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La solitude d’un pontife
Giovanni Miccoli   Les Dilemmes et les silences de Pie XII - Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah
Complexe - Histoire du temps présent 2005 /  34.90 € - 228.6 ffr. / 472 pages
ISBN : 2-87027-937-X
FORMAT : 16.0 cm x 24.0 cm

Traduction de Anne-Laure Vignaux et Lydia Zaïd.

L'auteur du compte rendu : Agrégé et docteur en histoire, Jean-Noël Grandhomme est l'auteur d'une thèse, "Le Général Berthelot et l'action de la France en Roumanie et en Russie méridionale, 1916-1918" (SHAT, 1999). Il est actuellement PRAG en histoire contemporaine à l'université "Marc Bloch" Strasbourg II.

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Relancée périodiquement – comme voici quelques années par la sortie tonitruante du film de Costa Gavras, Amen - la question des «silences de Pie XII» a suscité de nombreux ouvrages. Si les faits sont aujourd’hui en grande partie connus – l’ouverture complète des archives du Vatican concernant cette période ne devrait pas entraîner de «révélation» d’importance -, leur interprétation, en revanche, diverge encore beaucoup. Dans un climat passionnel, le débat actuel ne concerne pas tant Pie XII que l’Église d’aujourd’hui, et ses enjeux se situent bien dans l’avenir et non dans le passé.

Giovanni Miccoli n’entend pas – il l’indique clairement dans la préface qu’il a écrite tout exprès pour la traduction française de son livre – dresser de la question «un tableau simplifié en noir et blanc, dénué de toute complexité, à même de faciliter le jugement et le classement, de manière à conforter le lecteur dans sa bonne conscience». Il ne veut ni absoudre Pie XII, ni le condamner, et encore moins proposer une voie médiane. Il entend seulement décrire des événements replacés dans leur contexte et tenter d’expliquer les mécanismes de pensée – on peut même parler de réflexes - qui ont abouti à telle ou telle situation, à tel ou tel comportement (ce qu’il appelle dans sa conclusion les «conditionnements d’une tradition idéologique et diplomatique»).

Le mérite de cet ouvrage est de nous replonger dans l’atmosphère du temps, en prenant soin de retracer la genèse des relations entre le Saint-Siège et l’Allemagne nazie, dès le pontificat de Pie XI (1922-1939). Avec le concordat du 14 juillet 1933, le pape a-t-il légitimé l’État hitlérien – ce qu’avaient déjà fait, rappelons-le au passage, les autres nations – ou a-t-il tenté de protéger les siens ? L’aveuglement de tous face à la nature du régime est évident : ni les socialistes de la SPD, ni les communistes de la KPD n’ont réussi à enrayer la montée des nazis ; et les catholiques ont même alors constitué l’un des groupes les moins perméables à la nouvelle doctrine : les transferts de voix entre leur parti, le Zentrum, et le NSDAP ont été faibles, le premier conservant une remarquable stabilité électorale jusqu’en mars 1933. Certes, dans tous les mouvements, à gauche comme à droite, des personnalités se sont ralliées aux vainqueurs du jour, mais toute proximité d’idées entre les chrétiens et les nationaux-socialistes et toute filiation entre l’anti-judaïsme chrétien et l’antisémitisme racial sont à exclure (bien que, comme tous les conservateurs de leur temps, ceux d’Italie emploient parfois un vocabulaire qui, a posteriori, ne peut que choquer aujourd’hui).

Le nazisme, tout comme le fascisme, sont des totalitarismes, et donc par essence ne peuvent être qu’anti-chrétiens. Tout le rappelle : l’âpre lutte idéologique de Rosenberg contre le christianisme, le combat pour s’emparer de l’âme de la jeunesse, l’emprisonnement et l’assassinat de nombreux responsables chrétiens par les nazis. Les armes utilisées pour discréditer l’Église sont d’ailleurs de toutes les époques : ainsi par exemple de quelques rares affaires de mœurs montées en épingle. Face à ces attaques, le Saint-Siège multiplie les protestations et, avec l’encyclique Mit Brennender Sorge, Pie XI accomplit un acte courageux que l’on a voulu minimiser, alors que le reste du monde - à quelques exceptions près - se tait. Or, cette condamnation nette du néo-paganisme hitlérien a été en grande partie élaborée par le cardinal Pacelli, qui lui succède sous le nom de Pie XII (1939-1958).

Germanophile sans doute, Pie XII ne peut donc en aucun cas être soupçonné de compromission idéologique avec le nazisme. Ses «silences» durant la Seconde Guerre mondiale vont de pair avec une aide efficace apportée aux victimes, notamment aux juifs persécutés. Même s’il n’excuse pas les liaisons dangereuses de l’Église et du régime oustachi croate par exemple – excuser ou condamner n’est d’ailleurs pas son but, répétons-le -, Giovanni Miccoli apporte à l’attitude globale du pontife des explications cohérentes : le pape a eu l’intention de protéger d’abord son troupeau. Pour Pie XII, se faire discret permettait de sauver l’Église universelle de la destruction (la crucifixion de l’Église de Pologne lui montrait ce dont les nazis étaient capables, chaque protestation du Saint-Siège occasionnant un surcroît de persécution) ou du schisme (il craignait qu’Hitler n’établisse une Église nationale, comme Bismarck avait tenté de le faire en soutenant les vieux-catholiques après 1870). Même si le chef du monde catholique aurait sans doute davantage dû défendre l’humanité dans son ensemble, peut-on lui reprocher de s’être préoccupé en priorité de ses ouailles ? Les autres autorités morales de l’époque, à commencer par les dirigeants des pays alliés, n’ont d’ailleurs guère élevé la voix face au génocide. Eux qui, contrairement à Pie XII, disposaient de nombreuses «divisions» et surtout de moyens aériens, ne les ont pas employés pour bombarder les voies de chemin de fer menant aux camps.

Par ailleurs, le Saint-Siège ne voulait pas sortir d’un concept de neutralité difficilement élaboré entre 1914 et 1918 par un autre pape objet de critiques acerbes : Benoît XV, «le pape boche» selon Clemenceau et «le soutier des Alliés» selon les Puissances centrales. Entre 1939 et 1945, de nouveau, des catholiques combattaient sous tous les drapeaux. Mais sans doute Pie XII a-t-il méconnu ou au moins sous-estimé les différences entre les deux conflits. Et c’est là que l’auteur avance une explication originale de l’attitude du pape, celle de l’"anachronisme". Pie XII se considérait encore comme le «souverain pontife», le guide spirituel des peuples et des chefs d’Etat. Cet «aveuglement» - ou plutôt cette erreur de siècle - l’aurait conduit à certains ménagements vis-à-vis de vieux pays chrétiens comme l’Allemagne, la France de Vichy, l’Espagne ou la Slovaquie, dans le but d’y restaurer l’influence de l’Eglise, qui pour lui constituait la seule garantie de la paix dans le monde et du bonheur des hommes. Or, se demande Miccoli, quel était le poids réel du Saint-Siège dans la vie des nations au milieu du XXe siècle ? Quelle portée concrète aurait eu sur les événements militaires une condamnation nette du nazisme ? Pour Miccoli, l’Eglise n’avait plus, depuis longtemps, les moyens de sa politique internationale. On prête donc à Pie XII beaucoup plus d’importance qu’il n’en aurait eu car il prêchait en quelque sorte dans le désert, s’accrochant de manière utopique au rêve médiéval d’un pape arbitre des conflits et père bienveillant de toutes les nations.

Si l’effacement progressif du rôle de l’Eglise en Europe est un fait historique indéniable, il demeure étonnant que l’auteur formule cette hypothèse de la «débilité» (au sens d’absence de force) du Saint-Siège lorsque l’on connaît le rôle considérable joué, un demi-siècle plus tard, par les chrétiens – et les catholiques tout particulièrement – dans l’effondrement du communisme. Or, l’Eglise n’a-t-elle pas préparé son offensive spirituelle en Europe de l’Est par une politique d’apaisement, l’Ost Politik du cardianl Casaroli dans les années 1970. Endormir dans un premier temps l’adversaire – pour sauver les structures de l’Eglise derrière le Rideau de fer – n’a-t-il finalement pas permis de le détruire quelque temps plus tard ? Une telle stratégie – nous n’en saurons bien sûr jamais rien – n’aurait-elle pu aboutir au même résultat contre d’autres totalitarismes ? Miccoli n’envisage pas le problème sous cet angle. On peut d’ailleurs aussi reprocher à son étude de ne pas accorder une place suffisamment importante à la peur du communisme comme moteur de l’action ou de la «passivité» du Saint-Siège. Or, il nous semble qu’elle joue un rôle fondamental. Condamner fermement l’Axe aurait eu pour effet direct d’aller dans le sens de la propagande soviétique, en faisant du totalitarisme communiste l’un des principaux «défenseurs de la liberté». A tort ou à raison, l’Eglise ne pouvait envisager cette option.

Cet ouvrage présente donc, à notre avis, un point de vue incomplet sur la question des «silences de Pie XII», même si son approche historique rigoureuse (dont l’auteur s’éloigne pourtant en conclusion en émettant un jugement de valeur) séduit incontestablement. Il contraste toutefois aussi bien avec les officiels plaidoyers pro domo qu’avec les agressions systématiques contre l’Église dont certains cercles se sont faits une spécialité. En cela, il fait œuvre utile.


Jean-Noël Grandhomme
( Mis en ligne le 13/03/2006 )
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