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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Goldhagen en procès
Norman Finkelstein   Ruth Birn   L'Allemagne en procès - la thèse de Goldhagen et la vérité historique
Albin Michel 1999 /  14.96 € - 97.99 ffr. / 185 pages
ISBN : 2-226-10476-3
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Quand Daniel Goldhagen, jeune diplômé de Harvard, publie Les Bourreaux volontaires de Hitler au début de l'année 1996, il doit faire face à un flot mélangé d'éloges du grand public et de critique quasi-unanime du monde universitaire. Il est vrai que la thèse de Goldhagen a de quoi heurter les spécialistes du nazisme et de l'Holocauste. Renouant avec la thèse d'un "esprit allemand" spécifique, depuis longtemps rejetée par la communauté scientifique, il affirme que la cause déterminante et suffisante de l'Holocauste fut la haine pathologique persistante du peuple allemand contre les Juifs.

Comme le note Norman Finkelstein, professeur au Hunter College et à New York University, l'aspect monocausal de l'analyse s'accompagne d'erreurs méthodologiques qui ôtent tout crédit scientifique au travail de Goldhagen. Le travail critique de Finkelstein redonne à l'Holocauste et à l'Allemagne nazie la complexité que lui avait quelque peu retiré le livre de Goldhagen : en effet, il montre, en faisant appel à des spécialistes reconnus, que l'antisémitisme allemand n'était pas seulement "éliminationniste", et qu'il n'était pas répandu avec la même intensité dans toutes les classes de la société allemande. Il rappelle que les travaux universitaires ont montré que le succès électoral des nazis en 1933 est davantage dû à leur solution à la crise économique, faite de nationalisme et d'antimarxisme, qu'aux appels à l'antisémitisme. Et il insiste aussi sur la dimension secrète de la Solution finale, l'interdiction de tout débat public sur le sort des Juifs: Hitler savait qu'il ne pouvait compter sur un soutien enthousiaste de la population, mais seulement sur un antisémitisme passif, une "apathie et une indifférence morale" pour reprendre les mots de Ian Kershaw.

Finkelstein revient également sur le caractère peu enthousiaste et mécanique de l'antisémitisme nazi : comme l'avait montré Raul Hilberg, l'extermination des Juifs était vue par l'idéologie nazie comme une nécessité historique, une tâche qu'il fallait accomplir. Cela n'a effectivement rien à voir avec la vision d'une mentalité allemande nazifiée faite de cruauté gratuite, proposée par Goldhagen : l'analyse de Finkelstein renvoie à la question de la "banalité du mal" qu'Hannah Arendt avait mis en lumière lors du procès Eichmann (Eichmann à Jérusalem, 1963) en essayant de comprendre qu'il était possible de donner une fonction historique à tant de cruauté, en faisant abstraction de tout sens moral, comme l'avaient fait beaucoup de fonctionnaires des camps.

Le principal mérite de la contribution de Finkelstein est donc sans aucun doute de mettre à jour les contradictions internes au système de pensée de Goldhagen : il montre qu'en allant jusqu'au bout de la logique des Bourreaux volontaires, on aboutit à des conclusion absurdes ou inacceptables. Ainsi, selon Goldhagen, la société allemande était "malade" et ne partageait aucune de nos valeurs, cependant la culpabilité morale suppose une conscience morale que Goldhagen n'attribue pas aux Allemands. Présentée comme une accusation contre les Allemands, "la thèse de Goldhagen constitue alors en fait pour eux un alibi : qui peut condamner un peuple fou" ? (p. 23).

Cependant, il faut noter que la critique de Finkelstein elle-même n'est pas exempte de reproches : ses "réflexions sur le phénomène Goldhagen", dans la troisième partie, n'apportent rien à la véhémence de ses critiques et basculent dans l'affrontement idéologique. Finkelstein n'est pas un historien de la Shoah : spécialiste du conflit israélo-arabe et hostile au sionisme et à l'Etat juif sur cette question, il voit dans le livre de Goldhagen une contribution à l'idéologie sioniste dont le but est selon lui d'assurer "impunité morale et innocence totale" à l'Etat d'Israël. Comme le montre Nicolas Weill dans un article du Monde des Livres du 2 septembre 1999, on peut suspecter Finkelstein de chercher à désigner les Etats-Unis et les intellectuels juifs new yorkais, soutiens fidèles à Israël, comme aussi coupables que l'Allemagne nazie. En effet, il met en équivalence de façon dangereuse les crimes qui jalonnent l'histoire de l'Amérique (système Jim Crow, guerre du Vietnam, Hiroshima) et l'Holocauste.

Néanmoins, les critiques de Finkelstein restent fondées scientifiquement; ajoutées à celles de Ruth Bettina Birn, elles montrent bien les grandes insuffisances de la thèse de Goldhagen. Chef du service historique au Ministère canadien de la Justice (section des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité), Ruth Birn a pu contrôler les sources que Goldhagen a utilisées. Sa critique se fonde donc principalement sur l'utilisation de ces sources, et sur la méthodologie adoptée par le jeune diplômé de Harvard: une étonnante sélectivité dans l'interprétation des sources, des généralisations abusives aboutissent à une thèse viciée à la base par l'absence de perspective comparatiste. Ainsi, l'expression "Allemand ordinaire", constamment utilisée par Goldhagen, trouve son fragile fondement empirique dans l'évaluation de l'origine sociale des membres du 101e bataillon de police : concluant à l'absence de différence significative entre les antécédents sociaux de ces hommes et la stratification de la société allemande dans son ensemble, il néglige tout contexte concret, historique et institutionnel, pour confondre à dessein "Allemand" et "Nazi", et faire ainsi du peuple dans son ensemble le coupable du génocide.

Ruth Birn montre bien jusqu'où peut aller une telle affirmation : couplée à la croyance par Goldhagen que les Allemands seraient après la guerre subitement devenus des gens "comme nous", avec les mêmes valeurs morales, la conclusion selon laquelle tous les Allemands étaient coupables aboutit à voir dans l'Holocauste un événement désormais hors du domaine de l'action des gens "ordinaires", un événement "historiquement dépassé". Avec le livre de Goldhagen, "l'Holocauste est pasteurisé" (p. 155).

C'est contre l'incohérence de la méthode employée et la trop grande simplicité des conclusions de Goldhagen que s'élève L'Allemagne en procès : les deux auteurs veulent ainsi rappeler au public, qui avait si bien accueilli Les Bourreaux volontaires, la complexité du processus qui mena à la destruction froide et massive de tout un peuple, et l'importance fondamentale des enjeux véhiculés par cet événement historique

Car il est important de voir que la querelle autour du livre de Goldhagen n'oppose pas entre eux les spécialistes universitaires du nazisme et de la Shoah - ce n'est pas une nouvelle Historikerstreit - mais bien la quasi-totalité de ces spécialistes à Goldhagen lui-même et au public non averti qui soutint fortement sa cause. L'adhésion du public allemand aux thèses de Goldhagen lors de la parution montre bien que le sujet du livre reste extrêmement sensible : dans sa postface, Hélène Miard-Delacroix attribue aux Bourreaux volontaires une fonction irrationnelle de rédemption dans cette recherche maladroite d'identité des générations allemandes qui n'ont pas connu le nazisme, ce qui les dispense d'un travail de mémoire véritablement constructif.

Voilà pourquoi le livre de Goldhagen est dangereux : il donne la preuve qu'on peut, à grand renfort de publicité et de marketing, manipuler toute une société, et la bouleverser complètement. Confrontés à ce défi, des historiens professionnels comme Ian Kershaw, Hans Mommsen, Eberhardt Jäckel, Norbert Frei et bien d'autres se sont manifestés. A leur suite, les auteurs de L'Allemagne en procès s'élèvent contre un livre qui "ne satisfait que ceux qui veulent des réponses simplistes à des questions compliquées, ceux qui recherchent la sécurité des préjugés" (p. 156). Et c'est donc dans cet esprit qui vise à expliquer au grand public la complexité de l'Holocauste et des enjeux, notamment ceux de mémoire qui en découlent, que s'inscrivent délibérément Norman Finkelstein et Ruth Bettina Birn.


Thomas Bronnec
( Mis en ligne le 13/08/2001 )
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A lire également sur parutions.com:
  • Holocauste : les sources de l’histoire
       de Raul Hilberg

    Ailleurs sur le web :
  • Un article de Raul Hilberg sur le phénomène Goldhagen (en anglais).
  • Sur le site de Norman Finkelstein : une série de liens sur l'affaire Goldhagen (en anglais).
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