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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

L’âge d’or des camelots parisiens
Jean-Yves Mollier   Le Camelot et la rue - Politique et démocratie au tournant des XIXe et XXe siècles
Fayard 2004 /  22 € - 144.1 ffr. / 365 pages
ISBN : 2-213-61476-8
FORMAT : 15x23 cm

L'auteur du compte rendu: maître de conférences en Histoire contemporaine à l'université de Paris-I, Sylvain Venayre a récemment publié La Gloire de l'aventure. Genèse d'une mystique moderne.
1850-1940
(Aubier, 2002).

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On sait que la rue est un magnifique objet d’histoire, qui dépasse largement les limites de la seule histoire urbaine. Jean-Pierre Leguay pour le Moyen-Âge, Arlette Farge pour le XVIIIe siècle s’en étaient déjà emparés. Jean-Yves Mollier reprend le dossier, à son tour, pour une période cruciale de la rue parisienne : le tournant des XIXe et XXe siècles.

Une figure résume à elle seule l’originalité de la rue d’alors : le camelot. A la fin des années 1860, Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire, définissait encore le «camelot» comme une grosse étoffe en poils de chameau. Larousse signalait certes un emploi populaire plus récent, visant le marchand ambulant qui traînait une voiture à bras en courbant le dos (ce qui l’aurait fait ressembler à un chameau !) ; mais il ne s’y attardait guère. En 1890, en revanche, le deuxième supplément du Grand Dictionnaire précisait considérablement la notion : «Le nom de camelot s’applique à une nouvelle classe de négociants, essentiellement propre aux grandes villes et notamment à Paris. Actif, déluré, intelligent, le camelot a souvent assez de verve et d’esprit pour rassembler la foule autour de son modeste étalage qui tient tout entier dans une toile tendue sur le trottoir». Cette évolution sémantique correspondait à l’émergence progressive de ce personnage-phare de la rue parisienne, dans les années 1860-1890. Au tournant des XIXe et XXe siècles, les camelots connaissent leur âge d’or, que Jean-Yves Mollier décrit dans ce livre avec une grande précision.

Ce travail se situe dans le prolongement des recherches poursuivies par Jean-Yves Mollier depuis plus de vingt ans sur l’histoire du livre et de l’édition (Michel et Calmann Lévy ou la Naissance de l’édition moderne date de 1984). Car le camelot, dans ces années 1860-1914 qui ont vu la France entrer dans l’ère de la culture de masse, est le maillon central d’une chaîne alternative de l’édition, que Jean-Yves Mollier appelle, dans une heureuse formule, la «librairie du trottoir». Comme le libraire, en effet, le camelot vend des supports de lecture, que finalement seul leur format empêche d’appeler livres. Et ce commerce est florissant. Les chiffres fournis par Mollier donnent le tournis : en 1898, en quelques mois, par exemple, les camelots parisiens écoulent deux millions d’exemplaires de Frou-Frou, la valse écrite par Henri Château ! Si l’on ajoute à cela leurs talents de bateleurs, les informations qu’ils diffusent par oral et leur rôle de propagandistes mis au service de la vente de libelles, alors on comprend que le spécialiste du livre, de la lecture et de l’édition ne pouvait qu’être attiré par cette forme méconnue d’accès à la culture écrite.

Pour étudier ce monde des camelots, Jean-Yves Mollier reste fidèle à sa démarche historienne, telle qu’il l’a exposée, en 1996, dans un article de la Revue d’Histoire moderne et contemporaine. L’histoire du livre et de l’édition — qui comprend donc celle de la «littérature du trottoir» — est une histoire «à vocation globalisante». Dans Le Camelot et la rue, Jean-Yves Mollier promène ainsi son lecteur du domaine de l’histoire sociale (sur l’alphabétisation de la société française, les transformations de la rue parisienne ou les origines des camelots) à celui de l’histoire économique (sur les conditions de l’avènement de la presse de grande diffusion, dans la foulée de la création du Petit Journal en 1863 ; sur le salaire des camelots, ou plus exactement leur objectif : la «thune» quotidienne, soit 5 francs par jour), en passant par l’histoire culturelle et l’histoire politique.

On retrouve ainsi la démarche qui animait déjà la somme sur Louis Hachette, parue en 1999. Toutefois, alors que les aspects économiques étaient décisifs dans l’histoire de la construction de l’empire Hachette, ce sont les aspects politiques qui sont ici privilégiés par Jean-Yves Mollier. Les raisons qui firent des années 1885-1905 l’âge d’or des camelots sont en effet principalement politiques. Elles reposent d’abord sur l’avènement du suffrage universel, avec la IIIe République, et sur l’absence de partis politiques organisés. Dans ce contexte, les camelots «mettent l’actualité à la portée populaire», jouent le rôle qui, après la loi sur les associations de 1901 et la création des partis politiques modernes, sera dévolu aux militants.

Rien ne serait plus faux, néanmoins, que de croire que les camelots participèrent alors à la maturation de la vie démocratique. Au contraire, Jean-Yves Mollier met en évidence le rôle du boulangisme dans la promotion politique des camelots et, de façon générale, celui des grandes crises qui ébranlèrent alors les institutions républicaines : affaire Wilson, scandale de Panama, épisodes successifs de l’affaire Dreyfus. A chaque fois, le volume de la «librairie du trottoir» augmente considérablement. Ainsi, l'on vend, au lendemain de «J’accuse», 400000 exemplaires d’une Réponse de tous les Français à Zola, et 200000 exemplaires d’un polémique Testament d’Alfred Dreyfus. De 1888 à 1902, conclut Jean-Yves Mollier, les camelots ont été systématiquement utilisés pour dénaturer le sens du vote des électeurs et pour fausser l’expression du suffrage universel : le fait est trop massif, nous dit l’historien en établissant un pont avec les pratiques de l’extrême-droite de l’entre-deux-guerres, pour être considéré comme marginal ou dépourvu de signification.

Aussi la vie politique de la IIIe République, si bien connue, prend-elle un nouveau relief, dès lors qu’on l’observe depuis la rue des camelots. Un des paris réussis du livre de Jean-Yves Mollier est bien de nous restituer l’ambiance de la rue parisienne. Il nous semble voir et entendre ces camelots qui mélangent, sur le pavé, information aisée à comprendre, caricature, complainte traditionnelle, chanson sur un air à la mode, musique de café-concert ou de music-hall, placard ou jouet en carton, question amusante ou objet à système. D’autant que Jean-Yves Mollier brosse le portrait de quelques-uns des plus remarquables camelots de l’époque, à commencer par le célèbre Napoléon Hayard, «l’Empereur des camelots» de la capitale à la fin du XIXe siècle. L’auteur évoque avec brio la carrière de ce personnage haut en couleur, né en 1850 dans la Marne et passé, à la tête de son armée de camelots, du camp républicain radical à l’antisémitisme militant. Il mourut en 1903, renversé par l’une des premières automobiles, deux ans après la loi sur les associations qui allait accélérer la fin des camelots. Coïncidence ironique, qui voit avec la mort de Napoléon Hayard, le triomphe de l’automobile sur les piétons. Les funérailles de Hayard marquent ainsi l’avènement de la rue nouvelle du XXe siècle, qui très rapidement effacera jusqu’au souvenir de cet âge d’or des camelots.

Ce n’est pas le moindre des mérites du livre de Jean-Yves Mollier que de nous dire qu’il faut avoir présent à l’esprit ce monde des camelots, si l’on veut essayer de sentir quelque chose de l’atmosphère culturelle et politique des grandes villes de la fin du XIXe siècle.


Sylvain Venayre
( Mis en ligne le 30/04/2004 )
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