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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Une guerre totale au XIXe siècle ?
John Keegan   La Guerre de Sécession
Perrin - Pour l'Histoire 2011 /  24 € - 157.2 ffr. / 504 pages
ISBN : 978-2-262-03249-4
FORMAT : 15,6cm x 24,2cm

Traduction de Jean-François Sené

L'auteur du compte rendu : Gilles Ferragu est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris X – Nanterre et à l’IEP de Paris.

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Une guerre méconnue, «jamais entrée dans les livres» (W. Whitman) ? La guerre de Sécession est la guerre la plus meurtrière pour les Américains : plus de 620 000 victimes au sein d’une guerre civile, et donc, en soi, traumatisante pour une nation encore jeune. Une guerre agitée, frénétique même, qui comporterait près de 10 000 batailles, dont 300 notables… Et pourtant, vue d’Europe, elle ressemble parfois plus à un décor de western, ou bien à un contexte littéraire, qu’à un conflit moderne, la première guerre industrielle de l’Histoire. Un conflit majeur donc, mais peu connu sur le vieux continent, où l’ombre de Napoléon obscurcit tout le XIXe siècle militaire. Un conflit à redécouvrir avec un regard neuf, celui de la modernité. C’est donc John Keegan qui s’y colle, le John Keegan d’Anatomie de la bataille, de L’Art du commandement… l’un des meilleurs historiens anglo-saxons de la guerre, et pour de nombreux amateurs d’histoire militaire, une référence majeure. Une perspective forcément motivante…

Très logiquement, l’ouvrage commence par l’exposé des motifs de la guerre entre deux sociétés si différentes, et en même temps si complémentaires. Le tableau du Nord et du Sud suppose toute de même de dépasser quelques stéréotypes (à commencer par un Sud où tous les blancs auraient des esclavagistes : l’auteur rappelle que les esclaves demeurent un luxe, mais également une référence identitaire) et de considérer plusieurs causes, notamment économiques. A cet égard, on regrettera un peu la rapidité avec laquelle l’ouvrage traite cette question pourtant majeure : centré sur l’esclavage, le premier chapitre ne s’appesantit guère sur les enjeux économiques de l’affaire, pourtant réels… Mais il s’agit là d’un histoire du conflit lui-même, et non de ses origines. Du reste, c’est dans les chapitres 3 et 4, consacrés aux forces en présence et à la stratégie, que l’on discerne le fossé existant entre deux sociétés, dont l’une campe dans l’Ancien régime tandis que l’autre a nettement pris le tournant de la modernité et de l’industrialisation. La guerre civile oppose deux mondes bien différents, et tout l’intérêt de la démonstration réside aussi dans la réponse à cette simple question : comment le Sud, arriéré et languissant, a-t-il pu tenir aussi longtemps face au Nord industrieux ? Guerre industrielle certes, mais l’humain reste une donnée phare, à saisir. C’est aussi l’approche de l’auteur, qui se fait, par endroit anthropologue.

L’art de Keegan est déjà celui du conteur : passant de l’Etat-major au corps de la troupe, il entraine son lecteur aux quatre coins du conflit, sur les champs de bataille, au hasard des diverses manœuvres et autres chevauchées, écoutant les confidences des soldats comme les calculs des stratèges. Un jeu d’échelle qui rend le conflit intelligible et lui donne un peu de chair, en ne le réduisant pas à une partie d’échecs. On discerne, dans le choc et le maelström des accrochages, une direction, une stratégie globale, servie par les problématiques du temps (à commencer par la motivation des soldats, l’effort de guerre, la question du transport…). La transition vers la guerre moderne, commencée en 1792, s’achève. La lecture alterne donc les réflexions tactiques et stratégiques, l’analyse des batailles (y compris navale et européenne, avec un accrochage devant Cherbourg, qui ameuta jusqu’à 15 000 badauds, venus jusque de Paris), le vécu des soldats (dans un chapitre aussi court que passionnant, et qui découvre, au passage, le souci précoce de l’intendance dans l’armée américaine) ou encore quelques thèmes originaux.

Ainsi, J. Keegan pose la question, inévitable, des soldats noirs (jusqu’à 10% des troupes nordistes en fin de conflit), qui renvoie aux mentalités du Nord, aux objections raciales et aux enjeux économiques de la paix. Une manière habile de recentrer le débat et de rappeler que si la libération des esclaves fut une revendication du Nord, elle ne sous-entendait pas forcément l’égalité, et que la Reconstruction serait donc, à cet égard, décevante. De même, il évoque la question des fronts intérieurs, dans un conflit qui précise la notion de guerre totale, en croisant gestion des ressources et moral des populations : l’effort de guerre voit une innovation inquiétante (alors) mais prometteuse, celle de la monnaie fiduciaire et des premiers billets verts (15 millions d’unités dès 1862, faute d’or). La dimension littéraire (avec la poésie de Walt Withman, «visiteur médical» avant la lettre et, à ce titre, interprète littéraire du traumatisme individuel et national), l’approche sociologique (autour de l’homme de troupe, mais aussi du milieu des officiers généraux… un incontournable pour l’auteur de L’Art du commandement), voire même la prospective et le «what if» («et si le sud avait tenu et survécu ?»). Le chapitre consacré à la fin du conflit aurait mérité, là encore, quelques développements sur l’après (et notamment la question noire, peu réglée).

Si la conclusion peut sembler un peu hâtive et pour le moins discutable (la guerre de Sécession aurait tué le socialisme ouvrier aux USA, en dévoilant la réalité de la guerre industrielle), elle ne nuit pas à un ouvrage solide, efficace, qui explore diverses approches du conflit et montre ainsi la multiplicité des approches du phénomène guerrier : si le déroulement des opérations et l’exposé des forces en présence accapare une grande partie de l’ouvrage, plongeant le lecteur dans un conflit complexe, aux multiples fronts, le contexte – culturel, économique, social – n’est pas négligé, et l’on ressort avec quelques solides notions sur les coulisses de la bataille.

Bien évidemment, l’ouvrage comporte index, bibliographie et appareil de notes, ce qui en fait un outil utile pour les amateurs d’histoire américaine, qui peuvent légitimement se décourager devant l’ampleur des publications sur ce sujet, outre-Atlantique. Une synthèse francophone bienvenue qui, sans être la somme analytique majeure sur le sujet, éclairera efficacement l’amateur d’histoire de la guerre et d’histoire américaine sur un conflit plus précurseur qu’il n’y paraît.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 19/04/2011 )
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