour l’autocratie impériale. Enfin, les échanges européens, même placés sous influence française, n’empêchent pas le renforcement des identités nationales. Si auteurs et savants de tous pays s’inspirent de pratiques développées dans la France du roi-soleil – institution d’académies protégées par le prince, épuration de la langue, élaboration d’un corpus d’œuvres littéraires «nationales» - ils affirment aussi leur originalité par la construction de stéréotypes nationaux érigés en face de la figure honnie du «petit-maître» français ou francisé.

Ainsi voit-on (mais est-ce une surprise ?) que les Lumières n’ont jamais été seulement françaises, que la prépondérance française n’a jamais été ni paisible ni universelle, et que le dialogue européen n’a jamais empêché l’affrontement des nations.


Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 11/05/2007 )
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