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Allah mit Uns ?
David Motadel   Les Musulmans et la machine de guerre nazie
La Découverte 2019 /  25 € - 163.75 ffr. / 439 pages
ISBN : 978-2-7071-9934-8
FORMAT : 15,5 cm × 24,0 cm

Charlotte Nordmann (Traducteur)

Marie Hermann (Traducteur)

Christian Ingrao (Préfacier)

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Lorsque l’on évoque les rapports entre le monde musulman et le nazisme, une photo s’impose à l’esprit : celle de la rencontre, le 28 novembre 1941 entre le Mufti de Jérusalem, Amin Al-Husseini, et Adolf Hitler. Comme si cet échange, certes historique, résumait à lui seul la collusion entre deux idéologies, avec pour terrain d’entente l’antisémitisme. La volumineuse étude que le professeur d’histoire anglais David Motadel consacre au sujet permet d’élargir la perspective sur ce sujet faussement connu.

Son premier mérite est de retracer la généalogie des rapports entre l’islam et l’Allemagne, qu’il fait remonter à l’époque coloniale, sot à la fin du XIXe siècle. Au Togo, au Cameroun et en Afrique orientale allemande, les chefs musulmans collaboraient avec les autorités allemandes, dans la mesure où les structures islamiques avaient été respectées au niveau local, et qu’elles gardaient parmi leurs prérogatives la justice ou les fêtes religieuses. L’islampolitik qui se développa dès lors dans les cercles coloniaux et gouvernementaux allait rester un invariant de l’histoire allemande, jusqu’à la fin du IIIe Reich. Le monde de l’Islam devint un objet d’étude scientifique, voire de fascination, et de nombreuses institutions relayèrent cet intérêt, comme des centres de recherche universitaire, des revues, des sociétés de pensée, etc. L’islam fut ainsi envisagé comme un enjeu majeur de la politique mise en œuvre par le Kaiser Guillaume II, qui n’hésita pas à se déclarer, en 1898, face au tombeau de Saladin, «l’ami des 300 millions de mahométans dans le monde». Rien d’étonnant à ce qu’en 1914, l’appel au al-djihad al-akbar lancé par le cheikh ottoman inspira une crainte bien fondée : le panislamisme risquait de devenir l’une des plus puissantes forces d’opposition aux Alliés du Moyen-Orient… L’Entente dut déployer toute son ingéniosité contre-subversive afin de désamorcer cette menace.

Motadel illustre ensuite, par de nombreux exemples, le regain d’intérêt envers l’islam que manifesta l’Allemagne des années 30 et 40 et ce sur les plans militaire, géopolitique comme idéologique. Pour ce dernier point, il rappelle notamment les conceptions de l’orientaliste Johannes Benzig, qui voyait dans l’islam le meilleur rempart contre le communisme. Motadel nous fait par la même occasion redécouvrir un corpus de textes surprenants, tel Moscou et le monde islamique que signe un certain Paul Schmitz en 1938. Les dénonciations des exactions qui y étaient dépeintes, commises en Russie envers les musulmans, n’avaient pour but que d’attiser la haine des tenants de l’islam envers le régime soviétique.

Le deuxième chapitre de l’ouvrage, «Le moment musulman de Berlin», est éminemment instructif. On y voit en effet se nouer, suivant une subtile stratégie de séduction menée depuis le Ministère des Affaires étrangères, les liens entre le régime nazi et le monde musulman. C’est dans ce cadre précis qu’aura lieu la rencontre au sommet entre le Führer et le Mufti. On voit également émerger des figures comme l’imam Alimjan Idris, qui se fit l’un des propagandistes antisémites les plus efficaces dans la mesure où son polyglottisme lui permettait la plus large audience. Ne lui avait-il pas été confié de traduire Mein Kampf en perse ?

L’acmé de ce «moment musulman» demeure cependant l’inauguration, en plein cœur de Berlin, de l’Institut islamique central, l’après-midi du 18 décembre 1942 jour de l’Aïd cette année-là. S’ensuit logiquement l’enrôlement de soldats musulmans dans les rangs de la Wehrmacht puis de la SS. Himmler était peut-être, parmi les dirigeants nazis, le plus fervemment convaincu de la puissance de la foi musulmane et de son adéquation avec les principes du national-socialisme. Il appréciait l’intelligence de cette religion, qu’il jugeait «pratique» et sacrificielle à souhait. Motadel montre bien comment le nazisme contourna l’embarrassante question du racisme envers ces autres Sémites que sont les Arabes : il rappelle que, si Hitler persistait à les juger inférieurs, il respectait leur religion, qu’il jugeait séparément des ses fidèles. Il estimait d’ailleurs, Albert Speer le rapportait dans ses Mémoires, qu’elle aurait été «bien plus compatible avec nous que le christianisme. Pourquoi cela a-t-il dû être le christianisme, avec toute sa mollesse et sa veulerie ?».

Le reste de l’ouvrage examine avec exhaustivité la présence musulmane sur les différents fronts de guerre, en Afrique du Nord, à l’Est, dans les Balkans. L’épilogue est quant à lui consacré à la période de la Guerre froide, durant laquelle Washington s’attacha à recruter d’anciens auxiliaires musulmans d’Allemagne pour les «retourner» dans sa lutte contre le communisme. L’étape suivante des rapports entre Orient et Occident s’amorçait…

À rebours des études qui se veulent stigmatisantes, en rangeant l’islam parmi les idéologies d’office meurtrières, celle-ci contribue à l’écriture de «la longue histoire de l’instrumentalisation stratégique de l’islam par les grandes puissances (non musulmanes) au cours de l’ère moderne». L’historien – et Motadel en est un grand – est là pour nous rappeler que le passé des autres est aussi, toujours, forcément le nôtre.


Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 06/05/2019 )
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