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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

La première occupation
Philippe Nivet   La France occupée. 1914-1918 - (2ème édition)
Armand Colin 2014 /  15,90 € - 104.15 ffr. / 479 pages
ISBN : 978-2-200-28960-7
FORMAT : 12,5 cm × 19,0 cm

L'auteur du compte rendu : administrateur territorial, agrégé d’histoire et diplômé en Etudes stratégiques, Antoine Picardat a enseigné dans le secondaire et en IEP, et travaillé au ministère de la Défense. Il est aujourd’hui cadre en collectivité territoriale.
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De 1815 à 1945, la France a connu quatre occupations étrangères partielles ou totales, mais seule la dernière a droit à la fois au singulier et à la majuscule. «L'Occupation» désigne forcément l'occupation allemande des années noires, de la défaite de 1940 à la Libération, achevée début 1945. Les autres occupations sont tombées à peu près dans l'oubli. Cela peut se comprendre pour celles de 1815-1818 et de 1871-1873 : le temps a passé, les blessures se sont refermées ou ont été remplacées par d'autres. Elles eurent de plus lieu en temps de paix, après la guerre, le temps que certaines des conditions des traités de paix soient appliquées, et furent donc moins dures que les deux autres. L’oubli est en revanche beaucoup plus étonnant pour celle de 1914-1918, qui n’est pas si ancienne que ça et qui a constitué une épreuve très marquante pour les régions concernées.

La France occupée, 1914-1918 de Philippe Nivet porte donc sur l’autre occupation du XXe siècle. Celle de dix départements, de deux millions d’habitants, de la quatrième ville de France, Lille, et de certaines des plus importantes régions industrielles et productives du pays. S’il existe de nombreuses monographies, portant sur une ville ou un secteur particulier, cette occupation est dans l’ensemble mal connue, et il n’y a que deux véritables synthèses sur la question, toutes les deux très récentes : Annette Becker, Les Cicatrices rouges. 14-18 France et Belgique occupées, publié en 2010 d’une part, l’ouvrage de Philippe Nivet d’autre part, dont la première édition date de 2011.

A partir de documents administratifs produits par l’occupant allemand ou par les autorités locales françaises, d’articles de propagande parus dans la presse sous contrôle allemand, de journaux personnels d’habitants, ou de rapports d’organisations caritatives, comme le Comité d’alimentation du nord de la France, émanation de l’américaine Commission for Relief of Belgium, Philippe Nivet décrit une occupation extrêmement dure. Les deux premières parties portent sur les aspects collectifs de l’occupation, avec la germanisation du territoire provoquée par l’installation des troupes ennemies, la mise en place d’une tutelle administrative et la germanisation culturelle et économique. Viennent ensuite la vie quotidienne, marquée par les restrictions aux libertés, le travail forcé, les déportations et les difficultés de ravitaillement. En termes de dureté, cette occupation n’a pas grand-chose à envier à celle de la Seconde Guerre mondiale, à l’exception notable de l’absence de projet d’extermination et de déportation de masse sans retour. Les Allemands appliquèrent avec une extrême rigueur ce qu’on appelait alors les lois de la guerre, qui donnaient tout pouvoir aux militaires sur les civils, et bon nombre des mesures qu’ils prirent ou des actes qu’ils commirent relèveraient aujourd’hui du crime de guerre.

La troisième partie s’intéresse davantage aux attitudes individuelles. On en relève trois grands types : résistance, collaboration et rapprochement individuels entre occupants et occupés. Malgré la guerre, la peur, la méfiance et la haine entre les deux camps, des amitiés, des amours, des enfants franco-allemands naquirent de ces rencontres. Alors qu’une partie des hommes avaient été mobilisés et combattaient sur le front, parfois à quelques kilomètres seulement, les femmes sont omniprésentes dans l’ouvrage, car elle subirent de plein fouet l’occupation sous toutes ses formes. Cette partie est celle qui leur prête le plus directement attention. Philippe Nivet souligne tout d’abord leur rôle important dans la résistance à l’occupant, que beaucoup payèrent de leur vie. Il montre également que celles qui eurent des relations sexuelles ou amoureuses avec des Allemands furent souvent traitées plus durement à la libération que ne le furent ceux qui participèrent à la collaboration économique ou administrative. De ce point de vue, les occupations et surtout les fins d’occupation se ressemblent décidément beaucoup.

La dernière partie du livre revient à la dimension collective, avec la sortie de l’occupation : libération des régions occupées, retour des déportés, déplacés et évacués, bilan humain et matériel et reconstruction. Le tout est complété de documents comme des proclamations des autorités allemandes organisant l’occupation et plus précisément le rationnement, ou des témoignages sur l’enlèvement et la déportation des jeunes femmes de Lille en 1916.

La libération fut souvent une cruelle désillusion pour les anciens occupés. Une fois passés le soulagement et l’allégresse, les habitants du nord furent confrontés à l’indifférence du reste du pays : leur guerre avait été différente et ils l’avaient vécue du mauvais côté du front. Pendant la guerre, ces régions et leurs habitants furent au mieux soupçonnés ou accusés de ne pas participer à l’effort national et d’être des planqués ; au pire, ils devinrent pour beaucoup «les Boches du nord», à la fois collaborateurs et germanisés de fait, contaminés par le contact prolongé et parfois intime avec l’occupant. Après la guerre, ils ne purent souvent, ni parler de leurs souffrances et de leurs humiliations, ni en guérir moralement.

Le gigantesque drame national de la guerre, avec son cortège de morts et de souffrances, a totalement occulté le drame régional des territoires occupés. Cette occupation est quasiment absente de la mémoire collective de la Première Guerre mondiale et, sans surprise, elle est quasiment absente des commémorations nationales du centenaire actuellement en cours. Il s’agit d’un cas intéressant de mémoire locale traumatique en partie refoulée. La France occupée est donc un ouvrage important, plus factuel et plus descriptif que Les Cicatrices rouges mais aussi plus complet. Il permet à l’histoire de prendre le relais de la mémoire et de compléter notre connaissance de la guerre.


Antoine Picardat
( Mis en ligne le 21/10/2014 )
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