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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Magistral
Nicolas Beaupré   Les Grandes guerres
Belin - Histoire de France 2012 /  56 € - 366.8 ffr. / 1146 pages
ISBN : 978-2-7011-3387-4
FORMAT : 17,0 cm × 24,0 cm

Henry Rousso (Préfacier)

L'auteur du compte rendu : Gilles Ferragu est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris X – Nanterre et à l’IEP de Paris.

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1914-1945… «Guerre de trente ans», «guerres totales». On ne perçoit souvent dans les guerres mondiales qu’une succession de batailles et de conquêtes d’une ampleur inédite avec, au cœur de la violence de guerre, une entreprise de destruction de l’individu par la politique génocidaire. Or la guerre est un phénomène plus complexe, qui enrôle des sociétés, impose ses lois, ses règles, sa culture, ses valeurs : la guerre, en se mondialisant, se totalise et transforme l’humain dans tous ses aspects, quand elle ne le consume pas. Historien, maitre de conférences à l’université de Clermont Ferrand, et grand connaisseur de la Grande Guerre et de ses tourments, Nicolas Beaupré a la lourde tâche de proposer des deux conflits mondiaux, et de l’entre-deux-guerre, une lecture historienne et analytique, qui permette de comprendre la période dans son unicité et sa singularité.

Et d’emblée, à la lecture de ce bel ouvrage, richement illustré et doté d’un appareil cartographique remarquable, on peut dire que le pari est gagné. Il commence classiquement par un tableau de la France face à la guerre, mais, très vite, Nicolas Beaupré sait s’évader des batailles pour plonger dans les tranchées, observer les hommes, discuter avec eux. Entre «petite histoire» et «vie quotidienne», il offre du premier conflit mondial une vision plus pointilliste et plus juste que celle de l’Etat major. Et cette même démarche, au confluent du social, du culturel et du politique, préside à l’ensemble de l’ouvrage : la guerre, mais la guerre totale, avec ses souffrances, ses fronts (de l’avant et de l’arrière, sans oublier les territoires envahis)… l’idée, bien avant 1940, d’une France déjà envahie, divisée et bientôt traumatisée. Une France complètement engagée dans l’effort de guerre, modelée par la guerre, qui dicte ses lois et ses normes à l’ensemble de la population. Une France qui ne se réduit pas à une fleur sur un fusil, quelques discours patriotiques, et des grisettes déambulant avec des conscrits dans Paris.

A cette France en guerre répond le tableau d’une France en paix, mais un pays traumatisé, une nation traumatisée, et une société traumatisée : Nicolas beaupré sait montrer le poids des ruines et l’émergence d’une culture propre à l’après guerre, une culture aux enjeux majeurs et qui explique bien des décisions jusqu’à 1940. La question de la démobilisation est envisagée, déclinée selon divers aspects. Passant de l’humain à l’économique, il évolue, avec son lecteur, dans un paysage qui oscille entre poids du passé, de la guerre, et vision d’un avenir de paix. La mémoire et ses enjeux, la reconstruction et ses problèmes : une reconstruction qui ne concerne pas seulement le matériel, mais également les identités. Voyage au temps des années folles et de la garçonne, de la culture de masse et des médias bientôt conquérants. Mais l’ouvrage sait également ne pas se limiter à la métropole, et nous entraine dans l’empire colonial, à travers la notion de puissance. Car la tâche essentielle, au-delà de la paix et de la justice, est de rétablir une puissance défaillante à de nombreux égards. Une tâche qui domine les débats politiques, restitués habilement.

La puissance, maîtresse inconstante, mène aux crises, et Nicolas Beaupré lie, dans un même chapitre, crise financière de 1929 et crise militaire de 1940, un chapitre à peine éclairé par un Front populaire donné comme une réaction à une crise politique lancinante. Le tableau de la Seconde Guerre mondiale qui s’ensuit est avant tout le tableau d’une France défaite et envahie, une France qui collabore ou attend : sans omettre l’épopée de la France libre, Nicolas Beaupré sait se tenir à mi chemin entre résistancialisme et repentance, pour observer un pays divisé et déboussolé, confronté à une crise idéologique sans précédents. Le temps de l’après guerre est celui d’un autre ouvrage et la guerre, qui reprend, ne s’achève que sur des interrogations. D’un traumatisme, l’autre…

Tel qu’il est conçu, cet ouvrage est tout à la fois le manuel de référence idéal pour les amateurs d’histoire contemporaine, et l’instrument de travail indispensable aux étudiants et chercheurs. Un instrument dense, qui s’appuie sur une bibliographie et des travaux actuels, et dont la richesse se mesure aussi aux impressionnantes annexes. Il y a là, bien sûr, tout ce que l’on attend d’un instrument scientifique de bonne tenue : index, chronologie, notices biographiques, bibliographie et iconographie. Outre l’évocation de la guerre de trente ans, Nicolas Beaupré sait également éclairer son lecteur et lui ouvre les portes de l’atelier de l’historien.

Grand connaisseur de la Grande Guerre et de ses développements culturels, Nicolas Beaupré met en lumière les divers aspects du métier d’historien, confronté à la multiplicité des sources comme à leur hétérogénéité. Ainsi, on s’intéresse à la culture matérielle de la grande guerre telle que l’historial de Péronne a, de manière pionnière en France, sut la mettre en scène. A cette question du témoignage matériel d’une époque s’ajoute la question du témoignage tout court, de ses enjeux et de ses limites : dans une période où le témoignage et l’histoire collaborent, mais peuvent aussi se confronter, l’ouvrage éclaire les débats avec les cas particuliers de Léon Werth et Jean Norton Cru, un dialogue subtil, qui sait dépasser des polémiques tardives pour revenir aux sources de l’opération historique, la lecture critique. Autre source envisagée, celle des rapports du MBF durant la Seconde Guerre mondiale, et démonstration, au passage, du caractère international de la réflexion historique, sortie des tranchées. Et dans ce même atelier de l’historien, on trouve également des œuvres, une historiographie qui s’est élaborée avec la guerre, les guerres, puis après elles, une historiographie marquée par les idéologies comme par les progrès de la réflexion scientifique : du moment des Annales au «moment totalitaire», Nicolas Beaupré montre en quoi l’histoire peut supporter divers enjeux, de méthode comme d’interprétation, au service d’une lecture/relecture/interprétation du passé. C’est au prisme de cet enjeux qu’il évoque enfin les interprétations et débats contemporains : le poids de l’événement (comme la chute du mur de Berlin) comme celui du droit et de son affirmation (notamment dans les cas des spoliations antisémites de la Seconde Guerre mondiale). Enfin, il nous donne à réfléchir au développement d’un débat historiographique devenu conflit, aussi âpre qu’une guerre de tranchées, la question du consentement patriotique, un débat qui semble désormais bien enclavé au regard de la dimension de plus en plus mondialisée des recherches sur les guerres.

Les deux guerres mondiales méritaient un bel ouvrage, sortant de la seule approche chronologique, et capable de mettre en perspective la notion même de guerre totale : à coup sûr Les Grandes guerres sait donner au lecteur l’intelligence de la période, mais surtout, il sait lui montrer les enjeux, les débats, les complexités d’un temps trop rapidement réduit à une lutte du bien contre le mal. Surtout, il offre du métier d’historien un tableau efficace et confronté à une période complexe, il en restitue avec habileté les interrogations ; Une magnifique démonstration de pédagogie, d’érudition et d’humilité scientifique face à un passé encore écrasant dans notre culture.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 13/11/2012 )
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