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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Voyage à Uranus-sur-Seine
Jean-Marc Berlière   Franck Liaigre   Ainsi finissent les salauds - Séquestrations et exécutions clandestines dans Paris libéré
Robert Laffont 2012 /  22,30 € - 146.07 ffr. / 428 pages
ISBN : 978-2221111581
FORMAT : 13,7 x 21,7 cm

L'auteur du compte rendu : Sébastien Laurent est maître de conférences habilité à l’Université de Bordeaux. Il enseigne également à Sciences-Po Paris.
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Il n'est d'histoire que révisionniste. L'histoire devrait réviser sans cesse. Y compris ce que l'on croit relever de l'évidence historique. A cet égard, les derniers temps ont été riches en déclarations et discours grotesques, la mémoire ayant pris malheureusement systématiquement le pas sur l'histoire dans l'appréhension qu'en ont les responsables politiques et leurs conseillers. Bien des essais ont souligné les travers des usages politiques de l'histoire. Mais il est aussi parfois bien difficile pour certains qui font profession de «chercheur» ou qui essaient de «chercher», d'accepter que l'histoire révise. Il est ainsi des sujets tabous auxquels on ne touche pas. Le tabou – par nature – n'est jamais affirmé comme tel, mais il est protégé par l'absence de recherches ou renforcé par des initiatives mémorielles (pétitions, monuments, etc.) visant à célébrer et à commémorer. Certains historiens patentés viennent malheureusement parfois labelliser de telles initiatives, parfaitement légitimes sur le plan de l'opinion et de la subjectivité individuelle, mais pas sur celui d'un savoir scientifique fondé sur une méthode particulière - la critique de sources.

C'est précisément en raison de cette méthode singulière que l'histoire est révisionniste, ce qui n'a rien à voir avec le négationnisme qui fait fi de toute source, ainsi que l'ont montré le livre de Florent Brayart sur Paul Rassinier (Seuil, 2000) et très récemment celui de Valérie Igounet sur Robert Faurisson (Denoël, 2012). Donc l'histoire révise, mais parmi les historiens universitaires cette évidence ne vas pas toujours de soi. C'est dire que Jean-Marc Berlière, professeur émérite de l'université de Bourgogne, historien de la police et de la Libération, qui se réclame d'un révisionnisme de principe, s'est fait beaucoup d'amis au gré de ses très nombreux livres toujours impeccablement appuyés sur de solides étais d'archives les plus variées qu'il consulte et critique effectivement. En compagnie de Franck Liaigre, il a commis déjà trois ouvrages consacrés à la résistance communiste, grande idole qui était demeurée, jusqu'à ces livres, rivée à la tradition orale et à la mémoire des «anciens».

Ainsi finissent les salauds s'ajoute ainsi à cette trilogie courageuse et salutaire qui est tout à la fois livre d'histoire et leçon de méthode historienne. Le point de départ de cette enquête – une fois n'est pas coutume – est constitué par des archives policières relatant la découverte en septembre 1944 de plusieurs corps au fil de la Seine, tous lestés d'un pavé de grès et d'une même entrave. Vingt-huit corps sont retrouvés dans le mois dans le fleuve. Renouant les fils de l'enquête historique à la suite de celle conduite par la police, Berlière et Liaigre nous amènent à l'Institut dentaire du 13ème arrondissement de Paris, près du parc de Choisy. Ici, les FTP communistes ont transformé l'Institut en un centre de détention et d'interrogatoire de prisonniers dans la foulée de la Libération de Paris.

Dans un style vivant, au plus près des documents exhumés, laissant souvent la parole aux victimes et aux témoins, parfois aux acteurs arrêtés bien après les faits, on suit l'enquête et l'on descend dans les geôles communistes en plein cœur d'un Paris qui recouvre dans le même temps la liberté. Le plus saisissant n'est pas ce contraste mais le fait que l'Institut dentaire fut transformé en un centre de torture, d'une justice populaire et d'exécutions sommaires hors de tout contrôle de la part des autorités FFI. D'août à la mi-septembre 1944, soit bien après le 29 août, date du rétablissement de la légalité républicaine rendue effective avec le placement des FFI sous commandement militaire, entre 40 et 44 individus (dont onze femmes) furent exécutés et le nombre des personnes battues et torturées fut certainement bien plus important. Comme dans la puissante évocation par Marcel Aymé dans Uranus (1948), récit de la libération et de l'épuration du village de Blémont, on découvre une humanité où la veulerie le dispute à la lâcheté, le cynisme au sordide le plus complet. Sous couvert de dénonciations de collaborateurs, les personnes arrêtées et transférées dans le centre FTP, étaient en fait l'objet de règlements de comptes, rarement politiques souvent liés en fait à des hostilités personnelles ou professionnelles, comme le montre la très éclairante typologie des victimes. La troisième partie du livre, consacrée, à la suite de Christopher Browning, à une enquête sur les bourreaux «ordinaires», est de loin la plus réussie et la plus analytique. Elle évoque l'enquête policière de l'après-guerre dont les deux auteurs soulignent la qualité - eu égard au contexte sacralisant la geste résistante du parti dit des «75 000 fusillés». L'ouvrage comprend enfin une étude sur le sort judiciaire des bourreaux et notamment sur le chef du centre, le «capitaine Bernard» alias René Sentuc, cadre moyen et élu du parti communiste qui échappa à un procès malgré l'absence d'une véritable action résistante, dimension établie sans conteste par les auteurs.

Ce beau livre qui pourra surprendre par l'association d'un appareil critique impeccable (sans quoi l'histoire ne peut vouloir réviser) et d'une écriture libre, rare dans les ouvrages académiques, ouvre des perspectives nouvelles aux historiens du parti communiste, à ceux de la Libération et à ceux de l'épuration. Il apporte beaucoup, plus discrètement, à l'histoire des mentalités, faisant le lien entre la culture de la clandestinité et celle du PCF des années 1940, et l'extrême violence exercée par certains de ses militants. A l'heure où l'histoire est pour le plus grand nombre prisonnière de la mémoire, ce travail de recherche iconoclaste arrive comme une double invitation salutaire pour nombre d'historiens à retourner (ou à aller...) aux sources - afin d'en exhumer de nouvelles – et à poser de nouvelles questions. L'histoire doit réviser sans cesse.


Sébastien Laurent
( Mis en ligne le 01/05/2012 )
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