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L'armée allemande hypnotisée
Omer Bartov   L'Armée d'Hitler - La Wehrmacht, les nazis et la guerre
Hachette - Pluriel 2003 /  8.40 € - 55.02 ffr. / 319 pages
ISBN : 2-01-279151-4
FORMAT : 11x18 cm

Hitler's army. Soldiers, nazis and war in the Third Reich (Oxford University Press, 1990), traduit de l'américain par Jean-Pierre Ricard

Première publication en France : 1999 (Hachette)

Préface de Philippe Burrin

L'auteur du compte-rendu : après un DEA d'Histoire à Sciences-Po et un DEA de sciences politiques, Dominique Margairaz est actuellement doctorant à l'IEP de Paris où il travaille sur les rapports entre les historiens et le nationalisme à la Belle Epoque.

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Cet ouvrage repose sur une thèse simple : la Wehrmacht, l'armée de terre régulière, à l'image d'autres institutions militaires allemandes, n'est pas passée au travers de la vague idéologique nazie et ce, malgré une tradition hiérarchique et nobiliaire prégnante. Elle s'est trouvée largement emportée par le tourbillon dévastateur belliciste et s'est modelée tel le bras armé et aveugle de l'idéologie hitlérienne. Pourtant, en Allemagne et ailleurs, certains historiens et commentateurs de la période ont minimisé son rôle dans la conduite des opérations sur le terrain, concernant les crimes et les atrocités commises voire les exactions "ordinaires".

Bartov, historien israélien, professant aux Etats-Unis, ayant notamment revêtu l'uniforme militaire de Tsahal, montre précisément que cette armée nazie a délibérément participé aux oeuvres de destructions totales, avalisant l'idée d'un assentiment allemand ultranationaliste à la politique du Führer dans son ensemble. La version qui fait de la Wehrmacht un bastion de "l'opposition" traditionaliste mais relative à l'hitlérisme repose sur le fait que les complots qui ont visé à l'élimination du maître du Reich provenaient de cette même institution. Pourtant, les documents soutiennent largement la peinture d'une population hypnotisée par les élans délirants du Führer.

L'auteur rapporte que la guerre à l'Est procède d'une nature différente de toutes celles qui ont eu lieu auparavant, notamment les campagnes occidentales en Belgique, en Autriche, en France et même en Tchécoslovaquie. Les guerres de l'Ouest révèlent une guerre de masse hautement technique et ravageuse mais elles ne correspondent pas à une croisade criminelle, à une stratégie d’anéantissement telle qu'on la trouve sur le front de l'Union soviétique. Les Français, les Anglais ou les Tchèques ne sont pas perçus comme des nations «dégénérées», même si elles sont présentées comme décadentes et inférieures.

L'idéologie nazie s'exprime dans toute sa barbarie à partir de l'ostracisme maniaque envers les Juifs, qui trouve une prolongation dans la volonté farouche de détruire l'Union soviétique : celle-ci constitue l'antithèse de la nation allemande, par le communisme, son aspect pluriethnique, la place accordée aux Juifs notamment depuis la Révolution, et ce qui est perçu comme une identité asiatique anti-européenne. L'Union soviétique est peinte comme un monde de l'anti-civilisation, dans lequel carte blanche est donc donnée à la Wehrmacht. Une répétition générale avait déjà eu lieu en Pologne, en septembre 1939…

Bartov a divisé son ouvrage en plusieurs parties explicatives : l'opération Barbarossa (juin 1941), qui rompt le pacte germano-soviétique, sonne le glas du Reich au moment où il envisage une victoire décisive. La Wehrmacht (3 millions de soldats) investit l'immense Empire soviétique mais subit promptement les effets d'une guerre singulière marquée par une topographie difficile, un climat hostile, une Armée rouge organisée, nombreuse et techniquement avancée, la violence des combats, l'isolement des troupes et l'inadaptation à un front qui s'apparente progressivement à un recommencement des tranchées. L'auteur évoque la «démodernisation» du front, c'est-à-dire le reflux du conflit moderne vers des combats traditionnels proches de ceux du début du siècle ou de la Première Guerre mondiale. Les avantages technologiques disparaissent rapidement devant un environnement macabre et insécurisé. Ces conditions géographiques et techniques obligent l'armée à s'adapter et à mettre fin aux règles communément admises d'organisation militaire et de recrutement des soldats. L'ancienne disposition des contingents selon leur origine locale, qui favorisait des accointances régionales, disparaît devant les besoins toujours renouvelés en hommes. Ces sociabilités premières, gages de force et de cohésion, sont alors remplacées par une hétérogénéité sociale et une impréparation générale des recrues.

Ce turn-over des jeunes sacrifiés, associé à une situation catastrophique, entraîne une «brutalisation» des comportements et un durcissement de la discipline intérieure. Philippe Burrin, dans sa préface, rappelle que "pendant la Première Guerre Mondiale, une cinquantaine de soldats allemands avaient été exécutés ; ils furent 15000 environ à connaître ce sort entre 39 et 45". Parallèlement à la stricte observance d'une rigueur disciplinaire, sévissait une totale désinvolture vis-à-vis des meurtres, assassinats commis contre les populations civiles ou les prisonniers soviétiques. Un nouveau type de «brutalisation» technicienne, de mécanisation de la violence devient la norme dans un espace considéré par les nazis comme hors de la civilisation et dans lequel les "droits" n'existent plus.

Pourtant, au-delà de la description des opérations à l'Est, question qui reste peu connue, le chapitre le plus intéressant du livre, intitulé "la déformation de la réalité", montre à quel point l'intériorisation de l'idéologie nationale-socialiste sert les soldats dans les horreurs quotidiennes, structure leurs perceptions du réel, de l'ennemi et leur dévotion au Führer. Bartov insiste sur la relation déiste et sacrée qui lie les soldats et le guide "spirituel" et comment cette totale soumission de l'individu vient trouver sa légitimation dans l'amour et la vénération de Hitler mais aussi dans la déshumanisation des Soviétiques. Les soldats comme les cadres de l'armée adoptent cette religion civile qui leur permet d'endurer toutes les souffrances, jusqu’au sacrifice. Un vertige prendra sans doute le lecteur au contact de ces lettres de soldats pris dans l’horreur de la guerre totale mais qui se réconfortent en stigmatisant sempiternellement le Bolchevique comme le Juif, dans une vision obsessionnelle et nihiliste.

Omer Bartov signe une ouvrage intéressant et pertinent : l'armée allemande est bien devenue l'instrument privilégié d'Hitler à partir de 1939. Elle a notamment permis d'inoculer l'idéologie dans un contexte belliqueux à une jeunesse déjà préparée par les institutions propagandistes hitlériennes. L'auteur insiste sur le fait que la nazification de la Wehrmacht est progressive et inscrite dans un certain environnement social. Elle prend des proportions nouvelles sur le front de l'Est au moment où une autre guerre s'enclenche.

Cet ouvrage ouvre une fois de plus la question centrale qui occupe toute réflexion sur le phénomène nazi : comment un pays aussi développé a-t-il pu sombrer dans un tel délire? Il convient bien sûr de rappeler que l'Allemagne entretenait depuis le XIXe siècle un conservatisme, un misonéisme politique délétère nourri par le passéisme institutionnel impérial, en contradiction flagrante avec son avancée socio-économique. Hitler fut l'enfant d'une adoration pour les reliques d'un pouvoir inadapté au monde moderne.


Dominique Margairaz
( Mis en ligne le 25/09/2003 )
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