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Les Jésuites : des chrétiens combattants
Marie-Claude Flageat   Les Jésuites français dans la Grande Guerre - Témoins, victimes, héros, apôtres
Cerf - Histoire religieuse de la France 2008 /  48 € - 314.4 ffr. / 597 pages
ISBN : 978-2-204-08461-1
FORMAT : 15cm x 24cm

Préface de Jean-Marie Mayeur.

L’auteur du compte rendu : agrégée d’histoire et docteur en histoire médiévale (thèse sur La tradition manuscrite de la lettre du Prêtre Jean, XIIe-XVIe siècle), Marie-Paule Caire-Jabinet est professeur de Première Supérieure au lycée Lakanal de Sceaux. Elle a notamment publié L’Histoire en France du Moyen Age à nos jours. Introduction à l’historiographie (Flammarion, 2002).

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Cet ouvrage sur les jésuites pendant la Grande guerre est le résultat d’une thèse soutenue en 1999. Jean-Marie Mayeur, qui en avait été le directeur, préface la publication. Marie-Claude Flageat a fondé son travail de recherche sur des correspondances privées, les archives de la Compagnie de Jésus à Vanves, les sources du service historique des armées. Il s’agit donc d’un travail universitaire que les éditions Cerf publient avec leur qualité habituelle (notes infrapaginales, cartes, annexes, listes des sources, bibliographie, index). Ce travail sérieux vient s’inscrire dans le renouvellement entamé depuis une vingtaine d’années des études sur la Première Guerre mondiale. Sur le terrain - encore peu emprunté lorsqu’elle a entamé ses recherches - de l’histoire religieuse pendant la guerre, Marie Claude Flageat complète de façon utile les analyses et réflexions qui portent sur l’élaboration d’une culture de guerre, l’histoire des représentations et l’histoire culturelle. Les historiens ne sont pas très nombreux à s’être intéressés à l’histoire des congrégations dans cette période, aussi cette thèse ouvre–t-elle des perspectives stimulantes, d’autant qu’entre toutes les congrégations, les jésuites occupent une place à part dans l’imaginaire : redoutés, mal connus, souvent accusés en raison de leurs liens avec le Saint Siège et de leur position internationale d’être des agents de l’étranger.

Aussi Marie-Claude Flageat se pose-t-elle la question : les jésuites de France pendant le premier conflit ont-ils été des combattants comme les autres, des chrétiens comme les autres ? Pour y répondre, elle a utilisé des sources nombreuses : la correspondance privée des jésuites, mais aussi les correspondances à l’intérieur de la congrégation. Par tradition, le genre épistolaire tient une grande place dans la vie de la Compagnie de Jésus : ces missionnaires, souvent envoyés dans des postes lointains, entretiennent une correspondance tout à la fois d’information et d’édification, et la guerre permet de poursuivre et d’entretenir cette culture épistolaire. Autres documents : les sermons, les textes des aumôniers, etc. L’auteur propose un plan en trois parties : «De retour pour défendre leur pays». «La guerre : «Un baptême dans le réel» (expression empruntée à Teilhard de Chardin dans Genèse). «La vie spirituelle des jésuites de France pendant le conflit».

L’ouvrage s’ouvre par une introduction qui pose de façon rapide les très grandes lignes de l’historiographie du sujet (mais le lecteur, ici, aurait aimé retrouver des références précises). Marie-Claude Flageat rappelle à grands traits la situation délicate des jésuites dans la France des débuts de la IIIe République : particulièrement visés par les lois anticléricales des 1880, 1901 et 1904, peu appréciés de l’opinion publique, les jésuites s’apprêtaient le 7 août 1914 à célébrer le centenaire du rétablissement de la compagnie dans le monde. La guerre survient donc à un moment charnière de la vie de la congrégation.

Dans sa première partie, Marie-Claude Flageat dresse un état des lieux des jésuites de l’assistance de France. Celle-ci, qui rassemble les quatre provinces de France (Paris, Lyon, Champagne - qui inclut l’Alsace-Moselle - et Toulouse) rassemble en tout 3087 membres, soit 18,3% des membres de la Compagnie de Jésus dans le monde. Organisés en scolastiques (c’est-à-dire aspirants au sacerdoce, non encore ordonnés, en période d’études), prêtres (ordonnés autour de l’âge de 30 ans environ, ils prononcent au terme d’une année supplémentaire leurs voeux définitifs), coadjuteurs (religieux, non appelés au sacerdoce, ils prononcent des voeux après un noviciat de 2 ans, et sont chargés des tâches matérielles). Un préposé général de la Compagnie dirige les jésuites de France ; depuis 1906, il réside à Rome, comme l’assistant de France qui remplit à ses côtés un rôle de vicaire pour l’assistance de France ; chacune des 4 provinces de France est dirigée par un supérieur provincial, qui, eux aussi, depuis 1906, résident à l’étranger (Belgique pour la Champagne, Angleterre pour les provinces de Lyon et de Paris, Espagne pour la province de Toulouse). Les activités des jésuites se portent essentiellement dans le domaine de l’enseignement avec des maisons d’étudiants, des collèges (exemple : l’école Sainte Geneviève, rue des Postes à Paris, qui assure un enseignement de classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques), des écoles ; s’y ajoutent des écoles apostoliques qui font fonction de petits séminaires. Enfin les jésuites, fidèles à leur vocation de missionnaires, sont très présents outre-mer (Chine, Madagascar, Arménie, Syrie, etc.).

Ils se sont enfin très fortement impliqués dans le catholicisme social, en particulier l’Oeuvre des campagnes fondée en 1854 et l’Action catholique. Chassés de France par les lois anticongréganistes, ils ont trouvé refuge dans les pays voisins, Angleterre, Belgique. A l’annonce de la guerre, ils reviennent en France se battre pour leur patrie, en profitant du décret Malvy du 2 août 1914, qui, en suspendant l’application de certaines mesures contre les congrégations masculines, permet le retour des congréganistes exilés. Au total, les jésuites fourniront 870 mobilisés et déploreront 163 morts. Ils sont dispersés dans une grande diversité d’affectations : sur le front en France (comme combattants souvent, ou encore aumôniers), mais on les retrouve nombreux dans les missions dans les pays lointains (front d’Orient, pays alliés). Pour ces postes, la République utilise leurs compétences linguistiques et leurs connaissances de l’étranger acquises dans le cadre de la Compagnie de Jésus. L’auteur donne des exemples dont on peut retenir celui, pittoresque, du père Joseph Bernard, missionnaire en Alaska, qui dresse des équipages canins en 1915/1916. 12 jésuites français de la province de Champagne seront mobilisés dans l’armée allemande. Au total, le bilan général est le suivant : «870 mobilisés et engagés volontaires auprès des armées alliées,160 non mobilisés fortement impliqués dans le conflit, 168 morts du fait de la guerre, 396 jésuites décorés ou cités, 649 décorations et 724 citations obtenues» (p.87).

La seconde partie, au beau titre - «Un baptême dans le réel» -, est plus particulièrement fondée sur la correspondance privée des jésuites. L’auteur y montre comment les jésuites vont, au cours de ces quatre années de conflit, découvrir d’autres milieux sociaux que ceux auxquels ils étaient habitués, un sentiment de solidarité, une exaltation liée au brassage social ; comme d’autres catégories de la population, ils découvriront la solidarité des tranchées. La guerre leur offre également l’occasion, inédite pour eux, de rencontrer des musulmans, des juifs, des protestants, des libres penseurs, des catholiques fortement hostiles aux jésuites. Expérience forte, qui laissera des traces au lendemain de la guerre. Comme les autres poilus, leur correspondance reflète un patriotisme convaincu, sans cesse réaffirmé. Cette partie, certes intéressante, souffre un peu du manque de recul de l’historienne qui suit avec enthousiasme ses jésuites dans leur expérience et leur récit. On aurait ici aimé peut-être comparer ces jésuites aux autres catégories de la population, passer davantage les sources au crible de la critique.

Enfin dans la troisième partie, Marie-Claude Flageat s’interroge sur la vie spirituelle, le paradoxe du prêtre soldat et les conflits de conscience. La guerre rend difficile la pratique régulière des exercices religieux, et tous souffrent de la privation de messe et de communion. Ils se replient sur les modes de spiritualité jésuite fondés sur les exercices spirituels. La guerre pèse de façon inégale : elle accroît les difficultés de la compagnie, surtout dans certaines régions (la Champagne, la Syrie, l’Arménie), rend difficile la formation des scolastiques, mais elle permet de renforcer les liens existants entre les mobilisés, et entre non mobilisés et combattants jésuites. La guerre fut également pour ces jésuites l’occasion de réaffirmer avec force leurs convictions et leur attachement à leur Ordre. Ils expriment leur patriotisme en reprenant la condamnation de l’ennemi (l’allemand assimilé au protestant), et en fondant leur jugement sur les pays neutres en fonction de l’intervention de ceux-ci dans le domaine humanitaire (préjugé favorable pour la Suisse par exemple). Le conflit est vécu, enfin, comme une occasion de revenir en France et d’accroître par la qualité de la présence jésuite le prestige de l’Ordre dans le monde. L’épreuve de la guerre a mis en évidence le patriotisme des jésuites, leur hostilité à l’égard de l’Allemagne dont ils dénoncent un désir de domination en Europe, de fortes réserves à l’égard de l’empire ottoman à qui ils reprochent son attitude à l’égard des chrétiens arméniens ; en revanche, ils ont pu exprimer leurs sentiments favorables à l’égard de la Pologne, de la Belgique et de la Serbie, nations chrétiennes ; leur volonté de voir la France jouer un rôle au Proche Orient, zone qu’ils connaissent bien, d’où leur méfiance à l’égard de l’Empire britannique, rival dans cette région ; méfiance qui vaut aussi pour l’Italie en raison de la situation pontificale non réglée depuis septembre 1870.

Au lendemain de la guerre, les jésuites de France vont vivre une réorganisation des maisons dans les provinces de France, et reprendre de nouveaux champs d’apostolat, avec une efficacité renforcée du fait de la meilleure connaissance qu’ils ont de la société française, fruit de l’expérience de guerre. Ils s’engagent dans les rangs du patriotisme (commémorations du 11 novembre), sont des militants du pacifisme, prêchent le rapprochement franco-allemand. On les retrouve dans les combats contre la laïcité militante du cartel de gauches, avec le père Doncoeur et le refus de la modification du statut de l’Alsace-Moselle (qui aurait conduit à la suppression du régime concordataire dans les départements retrouvés). Même s’il demeure des insatisfactions (ils sont réservés à l’égard des traités) et des espoirs déçus (par exemple la non reconnaissance du Saint Siège dans les efforts de paix), Marie-Claude Flageat considère que le bilan de la première guerre s’avère plutôt positif pour les jésuites.

La thèse de Marie-Claude Flageat permet de comprendre et de suivre une catégorie particulière et peu connue de combattants : les jésuites de France ; en revanche on peut considérer que l’ouvrage est très apologétique, ce qui est sans doute aussi la conséquence des sources utilisées de façon exclusive. Un texte intéressant qui s’adresse aussi bien à un public universitaire qu’à un grand public cultivé (pour reprendre la formule consacrée) curieux de la Grande guerre ou d’histoire religieuse.


Marie-Paule Caire
( Mis en ligne le 25/11/2008 )
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