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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Intelligence avec l’ennemi ou Indignité nationale ?
Philippe Bilger   20 minutes pour la mort - Robert Brasillach : le procès expédié
Le Rocher 2011 /  17.90 € - 117.25 ffr. / 161 pages
ISBN : 978-2-268-07029-2
FORMAT : 14,1cm x 22cm
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<i>«Mourir pour des idées, l’idée est excellente,
Moi j’ai failli mourir de ne l’avoir pas eue»
G. Brassens, Mourir pour des idées, 1972.

On continue, 65 ans après, de s’intéresser au procès Brasillach qui condamna à mort un écrivain de 36 ans (1909-1945), le seul parmi ses compagnons collaborationnistes à avoir été exécuté par un tribunal français. Pourquoi lui ? D’après quels faits avérés ? Pour quels motifs ? Telles sont les questions essentielles que l’on doit se poser sur le cas Brasillach, écrivain, critique et journaliste surdoué de l’entre-deux-guerres, dont la mort prématurée a aussi interrompu une œuvre artistique plus que prometteuse et déjà bien entamée…

Philippe Bilger (né en 1943), avocat général assez médiatisé, s’intéresse à l’affaire en reprenant les grandes directions du procès. La question semble le passionner ; son père lui-même avait été condamné pour intelligence avec l’ennemi, injustement selon lui. Il revient donc sur l’accusation tenue par Marcel Reboul, la défense représentée par son ami Jacques Isorni (futur avocat de Pétain), le tout présidé par Maurice Vidal. Deux choses d’emblée ne sont pas acceptables : la durée du procès (six heures) et celle de la délibération (vingt minutes) ; on n’a jamais vu cela, dit Bilger, même pour un procès banal. On sait qu’en période d’épuration, le temps était compté, mais comment ne pas s’indigner du manque d’humanité d’un tribunal rendant sentence en si peu de temps sur le destin d’un homme ? Pire ou presque, Bilger, connaisseur hors pair du monde judiciaire, évoque le fait que les membres du tribunal avaient aussi bien jugé les résistants et les communistes en tant de guerre, qu’ils étaient maintenant en charge de s’intéresser aux collaborateurs ! Et ce fut le cas dans le procès Brasillach. Drôle d’époque.

L’auteur revient sur le parcours du condamné. Enfant spirituel de Maurras, sorti de l'Ecole Normale Supérieur (sur son passé d’intellectuel, relire ses mémoires : Notre avant guerre, 1941.), Brasillach devient assez vite l’un des jeunes journalistes de L’Action française puis de Je suis partout, organes de presse d’extrême droite influents à l’époque. Très vite, Brasillach se radicalise, idéologiquement et stylistiquement : antirépublicain, antiparlementaire, antisémite, ce nationaliste virulent se lance dans une série d’articles sans pitié et d’une violence rare contre son époque, jugée décadente, le Front populaire, les Juifs, la franc-maçonnerie, etc. Il saura très vite repérer Céline grâce à ses pamphlets encore plus véhéments. Les événements du 6 février 1934, 11 ans jour pour jour avant la date de son exécution, marqueront un point d’ancrage fort chez le fasciste Brasillach.

La guerre arrivant, l’écrivain fait partie en toute logique de l’élite intellectuelle collaborationniste, accueillant le national-socialisme puis Vichy avec fougue et admiration ; en témoignent ses deux voyages (1941 et 1943) en Allemagne nazie. Il vécut ainsi l’Occupation, continuant ses pratiques littéraires et journalistiques : dans son Journal d'un homme occupé (Posth., 1955), Brasillach évoque l'Occupation de manière totalement sympathique, sur un ton léger et serein. Il analyse ainsi son époque de façon délirante au vue des restrictions et des crimes orchestrés par le gouvernement du maréchal Pétain. C’est ce que l’on semble oublier par ailleurs, ce côté «fou halluciné» qu’était Robert Brasillach et non l'être calme et réservé qui traîne dans l’inconscient collectif ou lors de son procès. D’ailleurs, Bilger ne dit pas autre chose, reprenant de manière juste les aberrations de ses articles ou de ses prises de position (notamment antisémites).

Mais fallait-il pour cela exécuter un homme coupable de ne pas avoir dérogé à ses principes d’avant-guerre durant l’Occupation et d’avoir agi par sa seule plume ? Brasillach, sur ce point, ne peut pas être accusé de traîtrise sur ses positions politiques. Bien avant la guerre ou durant son procès, il n’a jamais renié ses préceptes idéologiques et ses articles orduriers. Fallait-il le priver de cette liberté durant les années 30 ou la caution de la libération de 1945 suffisait-elle à calmer définitivement cet être bilieux ? C’est l’une des questions, parmi tant d’autres, posées par ce livre.

Comme pour certains cas lors des procès de Nuremberg qui se tiennent en novembre 1945 (Brasillach est exécuté en février), la thèse de Bilger est de démontrer que Brasillach était avant même que ne débute son procès coupable d’Intelligence avec l’ennemi, et par conséquent sujet à une mort imminente. Tout était déjà clôturé, et de ce fait, ni lui, ni son avocat n’avaient grand-chose à faire pour sa défense ; d’ailleurs l’accusé refusa tout témoignage en sa faveur.

Le livre de Bilger est avant tout une réflexion de juriste, et non celle d’un historien de la littérature (comme l’est Alice Kaplan, auteur d’un livre remarquable sur la question), d’où des axes de réflexion qui sortent souvent des sentiers battus. S'il avait été condamné pour Indignité nationale, Brasillach aurait été relaxé ; l'accusation d'Intelligence avec l’ennemi le mena directement au peloton d’exécution. Les jurés, d’après l’auteur, ne pouvaient avoir le choix entre la mort et l’acquittement de l’accusé ; leur décision fut donc inextricable. Reste, et Bilger le souligne sur la fin, que Camus le premier réclama la grâce en envoyant une pétition, et que Brasillach, cité par Kaplan dans Intelligence avec l’ennemi, paya de sa vie un article tristement célèbre de Je suis partout, où, durant l’Occupation, il incita à la délation des juifs tout en précisant «de ne pas oublier les enfants»… Cela, Bilger le précise dans son réquisitoire final où il met néanmoins au pilori l’ensemble du tribunal qui envoya l’écrivain à la potence.

Quelques mois plus tard, aux procès de Nuremberg, de hauts dignitaires nazis échappèrent à la mort quand Brasillach, en bouc émissaire payant également pour quelques camarades épargnés ou graciés (Céline, Rebatet, Cousteau, pour ne citer que les plus célèbres), incarnant lors de son exécution ce qu’il écrivait en février 1937 dans Je suis partout : «Mourir pour une idée ne peut être un mal… Il faut accepter la mort et la prison pour les œuvres de l’esprit… Rien ne me paraît plus indigne que cette indulgence universelle qui, tenant les idées pour néant, s’étonne quand on veut faire porter les conséquences à ceux qui les ont proférées».


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 08/03/2011 )
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