L'actualité du livrerencontre rencontrefemme Vendredi 6 décembre 2019
  
 
     
Le Livre
Histoire & Sciences sociales  ->  
Biographie
Science Politique
Sociologie / Economie
Historiographie
Témoignages et Sources Historiques
Géopolitique
Antiquité & préhistoire
Moyen-Age
Période Moderne
Période Contemporaine
Temps Présent
Histoire Générale
Poches
Dossiers thématiques
Entretiens
Portraits

Notre équipe
Littérature
Essais & documents
Philosophie
Beaux arts / Beaux livres
Bande dessinée
Jeunesse
Art de vivre
Poches
Sciences, écologie & Médecine
Rayon gay & lesbien
Pour vous abonner au Bulletin de Parutions.com inscrivez votre E-mail
Rechercher un auteur
A B C D E F G H I
J K L M N O P Q R
S T U V W X Y Z
Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Judéité et temps modernes
Jules Isaac   L'Enseignement du mépris - suivi de L'Antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ?
Grasset 2004 /  18 € - 117.9 ffr. / 88 pages
ISBN :  2-246-17182-2
FORMAT : 13x21 cm

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.
Imprimer

Jules Isaac (1877-1963) a marqué plusieurs générations de jeunes Français par sa contribution au fameux manuel Malet-Isaac, qu’il co-signa avec son collègue Albert Malet et qui fit autorité jusque dans les années 1960-70. Cette activité d’auteur scolaire, à laquelle l’identifient les lycéens de la quatrième république et de la cinquième gaulliste, a pris le pas dans la mémoire nationale sur l’autre œuvre d’Isaac, consacrée à l’histoire de l’antijudaïsme chrétien et aux racines de l’anti-sémitisme européen des XIXe et XXe siècles.

Ses propres origines juives déterminèrent l’intérêt d’Isaac pour une question qui ne fut pas pour lui seulement académique mais morale, politique et existentielle. Existentielle au double sens où il fut à son corps défendant, comme les Israëlites de tous milieux sociaux et de tous niveaux intellectuels, victime de l’antisémitisme ambiant de la société européenne et particulièrement de celui de la France de l’Affaire Dreyfus, puis humilié et expulsé de l’Université par le Statut Juif de Vichy (on sait que Bergson, gloire de la dite université, incarnation de la pensée française de l’époque, ne voulut pas bénéficier d’aménagements, à l’embarras de l’Etat français), et enfin menacé d’extermination par la politique nazie d’anéantissement des Juifs d’Europe.

Isaac réfléchit pendant la guerre aux origines de cette crise sans précédent de l’humanisme européen et à l’enracinement profond de la judéophobie en Europe : de cette réflexion partirent les recherches documentaires érudites qui aboutirent à La Genèse de l’antisémitisme (1963), publié à sa mort. Isaac avait auparavant, à la sortie de la guerre, livré sa lecture du rapport de Jésus à sa communauté d’origine dans Jésus et Israël (1948), ouvrage écrit sous l’occupation et destiné à faire réfléchir l’Eglise catholique et les catholiques de France aux conséquences du mépris des juifs et à la condamnation de leur entêtement orgueilleux par la tradition chrétienne médiévale.

Car l’hypothèse d’Isaac, que ses travaux tendent à confirmer, est que si l’antisémitisme moderne est, comme l’Eglise l’a affirmé, de nature foncièrement différente, sur un plan théologique, de la relation de l’Eglise au judaïsme, il n’en reste pas moins que par sa violence et sa radicalité, la condamnation traditionnelle de l’Eglise à l’égard des Juifs comme peuple collectivement déicide, arrogant et oublieux de Dieu (pour lequel certes l’Eglise priait en demandant à Dieu sa conversion) a nourri une haine et des préjugés solides contre les Juifs, qui, à l’âge de la sécularisation, préparèrent le terrain à une stigmatisation raciste.

Les travaux d’Isaac sont aujourd’hui généralement admis et lui valurent d’être consulté par l’Eglise pour la préparation de Vatican II. On sait que l’Eglise concilaire, comme déjà une partie des évêques pendant la Seconde Guerre mondiale, prit soin de se démarquer nettement de la polémique anti-judaïque et de spécifier la nature théologique de sa différence de foi avec un judaïsme dont elle reconnut plus clairement qu’il émanait du peuple de Jésus et des apôtres. Si Jean Paul II a pu faire repentance sur l’anti-judaïsme de l’Eglise et déplorer ses conséquences, il le doit en grande partie au dialogue mesuré et précis, que sa génération et l’historien Isaac menèrent après 1945 sur la part de responsabilité de la culture chrétienne dans les pogroms et l’extermination. Dialogue rendu possible par le respect d’Isaac pour «le vrai christianisme», qu’il veut séparer d’une part sombre de son histoire.

L’Enseignement du mépris part de l’impossibilité pour le christianisme d’origine et d’essence sémitique de professer un «anti-sémitisme», et s’interroge sur les causes d’une porosité avérée des milieux chrétiens à l’antisémitisme. L'opuscule L’Antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ?, réédité ici en annexe, répond par l’affirmative. D’une part, il constate et prouve une contamination raciste des chrétiens prédisposés par un «système d’avilissement» millénaire ; d’autre part, il montre les dérives racistes que la condamnation des Juifs et du judaïsme peuvent nourrir. Isaac place au IVe siècle la catastrophe qui frappe, sans qu’ils s’en aperçoivent, l’Eglise ancienne et les Juifs : la polémique chrétienne, conçue par des Européens descendants de gentils, séparés de l’orient et des racines juives du christianisme, s’impatiente de la longévité du judaïsme et fait son procès. Il faut expliquer l’échec du Christ en Israël, par la dégénérescence de la foi des Juifs, tombés dans le ritualisme et le légalisme sans l’esprit, devenus «charnels» et incapables de voir la messianité évidente de Jésus ; la théologie de la Providence ajoute un élément d’abandon par Dieu de son peuple, qui préfigure le thème du Juif errant, sorte de Caïn condamné à souffrir en raison d’un crime abominable, le rejet du Messie et le déicide.

L’officialisation de cette doctrine dans l’Empire chrétien de Constantin bouleverse la situation des Juifs d’Europe pour mille ans. Isaac rappelle que cette interprétation théologique et ses conséquences juridiques et morales ne découlaient pas nécessairement, même et surtout pour la foi chrétienne, des faits historiques qu’il faut rétablir dans leur contexte et leur complexité. Il montre surtout qu’avoir fait des Juifs un peuple déicide et doté de qualités substantielles transhistoriques revenait à cautionner une forme de racisme qui après avoir nourri discriminations et persécutions médiévales et proto-modernes muerait à l’âge de la science et des théories racistes en antisémitisme et nazisme.

Cette réédition de L’Enseignement du mépris, évidemment due à l’inquiétude actuelle concernant une possible reprise de l’antisémitisme en Europe, nous persuade surtout de l’intérêt d’offrir au public l’opus magnum qui reste la base des travaux modernes sur le sujet : La Genèse de l’antisémitisme.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 05/10/2004 )
Imprimer

A lire également sur parutions.com:
  • Les Mythes fondateurs de l'antisémitisme
       de Carol Iancu
  • Fabrication d'un antisémite
       de Nadine Fresco
  •  
    SOMMAIRE  /  ARCHIVES  /  PLAN DU SITE  /  NOUS ÉCRIRE  

     
      Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2019
    Site réalisé en 2001 par Afiny
     
    livre dvd