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L'ironiste sentimental et la fuite des dieux
Heinrich Heine   Marie-Ange Maillet   Ecrits mythologiques - Esprits élémentaires suivis de La déesse Diane, Le docteur Faust, Les dieux en exil
Cerf - Bibliothèque franco-allemande 2005 /  26 € - 170.3 ffr. / 175 pages
ISBN : 2-204-07596-5
FORMAT : 14x22 cm

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.
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Heinrich Heine (1797-1855), connu des Allemands depuis toujours sous son nom de baptême protestant et auquel les Français donnèrent celui de Henri comme à l’un de leurs auteurs, fut le plus français des écrivains allemands avant Heinrich Mann, et un trait d’union entre les deux cultures en ce qu’elles avaient de meilleur.

Fils de commerçant et neveu de banquier juifs, il fut élevé dans le culte de la Révolution française et de Napoléon, libérateurs des Juifs de leur pays et de tous ceux où ils apportèrent la liberté et les droits de l’homme à la pointe des baïonnettes. Heine raconta qu’encore enfant, sur les épaules de son père, il vit passer l’Empereur, celui que Hegel de sa fenêtre d’Iéna et dans sa Phénoménologie de l’esprit nomma «l’esprit du monde sur son cheval». Le grand événement de son enfance fut l’entrée du tambour-major français et des grenadiers (dont il célébra la fidélité dans un poème célèbre) dans le duché de Berg, tandis que fuyait le souverain despote et très chrétien prétendu «Père de la patrie». Jusqu’au bout, juif conscient de sa dette et libéral francophile, il garda à Napoléon sa reconnaissance, malgré sa haine du despotisme. Ce fut l’un de ses désaccords avec Mme de Staël ! C’est que le despotisme de Napoléon était celui du grand protecteur qui avait fait des siens, un moment, des citoyens. Européen cosmopolite et opposant politique des monarchies allemandes autant que de la nostalgie réactionnaire de l’unité nationale sous le défunt Saint Empire ou sous le militarisme prussien, Heine vécut en exil en France à partir de 1831, célébrant les Trois Glorieuses et la Monarchie de Juillet commençante comme une préfiguration de la république, malgré ses mesquineries et sa cupidité bourgeoises.

De son amour pour la France de la Révolution et des droits de l’homme, de la liberté de la presse et de la pensée, Heine ne fit jamais mystère. Et de rejeter (en 1844 !) la prétention du nationalisme ethnique allemand à l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine, justifiant l’amour de ces provinces germaniques pour la France qui leur avait donné la liberté politique ; et de proposer à l’Allemagne de surenchérir pour reconquérir leur cœur en dépassant la France sur la voie du bonheur terrestre et dans la conquête des droits humains pour tous les peuples. «Das ist mein Patriotismus !“ Même le patriotisme ambigu des libéraux-nationaux de son pays, où il pressentait une tendance impérialiste, le dégoûtait des couleurs révolutionnaires jaune-rouge-noir! Heine devint la figure de l’Opposition authentiquement libérale, radicalement républicaine, incorruptiblement cosmopolite aux communautarismes fermés, à leurs idéologies anti-humanistes et aux royaumes et empires cléricaux qui y puisent leur re-légitimation moderne.

Rejetant adolescent un avenir de marchand héréditaire, marqué par l’idéal des Lumières du grand Lessing et du philosophe spinoziste Moses Mendelsohn, il profita de ses études de droit pour étudier les lettres, la philologie historique et la philosophie auprès des meilleurs professeurs de l’époque, et se découvrit poète de la liberté et de l’individu. Son milieu éclairé, une époque de transition, son intelligence et ses expériences développent en lui le sens de l’exception et c’est entre sa germanité culturelle et sa francophilie idéologique qu’il trouve sa voie. Excellant dans la prose (sauf le roman) et la poésie, les récits de voyages, critiques sociales et satires, il se montre un de ces maîtres juifs de langue germanique. Issu de la bourgeoisie urbaine éclairée, c’est avant tout un esprit éthique qui dit non, une figure de l’individualité cultivée et critique. Son arme : un œil impitoyable, une pensée vive, une expression cinglante.

C’est pourquoi Heine fut dans l’histoire culturelle avant 1945 un scandale allemand et continue d’être un aiguillon radicalement démocratique, humaniste et cosmopolite, le premier et le plus puissant, parce qu’il en fut aussi, à son désespoir, le plus haï en son pays. Les nazis brûleront ses livres en 1933, faute de pouvoir tuer en lui l’esprit juif, apatride et traître à la fois, le blasphémateur du mythe national et le corrupteur de la langue. Fustigeant l’Inquisition du passé et la censure moderne, Heine aura été bon prophète de la logique criminelle, dont il sera la première victime ô combien symbolique : «Là où on brûle des livres, on brûlera des hommes !». Faisant toujours mentir ses pseudo-disciples nazis, Nietzsche quant à lui en avait fait le plus grand poète d’Allemagne depuis Goethe ! Outre la provocation qui consistait alors à élever un Juif anti-nationaliste à ce rang, il y avait le sens d’une affinité avec ce grand Européen, jacobin cosmopolite, voltairien anti-clérical («un rossignol allemand sous la perruque de Voltaire»), anti-catholique autant qu’anti-puritain, républicain libéral voire socialisant, défenseur acharné des Lumières contre le sentimentalisme kitsch «völkisch», la dérive chauvine du romantisme allemand et le ralliement à la monarchie légitimiste dans la personne de Schelling. Plus que les options «de gauche (hégélienne)» de Heine, Nietzsche célébrait en lui l’homme libre, insolent, l’individu souverain, sa vaste culture et son jugement critique. Et Heine est bien le grand ironiste de la culture allemande. Conscient par ses origines et le regard anti-sémite de sa différence et de sa séparation dans une Allemagne où (lois prussiennes de 1822) il faut abjurer le judaïsme (qu’il ne pratique pas et qui reste un fait objectif, une qualité sociale extérieure) pour devenir docteur en droit ou exercer les grands emplois de service public, ce n’est pas un homme du ressentiment, même s’il n’y échappe pas toujours, quand attaqué comme Juif ou comme poète, il règle ses comptes à coups de flèches polémiques acérées, sans pitié.

L’autre face de sa critique, intimement entrelacée à elle, son humanisme lyrique, s’exprime dans une merveilleuse réminiscence du cantique des cantiques pour célébrer la possibilité d’un accomplissement de l’humain. Et c’est d’abord aux Allemands que Heine (qui refusa la naturalisation française) s’adresse alors du fond de son «exil volontaire», qui est quand même exil ! Inspiré par la Bible et Horace, inspirant l’humanisme révolutionnaire de Brecht, l’ami du jeune Marx ne connaît rien d’étranger dans l’humanité, sans parler de l’outre-Rhin français, sa seconde patrie, à qui, quatre ans après la grave crise diplomatique du Rhin de 1840, il ne veut pas plus donner le fleuve frontalier (au diable le patriote Musset !) qu’aux Allemands, car le Père Rhin appartient à ceux qui y vivent et au poète !

Le rapport à l’Allemagne chez Heine est donc une tension entre l’idéal déçu et la réalité décevante, entre la raison ironique et le sentiment de l’identité. Disciple de Herder en ce sens, sa germanité est d’abord une question de langue et d’expériences vécues, de traditions et de légendes qui se véhiculent les unes les autres. Mais cette condition n’implique aucun destin ni l’adhésion crédule aux légendes et aux mythes que trop de romantiques se complaisent à entretenir comme le Volksgeist («l’esprit national et populaire») éternel : l’Allemagne est avec la France lieu de l’invention de l’avenir du monde. Elève critique des grands philologues romantiques, Heine est le disciple de Hegel l’universaliste, dont il reprend ou poursuit les analyses de la culture allemande. Quand il compose des écrits mythologiques, sa contribution à un genre prisé alors, Heine exerce ses talents bien sûr contre le culte des antiquités allemandes, mode qui sévit alors depuis les Grimm. Loin de toute piété identitaire devant le Volksgeist conservé dans le peuple souvent ignorant et superstitieux, parfois intolérant, toujours trompé, il se fait éducateur au sens le plus humain et alterne tendresse sentimentale et dérision cruelle devant les Monumenta Germaniae. Il s’agit de conserver et de dépasser en élevant le point de vue, selon le concept hégélien central de la vie de l’esprit (individuel et collectif) et de la dynamique de l’Histoire et de ne pas de régresser dans quelque fusion avec les origines.

La clé de ces Ecrits mythologiques composés de 1830 à 1853, retraduits et republiés par le Cerf, se trouve dans son tableau de la culture allemande, De l’Allemagne (republié aussi) et dans Deutschland ein Wintermärchen (Allemagne: un conte d’hiver) de 1844. Le poète, de retour à Paris d’une visite de piété filiale dans sa famille de Hambourg (son seul séjour allemand depuis treize ans), conçoit le projet d’un poème radicalement, cruellement démystificateur des idoles du romantisme nationaliste, qu’il rapproche de la trivialité socio-politique du présent petit-bourgeois, conservateur, clérical et policier. A la manière d’un observateur et d’un analyste social, qui modifie et enrichit le trajet effectué pour en faire une épopée négative du désastre adéquate au réel, il présente sa vision de la réalité de l’Allemagne de 1843, selon la subjectivité critique. Dans ce jeu de massacre, tous les héros (Charlemagne et Barberousse, Hermann/Arminius, la Lorelei) et lieux de mémoire (forêt de Teutobourg, Cologne, Rhin) du romantisme, récupérés par la politique prussienne réactionnaire de Frédéric Guillaume IV, sont traités avec amusement, dédain ou mépris comme des fétiches pour imbéciles. Passant son intelligence en contrebande sans pour autant se cacher, il se moque des douaniers et de la censure impuissants à empêcher idées et têtes de circuler. En quatrains légers et provocateurs, Heine déplore ainsi la rencontre toujours importune d’officiers prussiens guindés et arrogants qui semblent avoir avalé leurs cannes et regrette la défaite des légions romaines de Varus dans le trou perdu de Teutobourg qui eussent apporté civilisation, latine, en Germanie ! Dans Zur Beruhigung, un de ses Zeitgedichte (Poèmes du temps), Heine déplore aussi que les Allemands n’aient pas la virilité régicide des Romains !Il s’agit donc au moins autant de rapporter ironiquement les mythes du passé que de dénoncer ceux du présent. Ainsi compris, les Ecrits mythologiques méritent leur titre à double titre !

Mais Heine, ressemblant beaucoup à Pouchkine, n’a jamais rejeté superficiellement le passé de sa culture (la défendant au besoin contre Mme de Staël, encore) ni même la religion. Elevé comme le contemporain russe par une nourrice paysanne dans les contes et légendes de l’Allemagne ancienne, il garde une tendresse indépassable pour la mémoire populaire. Et s’il s’y rapporte en homme cultivé de son temps et y voit parfois une forme d’aliénation, il y sent aussi l’expression de l’âme populaire immémoriale avec ses angoisses et ses idéaux. Un sentimental et un sensuel, sa raison n’est cynique que par jeu. Ses sarcasmes portent toujours la marque de l’idéal. D’un séjour, il garde le plus mauvais souvenir de l’Angleterre, pays ennuyeux du matérialisme et de l’hypocrisie moralisatrice. Heine est un cœur sensible mal cuirassé contre le monde, capable d’épanchements sincères. Cela explique son intérêt pour la religion de l’esprit et du coeur. Face au matérialisme français, Heine croit à une disposition spéciale, historique des Allemands au sérieux et à l’idéalisme.

Les écrits mythologiques présentés ici regroupent quatre textes (Esprits élémentaires, La déesse Diane, Le docteur Faust et Les dieux en exil) de dates différentes, qui témoignent de cette réflexion constante sur le fait religieux, le besoin de croire, la projection fantastique sur les phénomènes naturels, le goût du merveilleux mais aussi sur la différence entre la croyance païenne antique et le monde chrétien. A chaque fois, Heine ne se contente pas des données et du plaisir enfantin ou obscurantiste du récit étonnant, mais désacralise les trésors de croyances et se fait vulgarisateur amusant de la conscience moderne. Cassant à propos l’atmosphère magique attendue, il gâche son plaisir au lecteur romantique et rompt le charme par boutades et bons mots, un lexique trivial déplacé et des rapprochements incongrus, multiplie les piques et remarques anthropologiques démystifiantes. Ainsi dans Esprits élémentaires où il compile des exemples de survivances de l’animisme paysan, des croyances des sorcières et fantômes, il raconte la légende de chrétiens aquatiques dotés d’évêques sous-marins et conclut après avoir cité ses sources scientifiques latines, feignant de se défendre des érudits suspicieux ou des lecteurs modernes incrédules : «J’ai rapporté ces deux histoires mot pour mot, en indiquant mes sources avec précision, pour que l’on ne vienne pas à penser que j’aie pu inventer les évêques des mers. Je me garderai bien d’inventer de nouveaux évêques. J’ai déjà assez de ceux qui existent. Je m’entretenais hier avec quelques Anglais de la Réformation de l’Eglise épiscopale anglicane, et je leur ai donné le conseil de transformer tous leurs évêques de terre en évêques de mer.»

Admirateur, comme Nietzsche, de Goethe et Byron, il revisite après Hegel, le mythe de Faust depuis Marlowe, fable des dangers du savoir livresque et expérimental mais aussi diabolisation de la raison laïque et de la chair dans la chrétienté. Pauvre Faust qui dut renoncer à sa magie et sa réputation sulfureuse, justement intéressante, pour paraître, terne et castré, devant Victoria ! Heine propose en 1851 de lui rendre ses attributs dans un poème dansé, sorte de sabbat des sorcières shakespearien ! Heine se fait juge «hégélien de gauche» des effets historiques de la foi monothéiste sur l’Europe et un nostalgique de la santé de la morale antique : autre rapprochement avec Nietzsche. Dans La Déesse Diane, de 1854, dernière année avant sa mort, il oppose les séductions de la déesse chasseresse vivant sur le mont de Vénus et les antiques vertus germaniques de chasteté médiévale, laissant entendre où va son goût !

Les essais se présentent comme une vulgarisation lisible des études érudites, dont Heine moque souvent la pédanterie, et une réflexion d’honnête homme sur l’actualité de «l’archéologie allemande» : l’originalité de ses textes, dit Heine à qui croit être pillé, ne tient pas tant au contenu matériel qu’à la mise en scène et au renouvellement de l’interprétation. Ce mépris du stockage qui encombre une mémoire inutile conduit Heine à parodier bouffonnement le sérieux du spécialiste et à mêler traditions avérées revisitées avec ironie, ethnographie amateur de bonne compagnie et fables morales de son crû sur le destin des croyances, l’historicité des choses.

La traduction n’est jamais le meilleur accès à un auteur, surtout quand c’est un poète, mais nos traducteurs ont fait leur travail et la désaffection pour l’allemand s’aggravant, il faut savoir gré au Centre national des Lettres de soutenir la nouvelle édition des œuvres de Heine. Alors que, malgré la tradition la plus noble, la tragédie de guerres et le projet commun de construction européenne, notre Education nationale se résigne au nom du «choix des familles» (effet de la mode, de l’espoir de la facilité et de l’utilitarisme commercial) au recul dramatique d’une langue majeure de la culture européenne - et de la philosophie - dans la formation de notre jeunesse et de nos futures élites, cette nouvelle traduction des écrits mythologiques permettra au public curieux de littérature et de culture allemandes d’entrer dans la mémoire romantique de l’outre-Rhin avec la complicité souriante de Heine, ce grand médiateur.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 18/08/2005 )
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