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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Au temps des intellectuels triomphants
François Dosse   La Saga des intellectuels français - Tome 1 - A l'épreuve de l'histoire (1944-1968)
Gallimard - La suite des temps 2018 /  29 € - 189.95 ffr. / 624 pages
ISBN : 978-2-07-017976-3
FORMAT : 15,2 cm × 24,0 cm

Voir aussi :

François Dosse, La Saga des intellectuels français - Tome 2. L'avenir en miettes (1968-1989), Gallimard (La Suit des temps), septembre 2018, 702 p., 29€



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Le titre pourrait être trompeur, une «saga»… mais il est parfaitement choisi, non pas la saga au sens people du terme, mais bien la «saga» telle qu’on la concevait dans les sociétés anciennes, le récit mythique et fondateur. En l’occurrence, il s’agit d’un mythe en voie de conclusion, celui de l’intellectuel «prophétique», selon la formule de l’auteur, l’intellectuel «total» (Rémy Rieffel), un intellectuel à qui l’on demande, sinon de «réenchanter l’histoire», au moins de lui donner un sens, et dont l’évolution actuelle, finale et langagière – celui qui peut prendre la parole sur tout – est quelque part un naufrage dont certains intellectuels médiatiques seraient les figures de proues. Analysant un temps à la fois court (1944-1989), celui de la Guerre froide, et long quand on s’occupe d’affaires intellectuelles, de débats, de théories, d’œuvres et de controverses, François Dosse, professeur à l’université Paris 13, livre ici une somme, qui n’est pas seulement un ouvrage dense, riche et cultivé, mais surtout un véritable roman, scandé par des esprits et des idées, dans un décor complexe de la fin du XXe siècle.

Le premier temps de cette saga est dominé par la figure de Jean-Paul Sartre. Dans une France qui émerge de la guerre, qui entend se reconstruire une conscience – en élaborant son récit de la Résistance - et une justice - par l’épuration –, Jean-Paul Sartre semble l’esprit du temps, le zeitgest. Un esprit qui ne surplombe pas, mais au contraire s’engage, provoque, se heurte, dans un paysage politique mouvant, hésitant entre la sagesse des anciens et les audaces des modernes. Il y a autour de l’intellectuel une agitation qui, par vague, touche une grande part de la société, tant du fait des idées (l’existentialisme et ses dérivations artistiques, littéraires, etc.) et des débats (les conflits avec Aron, Camus, Merleau-Ponty, Lefort, le «moment Beauvoir», le structuralisme, les «hussards», etc.) que des pratiques. Il ne s’agit pas là d’une simple histoire politique à l’aune d’un individu : Sartre a erré, comme d’autres, dans les idéologies, en quête d’une liberté et d’une authenticité qui semblaient lui échapper à mesure qu’il s’en approchait. Il s’agit plutôt d’une histoire de l’esprit humain quand il se déploie, au sein d’une époque qui s’agite, une histoire de rebelles qui veulent déboulonner toutes les statues de commandeurs de «l’Etat littéraire», pour bientôt imposer un nouvel académisme. A cet égard, François Dosse avance avec objectivité, sans sacrifier à la mode et au culte des révolutionnaires. Ainsi, les pages consacrées à l’avant-garde, et au duel Barthes-Picard, sont nuancées, ne cèdent pas au conformisme et rendent parfaitement compte de la richesse du débat. Avec cet ouvrage, on est de toutes les revues, de toutes les disputes littéraires, passant des Temps modernes à la Table ronde en croisant quelques figures d’éditeurs au passage.

Cette saga n’est pas seulement une histoire germanopratine, le décor est plus vaste, c’est aussi une histoire du XXe siècle, du «tragique XXe siècle» de Raymond Aron, celui du conflit entre communisme et libéralisme, un conflit qui se concrétise en Corée, au Vietnam comme dans les urnes, un conflit dont le front est à la fois académique, politique et humain et dont les batailles se font à coups de livres et d’articles, que l’auteur analyse et résume avec brio. L’histoire nationale est, à l’aune de ce conflit, heurtée : le moment gaullien, l’Algérie, la Ve république, etc. Analysant la période sous l’angle de l’intellectuel, Dosse y voit, lui, un âge d’or, matérialisé par le tournant critique et ses figures phares, par ce moment des sciences sociales incarné dans des approches nouvelles, des rencontres méthodologiques (histoire et ethnologie, littérature et psychanalyse, histoire et théologie, etc.), des hybridations disciplinaires, comme dans des personnalités (Claude Lévi-Strauss, Michel de Certeau, Roland Barthes, Jacques Lacan, etc.). L’heure est structuraliste. On déboulonne gentiment l’idole Sartre, qui se réfugie dans les franges du dogmatisme révolutionnaire. Ces évolutions revendiquent le parti de la nouveauté : en attendant les «nouveaux philosophes» (dont la novation reste à élucider), une «nouvelle histoire» se déploie, un «nouveau roman», une «nouvelle vague», un «nouveau réalisme» postulent à une révolution esthétique en brandissant, de manière quasi incantatoire, la nouveauté. Les institutions suivent, l’Etat n’est pas absent de cette histoire qui ne se résume pas au monde des idées. L’Eglise elle-même interroge la modernité après l’avoir anathémisée, et tente, avec Vatican II, de donner un sens catholique à cette notion.

La fin de l’ère sartrienne est donc perçue comme la fin d’un moment, celui de l’intellectuel engagé : l’approche critique est désormais dominante, au risque d’en finir avec le concept même de l’intellectuel, dont on entrevoit le «tombeau». Le second temps de cette saga explore ce changement et cette interrogation : une génération chasse l’autre, le doute succède au dogme, le point de vue chasse l’horizon, la «machine» chasse la «structure». Le choc du moment 68 est l’axe autour duquel cette histoire s’articule : événement ou non-évènement (?), mai 68 précipite, au sens chimique du terme, l’histoire des intellectuels (y compris celle de l’auteur, qui relie ici son histoire à son sujet), et voit même ressurgir Sartre en un nouvel avatar, non plus celui de l’intellectuel surplombant, mais plutôt celui du témoin qui observe en contrebas. Il est du reste assez isolé, les grandes voix de la période précédente sont prises de cours, et laissent le champ libre à une nouvelle génération. C’est le moment d’une «pensée 68» cristallisée, pour François Dosse tout au moins, dans la rencontre Deleuze-Guattari et l’Anti Œdipe.

Si mai 68 est un tournant, les décennies suivantes sont un ébranlement : ébranlement des idéaux nés du marxisme, ébranlement d’un monde frappé par l’écroulement du bloc socialiste, ébranlement de l’horizon révolutionnaire, ébranlement consécutif de l’Histoire, dont on croit distinguer la fin (Fukuyama), etc. Et dans ce qui s’annonce comme un chaos renouvelé, les intellectuels se rassemblent autour d’ilots idéologiques (l’écologie, le libéralisme, le tiers-mondisme, l’Europe,…) et renouent avec les auteurs anciens (Tocqueville, intellectuel de la fin du XXe siècle ?). La mémoire s’impose comme objet de débat (notamment autour de la Révolution française… quand paradoxalement, l’horizon révolutionnaire s’efface), et l’année 1989 constitue, pour l’ouvrage, l’entrée dans un nouveau régime d’historicité, mais pas sur le mode triomphal. Sans céder aux sirènes du discours postmoderne, l’auteur se montre plus attentif au renouveau que convaincu de sa réalité.

François Dosse procède méthodiquement, par périodes (l’après-guerre, les années 60, mai 68, les années 80), par thèmes (l’épuration, le féminisme, les jeunesses, les avant-gardes, l’Eglise, le Vietnam, etc.), par œuvres et par personnalités (Sartre, Beauvoir, Camus, Aron, Lévi-Strauss, de Gaulle, Soljenitsyne, etc.) pour brosser un tableau ample et articuler une histoire prise sous l’angle des individus comme sous celui des idées. C’est dans ce dialogue constant entre le contexte et l’idée qu’il entrevoit une histoire rénovée des intellectuels, une histoire toutefois plus personnelle et plus vibrante dans la seconde partie, tant l’auteur a été marqué par le moment 68. La méthode est agréable et l’on entre sans s’en apercevoir dans les œuvres et les idées, ainsi que dans les débats, bien expliqués. Les citations tombent justes, comme une intimité partagée. La lecture est d’autant plus aisée que l’auteur a su préserver un style raffiné sans être inaccessible ou jargonnant. La langue est belle, hommage parmi d’autres à ce qui fait le charme de ce monde intellectuel. Quelques broutilles viennent dérider une lecture riche et dense : la zoophilie comme phénomène de mode (p.621) est sans doute l’une des plus belles coquilles et la preuve que même les grandes plumes peuvent être trompées par un correcteur d’orthographe…

Avec cette saga, François Dosse livre enfin une synthèse de ses travaux, et donne au public un avant-goût de cette familiarité qu’il entretient avec un monde intellectuel qui est au cœur de ses recherches et de sa carrière. Un bel ouvrage d’histoire culturelle et sociale des intellectuels en guerre froide.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 07/11/2018 )
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