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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

La «Belle Juive» : figure de son temps
Eric Fournier   La Belle juive. D’Ivanhoé à la Shoah
Champ Vallon - Epoques 2012 /  26.40 € - 172.92 ffr. / 373 pages
ISBN : 978-2-87673-563-7
FORMAT : 15,5 cm × 24,0 cm

L’auteur du compte rendu : agrégée d’histoire et docteur en histoire médiévale (thèse sur La tradition manuscrite de la lettre du Prêtre Jean, XIIe-XVIe siècle), Marie-Paule Caire-Jabinet est professeur honoraire de Première Supérieure au lycée Lakanal de Sceaux. Elle a notamment publié L’Histoire en France du Moyen Age à nos jours. Introduction à l’historiographie (Flammarion, 2002).
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Une belle synthèse sur un archétype : l’image de la «belle Juive» en France du XIXe au XXe siècle. Un travail d’historien complété d’une belle bibliographie, d’un index des noms et d’un appareil de notes en bas de page. L’auteur, Eric Fournier (agrégé et docteur en histoire, chargé de cours à l’Université de Marne-La-Vallée), s’interroge à partir d’un vers de Baudelaire - «Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive» -, sur la figure de la «Juive dans la France du XIXe siècle». «Affreuse juive», remarque-t-il, pour les contemporains de Baudelaire, est un oxymore car la société du XIXe siècle prône au contraire la figure de la ''belle Juive''. Eric Fournier invite donc ses lecteurs à suivre la construction de cet archétype au carrefour de plusieurs interrogations : «l’histoire des regards portés sur la judéité et la judaïcité», mais aussi l’histoire du genre et l’histoire de l’antisémitisme. L’auteur remarque dans son introduction que «cette étude s’inscrit à la croisée de champs historiographiques importants et dynamiques mais qu’on ne saurait qualifier d’apaisés».

Pour suivre l’évolution de cette «figure de son temps» construite en objet d’histoire, un plan chronologique : de la ''Cristallisation'' (début du XIXe siècle), à ''L’Épreuve du réel'', partie dans laquelle Eric Fournier s’appuie sur des exemples - la famille de Sarah Bernhardt, la Païva, la comédienne Rachel… - puis l’évolution à la fin du siècle (''Fin de siècle, Fin de rêve'') avec un motif qui s’assombrit, tandis que se construit l’antisémitisme des années 1880-1890, et enfin la dissolution progressive de l’image (''Disparitions'').

Eric Fournier veut confronter cette figure littéraire à la réalité, en s’appuyant sur des archives, et des vies de femmes juives célèbres - ou moins célèbres - du XIXe siècle. Il présente de nombreux exemples de femmes juives parfaitement intégrées à la société, où elles peuvent tenir des places enviées, exemples fort différents de la production littéraire et artistique. Dans ce domaine, la construction de la figure de la «belle Juive» à partir d’un imaginaire nourri de références bibliques, de rêves d’un Orient redécouvert à l’époque, et de fantasmes sur les femmes (la femme) en général, est essentiellement le fait d’hommes non juifs. Image de la sensualité et de la sexualité, la ''belle Juive'' représente l’Orientale lascive et séduisante ; Eric Fournier démontre que cette image répond à des fantasmes bien davantage qu’à une réalité sociale.

A la différence de l’Angleterre de Marlowe (Le Juif de Malte) et de Shakespeare (Le Marchand de Venise), la France sort peu la femme juive du registre biblique avant le XIXe siècle. Racine, on s’en souvient, en avait fait une figure idéale pour les jeunes filles de Saint Cyr, et la formule «belle Juive» apparaît à la fin du XVIIIe siècle. La ''belle Juive'' est brune, au regard brûlant, sensuelle, à la longue chevelure, les artistes la représentent en Esther, Judith, Rébecca… femmes pures. Cette ''belle Juive'' incarne tout à la fois son peuple et toutes les femmes juives de la Bible, courageuses et éplorées, figures de la douleur mais aussi du salut.

A l’époque romantique (sous la plume de Balzac entre autres), alors qu’est publiée en 1820 la traduction française du roman de Walter Scott Ivanhoé avec le personnage de Rébecca d’York, apparaît la courtisane juive. Courtisane que l’on retrouve également chez Maupassant ; la femme juive est alors femme fatale. Selon Eric Fournier, le tournant décisif s’effectue an 1867 avec la parution de Manette Salomon des frères Goncourt. A la fin du siècle, la «belle Juive» s’enlaidit, la trouble Salomé est une représentation ambiguë de la beauté juive et de ses dangers. De femme séduisante, la «belle Juive» se mue en dangereuse séductrice.

Si les mondes littéraire et artistique produisent des stéréotypes autour de cette figure, un des intérêts du travail d’Eric Fournier est de les confronter à la réalité vécue et incarnée par des femmes juives au XIXe siècle. Il recourt pour cela aux archives de la Préfecture de police (pour analyser le dossier des courtisanes et prostituées juives) et suit le parcours de personnalités juives célèbres pour démontrer que ces femmes se jouent des stéréotypes et les utilisent si besoin s’en fait sentir. En fait, Eric Fournier montre en quoi la réussite des artistes juives au XIXe siècle dans la société française (Sarah Bernhardt, Rachel, Marie Dubas…) doit tout à leur talent, et comment, dans ce siècle d’assimilation tranquille jusqu’aux années 1890, elles se sentent et se disent avant tout françaises, sans se soucier d’incarner les codes de la «belle Juive». La fin du siècle et le XXe siècle voient décliner la figure de la «belle Juive» dans la production littéraire (même si dans les années trente Drieu la Rochelle l’évoque avec une grande violence), et elle disparait très largement à l’issue de la seconde guerre, la Shoah rendant désormais impossible tout un discours.

«Figure de son temps, (…) figure de la modernité(…), figure antisémite (…) et paradoxalement figure marquée par l’indifférence» (pp.356-357), la «belle Juive» n’a pourtant peut-être pas dit son dernier mot… et Eric Fournier conclut en évoquant Quentin Tarentino (Inglorious basterd, 2008) et James Ellroy (Underwood USA, 2010).

Certes le propos est intéressant ; on peut toutefois émettre une réserve et regretter que l’auteur isole absolument la «belle Juive», car au XIXe siècle il existe d’autres figures auxquelles on pourrait la comparer, et au premier rang d’entre elles la belle Bohémienne qui relève également de l’archétype, et qui présente des traits communs. Carmen comme Esméralda, chacune à sa façon, sont belles, séduisantes et séductrices, et ont somme toute laissé dans l’imaginaire une trace infiniment plus forte que bien des Juives qui leur étaient contemporaines. Reste que le livre est fort intéressant, et devrait rencontrer un public de lecteurs au-delà du milieu universitaire.


Marie-Paule Caire
( Mis en ligne le 27/11/2012 )
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